(image d’en-tête : portait du Duc de Buckingham par Pierre-Paul Rubens)
Dire que Mary & George est une série théâtrale serait insuffisant. Elle l’est certes, mais dans le meilleur sens du terme, dans le sens qu’ont donné à la série télévisée les Bluwal, Santelli ou Bergman pour ne citer qu’eux.

Il suffit d’écouter les dialogues ! Un texte d’une telle qualité et des acteurs aussi talentueux à son service mériteraient la nudité des planches. Voilà du grand théâtre et donc de la grande télévision ! Comme Welles ou Guitry ont fait du grand cinéma avec du grand théâtre ! Oui, le décor passe au second plan et il faut se contenter pour l’essentiel des intérieurs dégarnis de châteaux élisabéthains. Les rares vues de rues londoniennes ou de paysages ruraux se font à l’extrême économie, et c’est le moins que l’on puisse dire. Qu’on revoie Othello, le film de Welles sans doute le plus fauché, le plus minimaliste et l’un des plus poignants… Dans Mary & George, les mouvements de caméra s’effacent devant des cadrages sans emphase, quoique parfois étonnants, les mouvements de foules sont suggérés, nous sommes au théâtre. L’image est la servante des dialogues.

Et puis il y a ces nombreuses scènes de spectacles, de ballets pour l’essentiel, qui animent la vie de la Cour. Vers la fin de sa vie, George offre au Roi une sorte de palais des courants d’air, en pleine forêt, constitué de voiles de couleurs accrochés aux branches des arbres, d’un lit somptueux et de bougies. C’est le palais dont avait toujours rêvé le Roi. Spectacle dans le spectacle, spectacle du pouvoir subjugué par sa propre mise en scène, tout est théâtre. Shakespeare approche.

Le lien essentiel entre théâtre et télévision est revendiqué par les tout premiers producteurs et réalisateurs de télévision des années 195-60. À leurs yeux, le cinéma était plus éloigné du métier qu’ils inventaient que le théâtre, parce que la télévision était en direct (même quand les émissions étaient enregistrées) comme le théâtre, parce qu’elle donnait la préséance à la parole comme le théâtre et parce qu’elle focalisait sur les visages comme le fait le spectateur de théâtre. Mary & George est de cette veine devenue trop rare.

L’histoire qu’elle raconte est celle de Mary Villiers, une mère de petite noblesse et sans le sou, mais ambitieuse et suffisamment rouée pour réussir à placer son fils cadet dans le lit du roi. Ce dernier, Jacques Stuart, connu sous le titre de Jacques VI d’Ecosse et Ier d’Angleterre, est arrivé sur le trône dans des conditions mouvementées. Son long règne fut cependant faste pour le double royaume en dépit de son désintérêt pour ses fonctions au profit de la chasse et des fêtes. Sous la reine Elisabeth puis sous l’autorité de Jacques, le pays s’enrichit, ses colonies se développèrent, notamment en Amérique, les arts et la littérature s’épanouirent. C’est l’époque de William Shakespeare, Francis Bacon, Ben Johnson, Christopher Marlowe. Une nouvelle Bible, plus moderne, fut publiée sous la direction du Roi, elle reste une référence au XXIe siècle.

Comme Henri III, en France, quelques années plus tôt, Jacques Stuart est connu pour avoir entretenu une cour de favoris, ceux que l’on appelait les « mignons » du roi, de ce côté de la Manche. Cela ne l’a pas empêché d’avoir 8 enfants avec sa femme Ann de Danemark, ce qui laisse penser qu’il était bisexuel. Cet aspect de sa vie affective et sexuelle est la matière première de la série puisqu’on y suit l’ascension de George Villiers sous la férule de sa mère, d’abord jusqu’à l’intimité du Roi puis jusqu’aux plus hautes sphères de l’État en usant de ses charmes. Sa mère, elle-aussi, cultive les amours homosexuelles. Lorsque sa future amante lui demande si elle a déjà fait l’amour avec une femme, Mary lui répond froidement : »Un corps est un corps ». On comprend que la Renaissance avait gardé de l’Antiquité une grande souplesse vis-à-vis du désir charnel. Il suffit de lire Les dames galantes de Brantôme (1) pour en goûter les subtilités.
Mary et son amante Sandie Brookes (Niamh Algar)
La relation de Mary et de George, affectueuse, intéressée puis haineuse, structure le cours du récit. Peu à peu, la mère protectrice de toute la famille devient la complice du seul George dans son ascension, puis sa rivale lorsqu’il s’émancipe d’elle. Mais quelle trajectoire ! Grâce à ses conseils et stratégies, George accède au terme d’un long et dangereux parcours à la distinction suprême de Duc de Buckingham. Hé oui, celui des Trois Mousquetaires ! Ce n’est pourtant pas vers Dumas qu’il faut se retourner. Trop épique, pas assez tragédien pour y trouver quelque chose de Mary & George.

