J’ai découvert l’existence de Billy Milligan en 1982, lors de la parution de la traduction française du livre de Daniel Keyes, Billy Milligan, l’homme aux 24 personnalités. J’ai immédiatement été passionné par ce personnage, auteur de plusieurs crimes et délits, qui fut jugé, acquitté et envoyé en hôpital psychiatrique, le jury ayant considéré qu’il n’était pas responsable de ses actes. Plus exactement, c’était d’autres qui avaient commis ce dont il était accusé, d’autres qui avaient pris place dans son corps et son esprit et avaient agi à son insu. Le concept « d’identités multiples », appelé de nos jours « trouble dissociatif de l’identité », émergeait alors dans les marges de la psychiatrie. Une personne pouvait héberger plusieurs identités différentes qui prenaient tour à tour le contrôle de son esprit et de son corps. (1)
Dans l’ordre : Ariana (Adalana dans la série The Crowded Room), Jack (Arthur), Ragen, Mike (Tommy) et Jonny (Allen), les différentes identités de Danny (Billy)
Dans le cas de Billy Milligan et selon les circonstances, cela pouvait être Ragen Vadascovinich, un yougoslave très violent, Arthur, un anglais élégant et cultivé, Adalana, une jeune lesbienne, Tommy, un spécialiste de l’électronique, Allen, le débrouillard, le manipulateur, David, huit ans, le seul qui acceptait de souffrir pour les autres, Christine, une petite fille de 3 ans, dyslexique et qui aimait chanter et rêver, son grand-frère Christopher, 13 ans, qui avait le même accent anglais qu’Arthur. Billy Milligan était de ce fait capable de s’exprimer en serbo-croate ou avec un parfait accent anglais.
On dénombra au début une dizaine de personnalités mais 14 autres furent découvertes ultérieurement que leur hôte désignait lui-même comme « les indésirables » et qui comprenaient essentiellement des délinquants et des causeurs de troubles.
Dépourvu de toute notion de psychologie et encore plus de psychiatrie, je me contentai de ranger cette histoire dans un rayon de ma mémoire avec la conviction qu’un jour elle trouverait sa place naturelle dans ma vie.
Il faut dire que Billy était mon aîné d’environ un mois et demi et qu’enfants, nous nous ressemblions beaucoup.

Son père se suicida quand il avait quatre ans. Sa mère, Dorothy, dont la carrière de chanteuse fut entravée par le manque d’argent, les mariages chaotiques et la charge des enfants, se remaria avec un dénommé Chalmer Milligan qui adopta les enfants et leur transmis son nom. Cet homme alcoolique et violent battait Dorothy et ses deux garçons, en particulier Billy auquel il infilgea de multiples sévices dans une grange distante, à l’abri des regards. Dorothy compris dès cette époque que Billy prenait sur lui la souffrance qu’elle subissait de Clamer et que deux personnalités distinctes se manifestaient en lui.
En 1972, Billy fut arrêté à Circleville, Ohio, pour kidnapping et viol mais il affirma ne pas s’en souvenir. Encore mineur, il fut placé sous l’autorité de l’administration de la jeunesse de l’Ohio.

La même année, je me souviens très nettement d’avoir assisté à une projection de Family Life, le film qui me fit découvrir Ken Loach. Le débat qui avait suivi s’acheva en un formidable bataille entre tenants de la psychiatrie « officielle » et partisans de l’anti-psychiatrie, psychiatres et patients mêlés, fermement opposés aux électrochocs et aux camisoles de force. Je ne comprenais pas tout mais j’étais aux anges.
Après quelques agressions sur une aire de repos où se retrouvaient discrètement des homosexuels, Billy fut arrêté en 1974 pour vol à main armée dans une pharmacie. Son avocat négocia avec le juge et le fit libérer.
En 1975, nous avions tous les deux vingt ans.

