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Qui se souvient de l’ère du Covid ? De la lenteur que les jours avaient alors pris ? De l’interdiction de sortir de chez soi, au-delà d’un kilomètre, une fois par jour et durant une heure, « pass sanitaire » en poche ? Des interventions de spécialistes chaque soir au journal télévisé pour faire le point, donner le nombre de morts, annoncer le peu qu’ils savaient de l’avenir ? Qui se souvient du gel hydro-alcoolique ? De Didier Raoult et des anti-vax ? De l’échec sans appel de Sanofi et de l’Institut Pasteur, les deux « fleurons » de la pharmacie française ? Du président annonçant que nous étions en guerre ? De s’être demandé comment on allait la faire, cette guerre-là, avec vaillance et discipline ou chacun pour soi et en râlant comme d’habitude ? Qui se souvient des manifs anti-pass sanitaire ? De la progression irrésistible du nombre des morts et de tous ceux, trop vieux, trop fragiles, trop fatigués qui nous étaient arrachés, à chaque heure du jour ou de la nuit ? Des infirmières et des médecins épuisés, des hôpitaux saturés ? Des vaccinations collectives dans les gymnases ? Des masques qui manquaient malgré Roselyne ? De Trump qui prétendait qu’il fallait insuffler de l’eau de javel dans les poumons ? Des poignées de mains et des bises que l’on n’échangeait plus ? Mais qui se souvient aussi d’avoir écouté sur internet des concerts donnés par des orchestres composés de musiciens répartis aux quatre coins du monde ? De la drôlatique série Staged, réalisée en visioconférence avec David Tennant et Michael Sheen ? De toutes les inventions spontanées pour s’assurer que l’on était bien ensemble et vivants ? C’était hier, on y pense comme au siècle passé. Nul doute que l’on ne regrette secrètement quelque chose de cette époque immobile, parce qu’enfin tout s’était arrêté.

Personne ne l’a raconté, vraiment, du moins en France.

La résidence et les bureaux du 1er ministre du Royaume-Uni, au 10, Downing Street

Au Royaume-Uni, une série l’a fait. Évidemment, elle parle de l’Angleterre, pas de la France. Elle ne commence d’ailleurs pas avec le Coronavirus, mais avec l’arrivée du tonitruant Boris Johnson au 10 Downing Street, porté par la vague victorieuse du Brexit. Le Royaume-Uni s’offrait une première catastrophe en ouverture de la pandémie.

Boris Johnson (Kenneth Branagh)

Le Boris Johnson de This England n’est pas aussi mal coiffé que l’original, cela a pourtant son importance. Churchill avait jeté son dévolu sur gros cigare et un chapeau melon trop petit d’une taille pour qu’on le remarque et qu’on ne l’oublie pas. Johnson, lui, choisit d’avoir le cheveu en bataille. Il imite Churchill comme il cite Shakespeare. Les références à l’histoire et à la littérature sont une constante chez ce phraseur grandiloquent, que l’on soupçonne vite d’être davantage passionné par la biographie de Shakespeare qu’il publiera après celles d’Auguste et de Churchill, que par le destin du Royaume. La pandémie en décidera autrement. Ses penchants le rendent néanmoins sympathique au regard de son âme damnée et chef de cabinet Dominic Cummings. La paire se complète, dilettantisme et grandes envolées lyriques d’un côté, stratégie et autoritarisme de l’autre.

Dominic Cummings (Simon Paisley Day)

Les évènements vont donc renverser les ambitions de ces deux politiciens. À peine le Brexit consommé, voilà qu’un virus surgit dans un marché chinois et se répand au travers du monde à la vitesse d’un pangolin au galop. Les chiffres officiels grossièrement minorés sont le premier réflexe du gouvernement pour contenir la progression du nombre de cas dans le pays. La série se fait un plaisir d’afficher simultanément les chiffres officiels et les chiffres réels.

L’épidémie explose en Grande-Bretagne, les autorités minimisent.

Mais par-delà ces arrangements douteux, This England expose la réalité du haut en bas de l’échelle sociale, du 10 Downing Street jusqu’à l’EHPAD le plus reculé en passant par les hôpitaux où les gens meurent sans que l’on sache quoi leur donner. C’est à un examen froid, précis et sans complaisance de la société britannique en période de crise que nous sommes conviés. Le rythme en souffre, la fiction aussi, mais pour de bonnes raisons.

Car si tous les étages de l’État britannique fonctionnent, c’est chacun à son rythme et sans grande compréhension les uns des autres. This England traduit cet état de fait sans concession. Le temps d’une séquence dans un établissement de santé, par exemple, on bascule au niveau de l’humanité brute, sans fard. Les malades sont contaminés par le virus et beaucoup en meurent. Les images sont parfois sans complaisance. Un cadavre est un cadavre. Les proches des patients vivent une attente insupportable. Le personnel, lui, encaisse chaque mort l’une après l’autre, comme il le peut et finit par s’effondrer dans les couloirs. Les faits sont bruts, rien ne fluidifie le récit, c’est un quasi-documentaire. Peu après, sans transition, on revient au niveau plus confortable du gouvernement, là où l’on traite des données plutôt que les êtres humains et où l’on pense, on vit, on agit dans le domaine de la politique, autrement dit, dans la fiction.

Un infirmière prend dans ses bras la fille d’un patient qui vient de décéder.

