De toute l’histoire de la guerre souterraine qui mit aux prises le Royaume Uni et la Russie du début du XIXème siècle jusqu’à la fin de la Guerre Froide et que l’on surnomme Le Grand Jeu, l’affaire des Cinq de Cambridge est l’épisode certainement le plus célèbre et le plus fascinant. Célèbre parce qu’il a fait la une des journaux de l’époque et que quantité de livres, à commencer par ceux de John Le Carré, y ont pris leur source et fascinant parce qu’une part de mystère y est restée indéfectiblement attachée, en dépit des révélations successives, comme s’il restait toujours, dans cette histoire, une dernière porte à ouvrir.
Cette fois encore Kim Philby va être la figure centrale du récit, à défaut d’en être le personnage récurrent, et cela pour d’excellentes raisons.

Pour résumer : Kim Philby, Anthony Burgess, Donald McLean, Anthony Blunt et John Cairncross furent étudiants à la même époque à Cambridge où ils se découvrirent des sympathies pour le communisme. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, ils exercèrent des fonctions dans les services secrets britanniques, à l’exception de McLean qui entra dans la diplomatie. Dès cette époque et jusqu’aux premiers temps de la Guerre Froide, ils trahirent au profit de l’URSS. Leur trahison fut découverte entre le tout début des années 1950 et les années 1990, grâce aux révélations de transfuges russes.
Le plus célèbre des cinq est Kim Philby (Guy Pearce), sans doute parce qu’il fut le plus flamboyant, séducteur et distingué, parce qu’il occupa les postes les plus importants des services secrets brutanniques et parce qu’il patronna le groupe d’agents doubles. Le fait qu’à sa naissance ses parents le baptisèrent « Kim », du nom de l’enfant espion du roman éponyme de Rudyard Kipling inciterait à une étude sur ses motivations rpofondes. D’autant que c’est dans cet ouvrage que Kipling reprend l’expression Le Grand Jeu et la popularise pour deux bons siècles. À ce prénom déjà fort signifiant, il suffirait d’ajouter le métier d’espion qu’exerça son père, son anti-sionisme et son indulgence pour Hitler pour donner au fils les antécédents d’un personnage hautement romanesque.
Kim Philby fut recruté par les soviétiques après son mariage avec une militante communiste autrichienne, avant-guerre. Sur recommandation de son père, il entra au Secret Intelligence Service (autrement connu sous le nom de MI 6) où il fit une brillante carrière, occupant des postes de première importance, comme officier de liaison avec la CIA à Washington ou responsable du département Russie au contre-espionnage. De cette place, il protégea ses complices et fournit à son employeur mosvovite les informations nécessaires à l’élimination des agents britanniques ou des résistants anti-communistes dans les pays d’Europe de l’Est. Combien sont morts par sa faute, seule sa conscience et les archives du KGB le savent.

McLean qui fit une carrière, dans la diplomatie, fut le premier inquiété suite à la découverte de la transmission de messages diplomatiques aux russes. En 1951, il s’enfuit avec Burgess en prenant le bateau de Portmouth à Saint Malo. On les aperçu une dernière fois en gare de Rennes avant de s’évanouir dans la nature. Tous les deux s’installèrent à Moscou où McLean appris le russe et s’intégra à la société soviétique, tandis que Burgess, sans doute le plus brillant des cinq (1), sombrait dans l’alcoolisme.

Identifié grâce aux déclarations de transfuges soviétiques, Philby s’enfuit en 1963 de son poste à Beyrouth pour rallier également à Moscou où il fut élevé au grade de colonel. Les soviétiques mirent des années à croire à la sincérité de sa défection et à lui attribuer des responsabilités. Rongé par la solitude, l’ennui et l’alcool, il déclina peu à peu.

Anthony Blunt, ancien amant de Guy Burgess (2), historien de l’art renommé, auteur de nombreux ouvrages, anobli en 1956 par la Reine dont il fut le conseiller artistique, commissaire de la grande rétrospective Nicolas Poussin au Louvre en 1960 (3), tomba en 1964, dénoncé par Michael Straight, un fonctionnaire américain au service des Soviétiques. Son activité trop épisodique d’espion et sa proximité avec la Reine lui permirent d’échapper à la prison et de se consacrer pleinement à l’histoire de l’art, pour le bien de tous.