Billy fut incarcéré pour cambriolage à la prison de Lebanon de 1975 à 1977. Ses troubles psychiatriques furent signalés mais ne reçurent aucun traitement. Il fut libéré sur parole début 77. Rendu à l’air libre, il fut bientôt interpellé pour le viol de quatre femmes sur le campus de l’Université de l’État d’Ohio, à Colombus. Il nia tout mais les preuves trouvées chez lui étaient accablantes.
Je fréquentais moi-aussi une université, celle de Vincennes, à six mille cinq cents kilomètres de là. Je me souviens que, sur la route qui traversait le bois de Vincennes jusqu’à l’université, des prostituées attendaient le client sur le trottoir gauche, des grands-pères jouaient à la pétanque sur la rive droite et des gardes républicains à cheval traversaient le tout en diagonale. Régulièrement, des hommes s’extrayaient des fourrés en se faisant les plus discrets possibles. Une fois, un type en jaillit poursuivi par une prostituée qui lui criait : « Espèce de salaud ! ». Je suivis l’homme qui se refagotait en catimini. Parvenu à la fac, il disparut dans la cohue.
Le procès qui se tint en mars 1978 marqua une étape dans l’histoire de la jurisprudence de l’Ohio puisque Billy fut acquitté pour troubles mentaux et interné à l’hôpital psychiatrique d’Athens. Une autre ou d’autres personnalités avaient commis les crimes mais pas celle que l’on jugeait sous le nom de Billy Milligan.
(The Crowded Room, la série dont nous allons parler, s’arrête à ce procès)

Dès lors, la vie de Billy Milligan se limita aux couloirs des hôpitaux psychiatriques et aux permissions qui lui étaient accordées. Toutefois, deux politiciens locaux estimèrent que le violeur du campus était trop souvent autorisé à se promener en ville. Il fut transféré à l’hôpital de Lima, aux méthodes archaïques, avant de revenir à Athens où son statut médiatique lui valait une réelle notoriété et une attention particulière de nombreuses femmes. Il s’enfuit de l’hôpital en 1986, par crainte des électrochocs qu’un médecin voulait lui administrer. Son périple l’emmena à Denvers puis, à l’instigation de son frère, à Bellingham, dans l’état de Washington, à la frontière du Canada où il vécut sous le nom de Christopher Carr. La disparition d’un étudiant nommé Michael Madden, que Billy fréquentait et qu’il fut le dernier a avoir vu, sema le trouble. Le corps n’étant pas retrouvé, la loi locale n’autorisait pas à enquêter pour un éventuel meurtre. Billy rentra en Ohio où il fut à nouveau interné.
On apprit aussi plus tard la disparition d’une autre relation de Billy, dans l’Ohio, un dénommé Dwaun Cox. Son corps ne fut jamais retrouvé.
En 1988, Billy fut autorisé à suivre un traitement ambulatoire. Il partit vivre en Californie avant de revenir en Ohio où il mourut le 12 décembre 2014, à l’hôpital Mount Carmel East de Columbus.

À cette époque je m’intéressais déjà depuis plusieurs années aux voix des morts que l’on capte sur les ondes radio, comme celles qu’en leur temps Friedrich Jürgenson et Konstantīns Raudive enregistraient méthodiquement. Un peu plus tard, j’en étais venu aux personnes qui souffrent d’hallucinations auditives ou, pour dire simplement, qui entendent des voix et je leur avais consacré une séquence de L’Emission Invisible, un programme de télévision que je diffusais à la radio. De mon point de vue, les voix sans corps n’étaient pas si étrangères aux voix qui se partageaient le corps de Billy Milligan.
Je ne connaissais pas encore le film réalisé en 1957 par Nunnally Johnson, Les trois visages d’Eve, qui valut à Joanne Woodward l’Oscar de la meilleure actrice et qui racontait l’histoire d’une femme « habitée » par trois personnalités distinctes.

J’ignorais également le roman publié en 1973 par la journaliste scientifique Flora Reitha Schreiber, Sibyl, qui relatait les onze années de thérapie d’une jeune femme par la psychiatre Cornelia Wilbur. Sibyl – le prénom est un pseudonyme – était hantée par seize personnalités distinctes. Au terme d’une très longue thérapie, elle parvint à les fusionner en une seule, la sienne. En 1976, le livre fut adapté en téléfilm et rencontra un large succès aux USA. Un second téléfilm fut réalisé en 2007 par Joseph Sargent, avec l’immortelle Jessica Lange.
Sybil 1976
Billy connaissait-il ces films, ce roman et ces téléfilms ? Impossible à savoir. Néanmoins, on ne peut s’empêcher de constater une proximité de dates entre la sortie du roman et du téléfilm Sibyl et les arrestations de Billy Milligan. Certains magistrats firent le rapprochement et le Docteur Wilbur fut invitée à rencontrer Billy. Elle conclut en authentifiant sans le moindre doute la maladie de Billy.
Après avoir fait l’objet de deux ouvrages de Daniel Keyes, The Minds of Billy Milligan ( Billy Milligan, l’homme aux vingt-quatre personnalités) (2) puis Milligan’s War (Les Mille et Une guerres de Billy Milligan) (3), le cas de Billy Milligan fit l’objet de plusieurs projets de films sous le titre The Crowded Room, avec pour réalisateurs James Cameron, puis Joel Shumacher et David Fincher (avec Leonardo Di Caprio dans le rôle principal). Un autre film fut inspiré par l’histoire de Billy Milligan, Split, de M. Night Shyamalan, en 2017.