Je voudrais juste citer un fragment de dialogue pour en prouver la qualité. Le Roi ne se résout pas à faire inhumer son épouse décédée. George tente de le convaincre.
(Jacques Ier)
– Lorsqu’elle est venue me rendre visite en Écosse en tant que nouvelle épouse, je n’avais jamais rencontré Ann auparavant. Je n’avais reçu que des lettres polies. Par deux fois, elle a navigué jusqu’à moi, d’abord depuis son Danemark, puis depuis la Norvège. Les deux fois, les bateaux ont failli couler, par un temps si… terrible, si mauvais. Alors, à la place, j’ai fait mon chemin jusqu’à elle. Et la tempête que j’ai affrontée, c’était comme si Dieu me criait dessus. Me disait-il : « Ne l’épouse pas, mon fils » ? Ou bien m’avertissait-il simplement de ce qu’est un mariage ? Des vagues de cinquante pieds. Des vents violents. Des profondeurs noires et insondables sous vos pieds

(George)
-Elle vous manque ?
– Oui. Elle me manque.
– Vous l’aimiez ?
– Je n’en sais rien. L’amour change comme un liquide dans les mains, vous ne pouvez jamais vraiment le saisir. Et plus vous essayez…
– Mon amour pour vous est aussi ferme que le sol sur lequel nous nous tenons. Vous le savez bien.
– Le sais-je ?
– Vous devriez. Allez-vous faire votre devoir maintenant ?
(Jacques Ier pressant ses tempes)
– La tempête… elle fait rage.

Hélas, encore une fois, la fin est bâclée et la résolution avec, faute de durée. Deux épisodes supplémentaires auraient pourtant été bien utiles. Les chutes ont autant d’intérêt que les ascensions.
Pour aller au plus court, disons que le récit improvise un régicide. Improvise, car, outre une réalité historique bafouée, le prétexte de ce meurtre est bien artificiel. George tue par peur puisque le Roi, ivre mort et fâché, a promis de le pendre après l’avoir déchu de ses titres et privilèges. George tue donc par faiblesse. Pourtant, avec un Roi esclave de ses plaisirs mais lucide, une intrigante décidée à élever son fils au rang le plus haut, un dauphin un peu benêt et un rival extrêmement dangereux, on avait un début de distribution shakespearienne. Mais seulement un début. Il manquait un George qui ait de l’envergure, de la folie, du tranchant. Pas celui ci qui estime sincèrement qu’il a gagné sa place au mérite, en couchant avec le roi, en travaillant à le séduire, en lui mentant – ou pas – avec sincérité – ou pas -. Pas le petit comptable qui craint les mauvais jours, ni le prostitué qui économise en prévision du désintérêt de son souteneur. George n’est hélas ni Brutus, ni Hamlet, ni Iago.

Du régicide ou saute au Règne de Charles II et au terme des aventures militaires catastrophiques du Duc de Buckingham, finalement assassiné dans un pub par Fulton, l’un de ses officiers, à Portsmouth le 23 août 1628. On ne voit rien de ces expéditions, seul un dialogue, celui de Fulton avant d’enfoncer sa lame, nous explique ce qu’il y a à savoir. George disparaît dans des circonstances sans guère d’intérêt puisque la série n’en traite pas. Son meurtre passe pour la banale punition de son régicide. Or, Prendre un épisode pour narrer ses batailles perdues aurait achevé son portrait. Sans la défaite, George n’atteint pas l’envergure dramatique qu’il aurait méritée et que possèdent sa mère Mary et le roi Jacques Ier. Tout du long, il reste leur instrument, leur monnaie d’échange. Une fois lâché seul dans le vide de son existence, il s’écrase au sol. Tout bêtement. Mais peut-être ne valait-il pas mieux, ce Duc de Buckingham qu’aima tant notre Anne d’Autriche.
Note :
1 – Que l’on trouve ici
Mary & George est un mini-feuilleton britannique en 7 épisodes créé par D. C. Moore et diffusée en mars 2024 sur Sky Atlantic et Starz. En France il a été diffusé sur Canal +. Il est interprété notamment par : Julianne Moore, Nicholas Galitzine, Tony Curran, Laurie Davidson, Niamh Algar, Nicola Walker, Trine Dyrholm,…

