Ce que l’on a appelé les « Troubles », en Irlande du Nord, a duré 30 ans. Héritage du traité bancal de 1922 qui laissait l’Ulster à la couronne britannique, cette guerre civile fut le produit de la ségrégation dont souffrait la population catholique d’Irlande du Nord. On garde en mémoire le tragique Bloody Sunday de 1972, où les troupes britanniques tirèrent sur une manifestation de l’Association des Droits Civiques et abattirent 28 personnes.
Avoir eu quinze ans dans les dernières années de cette époque douloureuse est une expérience qui marque à jamais. La scénariste et réalisatrice Lisa McGee relate sa propre histoire de lycéenne, durant les années 90, dans une institution catholique, au sein d’une bande de quatre filles plutôt délurées et du cousin anglais de l’une d’entre elles.

Traiter de la crise d’adolescence de ces filles pour le moins exubérantes sans rien perdre de la vie politique tourmentée de l’époque est comme décrire un feu au milieu d’un incendie. En faire, de surcroît, une comédie hilarante, est une gageure que Lisa McGee remporte haut la main. On partage en 25 trop brèves minutes par épisode tous les états d’âme d’une modeste famille catholique : les inquiétudes dues aux alertes à la bombe, la peur des manifestations orangistes, le soutien apeuré à un membre de l’IRA recherché par la police, la détestation des protestants (parfaitement réciproque), mais aussi l’espoir de paix que fait naître le cessez-le-feu de l’IRA puis, juste après, la visite de Clinton en Irlande du Nord et enfin l’impérieuse responsabilité de voter au référendum de mai 1998. Les rappels des faits historiques qui ponctuent la vie de l’enclave catholique inscrivent le récit dans un univers clos, dont la famille d’Erin est le cadre populaire, non-héroïque, sociologique plus qu’historique et qui ne figurera jamais dans le roman national.
Le Bloody Sunday, l’intransigeance britannique des années Thatcher, le souvenir des militants de l’IRA morts en prison au terme de dramatiques grèves de la faim, tout cela s’éloigne chaque jour davantage en dépit de la persistance des patrouilles de l’armée et des alertes, en dépit aussi de l’emprisonnement d’un frère ou d’un ami. Une cohabitation est sans doute possible et vraisemblablement inévitable. Pas à pas – à commencer par l’accueil du cousin anglais – on s’achemine vers une pacification de l’Irlande du Nord.

L’action se déroule à Derry, ghetto catholique de Londonderry, bien évidemment amputé de son « London ». L’héroïne, Erin (Saoirse-Monica Jackson), a des ambitions littéraires, un vif intérêt pour les garçons et un tempérament assez irritable, à l’opposé, sa cousine Orla (Louisa Harland), délicatement lunaire, tient l’indispensable rôle de la simplette parfois traversée d’illuminations. La copine Michelle (Jamie-Lee O’Donnell), la plus mûre des quatre filles, est aussi la plus arrogante, la plus portée sur le sexe et la plus téméraire, c’est elle qui entraîne systématiquement le groupe vers les ennuis. Son exact opposé, Clare (Nicola Coughlan) est studieuse, froussarde et tétanisée par l’autorité. Ces symétries seraient trop visibles sans la pièce rapportée, James (Dylan Llewellyn), le cousin anglais de Michelle, qui cumule, du fait de son sexe, de sa nationalité et de sa religion tout ce qui devrait ordinairement révulser les jeunes irlandaises.
La famille d’Erin, elle, est composée de sa matriarche de mère, Mary, du grand-père Joe et de son souffre-douleur de gendre, Gerry, ainsi que d’une tante Sarah (la mère d’Orla) essentiellement préoccupée par la couleur de ses ongles ou de son rouge à lèvres.

Sur l’école règne Soeur George Michael (Siobhan McSweeney), dont l’absence de foi est compensée par un mélange savant d’autorité, de pragmatisme et d’humour froid. Sa tolérance n’intègre toutefois pas les français, les protestants ni les jeunes prêtres trop lyriques, comme, malheureusement, celui qui a été affecté à son établissement. Son rôle consiste à renforcer les situations en donnant, le plus souvent tacitement, par une simple attitude, le point de vue de la Raison.