En 2021, une microsérie documentaire Billy Milligan : Ces monstres en lui d’Olivier Megaton et Brice Lamber lui fut consacrée. Et voici qu’enfin paraît en juillet 2023, sur Netflix, une série de fiction qui relève le défi du film abandonné et en reprend le titre : The Crowded Room.
The Crowded Room
La critique s’est montrée réticente envers une série sans doute difficile à suivre, parce que fragmentée et complexe. Je me suis fait la réflexion en cours de visionnage sur ce que comprendrait un téléspectateur ignorant tout de la vie de Billy Milligan. L’auteur, Akiva Goldsman, a en effet effectué un choix déstabilisant : donner une réelle présence physique aux diverses personnalités de Billy (renommé Danny) puisque c’est ainsi qu’il les percevait. Quelques rares indices, de loin en loin nous permettent de faire un lien, mais insuffisamment, et d’une façon trop énigmatique. Par exemple cette scène reproduite ci-dessous, ou Ariana est abordée par une jeune femme dans une boite de nuit que l’on retrouve plus tard à l’identique mais avec un Billy maquillé à la place d’Ariana. Ce n’est qu’en fin de saison, pendant le procès de Danny, qu’on nous donne les clefs du monde intérieur de Billy et que nous comprenons que ses « amis », ceux que la psychiatre appelle ses « alters » ne sont que les produits de sa pathologie.
Aldriana se fait aborder par Grace, Danny se fait aborder par Grace, même boîte de nuit, même jour, même heure
Quelle autre possibilité avait Akiva Goldsman s’il s’agissait de donner le point de vue de Billy, aussi chaotique soit-il ? Les hallucinations qui habitent son Danny sont pour lui plus réelles que le réel, ses alters sont plus crédibles que de vrais humains et, surtout, ils le protègent en toute circonstance. Une expression revient d’ailleurs régulièrement dans la bouche de Danny à propos de tel ou tel alter : Il ou Elle m’a sauvé de telle ou telle situation. Quelqu’un qui a tant besoin d’être sauvé et qui vit constamment dans la crainte, a, de toute évidence, subi de graves traumatismes.
Pourtant, dans la réalité, il ne semble pas que Billy ait réellement côtoyé ses alters. C’était lui ou eux mais jamais lui et eux. Le docteur Sheila Porter l’assure dans Billy Milligan : Ces monstres en lui et Daniel Kyres dans son livre également, puisqu’il explique comment chacun de alters prenait la place « sous le projecteur », l’un après l’autre. Ce qui ne veut pas dire que la « famille » n’existait pas puisque, par exemple, Arthur pouvait réparer les dégâts commis par un des autres. Mais quand un alter prenait la place, Billy s’absentait, même si, en réalité, c’était bien lui qui interprétait tous les rôles. L’individu qui violait les jeunes femmes sur le campus, était sans doute Adalana (Adriana) mais aux yeux de ses victimes, de la police et du procureur, c’était bel et bien lui, Billy (Danny).
Au spectateur et à la psychiatre d’effectuer ce dont Danny est lui-même incapable : découvrir les liens entre les diverses facettes du miroir brisé et restaurer une image entière de lui-même. Dans l’univers de Billy/Danny, la continuité n’existe pas. On s’endort chez soi, on se réveille en prison.
Danny et la psychiatre Rya Goodwin, face à face
La série documentaire Billy Milligan : Ces monstres en lui est plus complète que The Crowded Room pour la simple raison qu’elle se poursuit jusqu’à la mort de Billy et qu’elle n’élude ni les aspects douteux de Billy ni les soupçons de certains témoins à son égard, notamment des personnels hospitaliers. Si l’on met de côté l’insupportable déferlement d’effets visuels et le hachage des interviews, ce documentaire en quatre épisodes contient de précieux moments. L’interview de Kathy Preston, la soeur de Billy, remarquable de droiture morale, est édifiant. Elle seule nous décrit les tortures infligées à son frère par son beau-père mais elle seule également nous affirme qu’elle ne pardonnera jamais à son frère les viols et les meurtres qu’il a commis, si ces derniers lui sont attribués.