Cairncross fut le dernier à être démasqué. Il avait alors 77 ans et vivait dans le Var. Durant la Guerre, il avait, lui aussi, fourni des renseignements aux Russes, documents qui, dit-on, jouèrent un rôle important dans la bataille de Koursk. Suspecté dès 1952, il nia farouchement. Ce sont les révélations d’un transfuge soviétique russe en 1990 qui permirent de l’identifier. Néanmoins, compte-tenu de son inactivité durant quarante ans et de son âge avancé, on le laissa tranquille.
A Spy among Friends commence au débriefing de Nicholas Elliott (Damian Lewis), l’agent qui fut envoyé à Beyrouth pour tirer au clair les accusations qui pesaient sur son vieil ami Philby. C’est au cours de leurs discussions que Philby finit par avouer partiellement sa trahison. Elliot lui proposa l’immunité en échange d’une confession écrite. Philby demanda un délai de réflexion et s’enfuit. À son retour à Londres, Elliot est longuement interrogé par Lily Thomas, une agente du MI 5 (4), chargée d’obtenir le relevé minutieux de cette rencontre au Liban. Elle s’appuie sur les explications d’Elliot mais aussi sur les enregistrements réalisés par les micros cachés dans l’appartement où les deux hommes se rencontraient. Chaque détail est soupesé comme le ferait un joailler d’une potentielle contrefaçon.
Le récit est ainsi composé de deux interrogatoires enchâssés l’un dans l’autre : celui d’ Elliot par sa collègue Lily Thomas, à son retour de Beyrouth, et celui de Philby par Elliot, à Beyrouth, tel qu’Elliot le relate à son interrogatrice et tel qu’il a été enregistré. L’interrogatoire est un dispositif narratif fréquent dans la littérature d’espionnage, on pourrait le considérer comme une évolution moderne du duel. En comparaison avec le roman dont elle était adaptée, la série dont nous avons récemment parlé, The Crowded Room, basée sur l’interrogatoire du héros par une psychiatre, perdait de sa fluidité et de sa richesse narrative. A Spy among Friends, au contraire, y trouve la structure adéquate à son sujet : à qui ai-je affaire lorsque j’interroge quelqu’un ? Qui répond à mes questions ? Dans quel but me confie-t-il telle ou telle information ?
Les parfaits gentlemen que sont Elliot et Philby, issus des public schools (5) où se façonne l’élite britannique, ne partagent rien avec la modeste, discrète et tenace Lily Thomas. S’ils manient le double sens avec virtuosité, elle parle peu mais sans détour. Le duel entre Elliot et Philby s’appuie sur une intime communauté d’esprit, de références et de culture. Ce sont deux amis contraints à un duel qui les stimule autant qu’il leur répugne. L’affrontement entre Lily Thomas à Elliot se fonde, lui, sur une opposition culturelle de classe. Au point que l’agente du MI 5 finit à dénoncer devant ses supérieurs l’élitisme qui sévit dans les services secrets.
Effectivement, il existe une solidarité de classe entre Philby, Burgess, McLean et Blunt (6) qui, comme on le sent intuitivement, se redouble d’un second étage, une sorte d’élitisme au carré si l’on veut. Il existait (et il existe toujours) une société secrète dite des Cambridge Apostles, liée à l’époque au groupe de Bloomsbury, que fréquentaient Burgess et Blunt du temps de leurs études mais aussi Michael Straight, l’espion américain à la solde des russes. On s’y cooptait et chacun devait présenter une conférence sur un thème de son choix devant ses camarades, à la suite de quoi on conversait en mangeait des sandwiches à la sardine. Les Cinq de Cambridge, les Magnificent Five comme on les appelle aussi, ne reproduisaient-ils pas une société secrète au sein des services secrets, une élite parmi l’élite ?
L’autre dimension de la série est donnée par le titre. Il s’agit d’une histoire entre amis. Elliot et Philby étaient des amis de longue date, comme l’étaient aussi McLean, Burgess et Blunt, à des titres divers. Les auteurs de A Spy among Friends placent en exergue de la série cette belle phrase d’E.M.Forster : « Si je devais choisir entre trahir son pays ou trahir mes amis, j’espère que j’aurais le cran de trahir mon pays ». Et c’est effectivement ce qu’ils ont fait.