Voici donc les personnages et le cadre de la comédie. Le tempo, la vélocité des dialogues et la drôlerie des actrices font passer les épisodes sans que l’on s’en rende compte. Toutes les cibles sont victimes du même enthousiasme iconoclaste : la religion, la politique, le sexe, la drogue, la famille, la police et l’autorité en général. Encore faut-il se dire que la traduction et l’ignorance de multiples références nous privent d’une bonne partie de l’humour à l’œuvre.
C’est pourquoi, on mettra sur le compte de la nostalgie l’attendrissement qui amollit la fin des derniers épisodes de la deuxième et de la troisième saison. C’est elle qui, après tout, a permis à une comédie totalement irrévérencieuse d’exister et d’être revendiquée par toute une population.
Derry Girls a en effet connu un énorme succès en Irlande du Nord. Elle a également été chaleureusement accueillie en République d’Irlande comme au Royaume-Uni ou aux USA, terre d’immigration irlandaise par excellence.
Être en mesure de raconter les bêtises d’une bande d’adolescentes sur fond de conflit, signifie que le conflit est dépassé. Il n’est pas oublié, il reste ancré dans les mémoires, mais comme un état de la société que l’on peut évoquer avec une certaine distance. D’autant plus qu’il s’agit d’une comédie.
Les angoisses, les fous rires, rêveries et dérapages des adolescentes de la fin des années 1990 sont de la même eau que ceux des adolescentes d’aujourd’hui. Ce sont nos filles que nous voyons faire les quatre cents coups dans le décor du Derry d’autrefois, téléphones portables en moins. L’invention d’un miracle des larmes d’une Vierge Marie pour se tirer d’un mauvais pas, alors que l’on sait qu’à l’étage au-dessus de la statue un chien s’est laissé aller à uriner, est un exemple de leurs impertinences. Le bris d’une autre statue et son maladroit recollage la tête à l’envers en est un autre. Les Derry Girls s’en prennent volontiers aux images.

Mais comme le veut aussi leur âge, elles peuvent aussi se montrer généreuses, en témoigne leur élan d’amitié envers James au moment de son départ, lorsqu’elles l’élisent « Derry Girl » et qu’elles insistent pour qu’il ne rentre pas en Angleterre. La paix est ainsi annoncée, elle sera l’affaire de leur génération, ce qui est dans la logique des choses puisque les enfants finissent toujours par avoir raison.
Parmi elle, se distingue Erin, qui incarne l’auteure à l’adolescence ou qui en est, a minima, la porte-parole. Il est remarquable qu’entre tous, famille ou amie, elle soit la moins sûre de son vote, lors du référendum. Au point de demander son avis à son grand-père. L’épisode s’achève d’une façon un peu lénifiante, mais il a le mérite de laisser pointer un doute : faut-il accepter la libération des prisonniers, notamment ceux coupables d’assassinats en échange de la paix et donc aller de l’avant sans que toute la justice soit faite ? L’Irlande du Nord n’est pas le seul endroit du monde où la question s’est posée dans des conditions aussi ou même plus difficiles.
La réponse du grand-père, qui joue avec sa nouvelle petite-fille de deux ou trois ans est de renvoyer Erin à ses toutes nouvelles responsabilités d’adulte, en lui laissant comprendre qu’il vaut toujours mieux miser sur l’espoir. En ce qui le concerne, son rôle consiste désormais à jouer avec les petits enfants.

Je passe sur quantité d’autres péripéties qui peuplent chacun des épisodes, tous conçus comme des histoires complètes, avec un début et une fin, et mettant en scène les personnages dans les décors que je viens de décrire. Ce genre d’enchaînement de récits autonomes mais incarnés par les mêmes personnages dans un même cadre, est le seul à vraiment mériter le nom de « série » qui le distingue du feuilleton et de l’anthologie. C’était le format le plus courant, autrefois. Derry Girls prouve qu’il possède toujours une formidable efficacité.
Derry Girls est une série écrite et réalisée par Lisa McGee et diffusée sur Chennel 4 puis Netflix. Elle est interprétée notamment par : Saoirse-Monica Jackson, Nicola Coughlan, Louisa Harland, Jamie-Lee O’Donnell, Dylan Llewellyn, Tara Lynne O’Neill, Kathy Kiera Clarke, Tommy Tiernan, Ian McElhinney, Siobhan McSweeney…