Le récit de la mère enregistré à l’époque des faits est glaçant, par ce que l’on devine de la violence subie par Billy comme par elle et surtout par cette lente glissade dans la folie du fils que la mère accompagne, sachant qu’il s’approprie sa propre souffrance.

Dans le cadre d’une « docu-série » consacrée à un criminel, il est inévitable que l’auteur, Olivier Megaton, tienne à laisser dans l’esprit du spectateur la trace d’un criminel machiavélique plutôt que d’un malade. D’où le sentiment ambigu sur lequel il nous laisse, en semant le doute sur la réalité de la maladie de Billy Milligan à la toute fin. Malade ou simulateur ? Impossible de savoir.

Tel n’est pas le choix, bien évidemment d’Akiva Goldsman, l’auteur de The Crowded Room qui, lui, a besoin de personnages et d’une narration où les faire évoluer. Pour cela, il place Danny et la psychiatre Rya Goodwin de part et d’autre d’une longue table dans un décor lumineux, sobre et élégant., qui n’a rien à voir avec une salle d’interrogatoire mais qui servira de repère fixe au récit morcelé des souvenirs de Danny.
La fiction diffère factuellement du documentaire. Danny est arrêté après qu’il ait tiré au milieu de la foule au Rockefeller Center à New York et non après le viol d’étudiantes à Columbus, Ohio, la brutalité sadique du beau-père est suggérée plutôt qu’explicitée. Les deux possibles meurtres de Billy ne sont pas abordés, la fuite à Bellingham non plus plus qu’ils surviennent après le premier internement psychiatrique. Les viols commis par Billy ne sont pas cités, la drogue devient une source de revenus plutôt qu’une accoutumance, l’homosexualité occupe une place qu’on ne trouve nulle part ailleurs, etc. Ces choix, tous très discutables, tendent à atténuer les responsabilités criminelles de Danny par rapport à Billy. La fiction diffère également narrativement du documentaire puisque le dispositif de l’interrogatoire entrecoupé de très longs flash-backs vise à donner le point de vue « intérieur » de Danny. Pour le dire mieux, il extrait l’essentiel du récit de la conscience même de Danny « sur le vif », évoluant au gré de la thérapie qu’il effectue en se confiant. Sa conscience devient une scène sur laquelle la troupe de ses diverses identités interprète une histoire à son usage autant qu’au nôtre. Peu à peu, il s’achemine vers la fusion de tous ses alters en une seule et unique identité, Danny.

Ainsi, de temps à autre et plus complètement vers la fin, quand la progression psychologique de Danny menace les alters de disparition, on pénètre dans un édifice aux planches à claire-voie qui semble si vaste et si haut que l’on n’en percevra jamais les limites. Cette construction scénique n’est autre que la grange où, enfant, Danny – et non son frère – se faisait martyriser par son beau-père. C’est là que les alters se retrouvent en dehors de Danny, au coeur du labyrinthe. Un labyrinthe au fond pas si différent de celui d’un écrivain ou d’un cinéaste, amené, lui aussi, à partager les méandres de sa vie avec des êtres imaginaires qui sont tous un peu lui-même.

Et c’est pour l’étonnante fusion de la structure d’un récit avec l’âme de ses personnages qu’ Akiva-Danny-Billy sera acquitté par le public. Et sous les applaudissements.
Notes : 1 – Selon une amie psychiatre consultée (et que je remercie), les Troubles de dissociation de l’Identité (TDI) étaient considérés en Europe, jusqu’à il y a une quinzaine d’années, comme le produit d’une vogue américaine liée aux films et séries télévisées et qu’ils étaient l’équivalent des troubles de conversion (autrefois, appelés hystérie). Depuis il est admis qu’il s’agit de troubles spécifiques dont quelques cas sont répertoriés en France. Ils ne doivent pas être confondus avec les troubles dissociatifs (impressions de dépersonalisation) liés à des crises de stress aigü, des attaques de panique, etc… 2 – Sous ce titre aux éditions Balland en 1982 puis sous le titre Les Mille et Une vies de Billy Milligan chez Calmann-Levy en 2007 . 3- https://www.babelio.com/livres/Keyes-Les-mille-et-une-guerres-de-Billy-Milligan/929917
The Crowded Room est une mini-série américaine en 8 épisodes conçue par Akiva Goldsman inspiré par L’ouvrage de Daliel Keyes, Les Milles Vies de Billy Milligan, et diffusé sur Netflix. Elle est interprétée notamment par : Tom Holland, Amanda Seyfried, Sasha Lane, Will Chase, Lior Raz, Emmy Rossum…










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