La question de la loyauté est le carburant de toutes les histoires d’espionnage. Tout espion est potentiellement un agent double parce qu’il est lui-même double, on le sait depuis le chevalier d’Eon. Durant la guerre froide, la paranoïa des KGBistes les poussa à exécuter quantité d’agents qui n’avaient pour défaut que s’être parfaitement coulés dans l’identité qu’on leur avait donné se fondre dans la société américaine. Il leur paraissait impossible que leurs meilleurs agents ne soient pas séduits par le mode de vie occidental et ne finissent pas par trahir. L’un d’entre eux, je me souviens, fut convoqué à Moscou pour un debriefing. Au cours d’un interrogatoire, son interlocuteur lui proposa de lui vendre à bon prix des icônes volées, il refusa. Il fut immédiatement emprisonné et peut-être même exécuté. On jugea qu’il s’était laissé corrompre par la société américaine. Tout russe aurait accepté ce petit trafic.
À qui un agent, double ou pas, fait-il allégeance et jusqu’où va cette allégeance ? Telle est la question. E.M.Forster plaçait ses amis avant son pays. Mais Philby, la figure tutélaire du groupe, le séducteur de ces dames, à qui était-il fidèle ?
Le portrait qu’en fait A Spy among Friends est aussi ambigu que le personnage devait l’être à l’époque, seul dans Beyrouth, cerné par ses collègues du SIS et de la CIA. Le flamboyant Philby se réfugie dans l’alcool, il tarde à sauter le pas et fuir en URSS. Son ami Elliot va l’aider et, à défaut d’obtenir de lui une confession complète, il lui fera le seul cadeau qu’un véritable ami puisse faire, c’est-à-dire le plus implacable : lui laisser la liberté de finir sa vie dans sa véritable patrie auquel rien ne le rattachait puisque qu’il avait rejeté celle dont il était le fils le plus ressemblant. Cet à l’aune de ce geste qu’il faut comprendre ce qui lie ces maîtres espions.

En ce monde incertain qui est le leur, le mensonge et la vérité n’ont plus grand sens et l’amitié se nourrit d’autre chose que de sincérité ou de confiance.
Lorsqu’Elliot s’étonne que la confession que Philby lui a rédigée précise que depuis la fin de la guerre il n’a eu aucun rapport avec les soviétiques et ne concède qu’une erreur de jugement, à l’époque, Philby lui rétorque que lui aussi avait fait la même déclaration, après-guerre. Cela ne veut pas dire qu’Elliot a lui aussi menti mais qu’il pourrait l’avoir fait et simplement ne pas s’être fait prendre. La confiance, au sens que nous lui donnons, n’a aucun rôle à jouer chez des hommes qui, pour survivre, ne l’accordent a personne
Il n’y a que James Angleton, le chef du contrespionnage à la CIA, qui eut la naïveté de tenir en Philby un ami, et qui sombra dans la paranoïa après la défection de celui-ci.

La sincérité alors ? Dans une séquence où il est contraint de justifier les choix qui l’ont amené à Moscou, Philby lance à l’un de ses complices un « Je suis communiste ! » qui sonne irrémédiablement faux. En laissant Cairncross de côté, je ne crois pas qu’un seul de ces hommes ait réellement été communiste ni qu’il ait approuvé le régime soviétique. Mais en revanche, je crois fermement que tous avaient des comptes à régler avec un pays qu’ils haïssaient, le leur, pour des raisons qui appartenaient à chacun d’entre eux et que « l’autre » qu’ils devenaient en trahissant était leur véritable personnalité, débarassée du masque mondain du gentleman. (7)
Notes : 1 – https://www.youtube.com/watch?v=e36KMyp-GDE 2 – Pour appréhender les relations entre Blunt et Burgess et les motifs de leur trahison, je ne peux que conseiller le film Maurice de James Ivory, adapté de l’ouvrage d’E.M.Forster. Pour mieux les connaître, il serait utile de prendre en compte la proximité de ces deux hommes avec le groupe de Bloomsbury, auquel d’ailleurs appartenait E.M.Forster. 3 – À la mort de Blunt, Pierre Rosenberg, le directeur du musée du Louvre, se souvenait avoir été intrigué par une réflexion de Blunt devant un tableau de Poussin prêté par le Musée de L’Hermitage de Léningrad, qu’il affirmait n’avoir jamais vu « en vrai », ce qui, de la part du spécialiste incontesté de l’eouvre du peintre, ne paraissait guère crédible. Blunt avait toujours pris soin de ne jamais mettre les pieds en URSS pour des raisons que, bien évidement, Rosenberg ne comprit que lors des révélations post-mortem. Je ne peux néanmoins que conseiller l’ouvrage du grand historien anglais : https://www.editionsmacula.com/livre/art-et-architecture-en-france-1500-1700/ 4- Security Service, chargé de la sécurité intérieure du Royaume Uni.. 5 – Les public schools sont les établissements privés. 6 – Cairncross était, lui, d’origine plus modeste. 7 – pour compléter, cette unique interview de Guy Burgess (en anglais) : https://www.youtube.com/watch?v=e36KMyp-GDE
A Spy among Friends est un mini-feuilleton britannique adapté par Alex Cary du roman du même nom de Ben Macintyre et réalisé par Nick Murphy. Diffusé sur ITV en 2023, il est interprété notamment par : Damian Lewis, Guy Pearce, Anna Maxwell Martin, Adrian Edmondson, Stephen Kunken, Nicholas Rowe…