Jean-Paul Fargier avait autrefois écrit un roman intitulé « Atteinte à la fiction de l’Etat », c’est exactement ça. Rarement, a-t-on autant perçu le pouvoir comme une pure fiction. Outre le sentiment de déconnexion avec la réalité qui émane des hauts fonctionnaires et des ministres à l’œuvre, la série affiche quelques-unes de leurs plus graves erreurs : Pour ne pas irriter la population, on laisse jouer un match de foot Liverpool-Madrid en plein confinement, dans un stade rempli de dizaines de milliers de supporteurs ! À une moindre échelle quoique toutes aussi condamnables, ce sont des réceptions entre amis tenues chez Boris Johnson et Carrie, sa jeune compagne alors enceinte ! L’élite prive la population pour la protéger, mais ne se prive de rien, s’estimant hors d’atteinte des plaies qui s’abattent sur la population.

Soudain, nouveau retour au réel : un homme appelle l’hôpital, son père va être placé en coma artificiel, il va mourir, son fils réclame de le voir avant, on lui refuse l’accès.

Une femme et sa grand-mère mourante

Les oppositions entre les scènes sont violentes et tiennent le spectateur en respect, si je puis dire. Il n’a pas le temps de s’impliquer dans chaque niveau du récit pour éprouver ce que celui-ci lui procure, sinon de façon fugace. Il est tenu à distance pour analyser une situation complexe et juger du rôle – sinon de la responsabilité – de chacun. Chacun d’entre nous est juge et la télévision devient le tribunal de l’Histoire.

La mort, partout.

On pourrait multiplier les exemples. Les hauts fonctionnaires qui découvrent grâce à une étude sociologique que « les gens ne veulent pas être considérés comme du bétail » ! Le ministre de la santé qui fixe arbitrairement un objectif impossible de 100 000 tests par jour avant de reprocher à ses troupes de ne pas l’avoir atteint et qui finit par manipuler les chiffres pour obtenir son résultat. Le mécontentement de la population devient palpable.

Projections géantes orgaisées par des protestataires sur les murs de Westminster

Johnson n’est qu’un pantin, au sommet de la pyramide. Il s’échappe dès qu’il peut aux Chequers, le manoir du XVIe siècle qui sert de maison de campagne au 1er ministre, à Chevening ou dans quelque autre luxueuse résidence gouvernementale et laisse les commandes à Cummings. Son bébé naît, il n’a la tête qu’à cela et, bon père, s’occupe alternativement de l’enfant avec Carrie. Mais voilà qu’il attrape le virus et qu’il doit être hospitalisé. Peu après, Dominique Cummings déserte pour se réfugier dans sa propriété familiale à la campagne en enfreignant toutes les règles de sécurité.

Le diagnostic de cette désorganisation est sans appel, « Au Royaume-Uni, au moins 29 427 personnes ont perdu la vie à cause de ce terrible virus. Le Royaume-Uni a tardé à confiner, à dépister, à tracer et à fournir les équipements de protection » est-il alors déclaré à la Chambre des Communes. Plus tard, ce seront 185 000 décès qui seront enregistrés fin juillet 2022.

Explications entre Boris Johnson et Dominic Cummings

Boris Johnson devra démissionner après une cascade de scandales et de démissions de membres de son gouvernement, à commencer par Dominic Cummings acculé par la presse. Johnson sera condamné à une amende pour avoir organisé une fête au 10 Downing Street « alors que la reine Élisabeth II assistait seule aux funérailles de son époux, le prince Philip, mort le 9 avril 2021″ » ». « Seule » voilà l’exemplarité, voilà le sens de l’Etat.

This England ne laisse pas les choses en l’état. La condamnation des erreurs des responsables politiques relève de la démocratie. Mais le récit de leurs actes, une fois la sentence tombée ? Peut-on éviter d’en faire un exemple, une leçon, une fable universelle ? Non. À moins, l’effort ne serait qu’exercice de greffier. Imaginons que le coronavirus se soit appelé « peste » et l’action se soit déroulée dans l’Antiquité, Boris Johnson serait devenu un héros tragique. Tout son être, nourri de théâtre Élisabethain et d’histoire antique n’y aspirait-il pas ? Churchill eut sa Bataille d’Angleterre, Johnson eut son Covid-19. La Reine, seule vraie figure politique de cette époque, fait, dans une adresse télévisée au peuple, le parallèle entre la résistance britannique à l’agression nazie et la lutte contre l’invasion virale. Johnson, lui, ne trouve pas l’inspiration.

Boris Johnson peint (comme Churchill)

Dans ses derniers instants, This England lui fait réciter, dans une lumière crépusculaire, ce magnifique monologue de l’acte II, scène 1 de Richard 2 :

Ce noble trône de rois, cette île porte-sceptre, terre de Majesté, siège de Mars, cet autre Éden, ce demi-paradis, cette forteresse bâtie par la nature pour se défendre contre l’infection et la main de la guerre, cette heureuse race d’hommes, ce petit monde, cette pierre précieuse enchâssée dans une mer d’argent qui lui sert de rempart ou de douve défendant la maison contre la jalousie des pays moins heureux. Ce lieu béni, cette terre, ce royaume, cette Angleterre dont la côte rocheuse repousse le siège jaloux de l’humide Neptune est maintenant piégée dans la honte par les taches d’encre des contrats et des parchemins pourris. Cette Angleterre qui avait coutume de conquérir les autres a fait une indigne conquête d’elle-même. Ah, si le scandale pouvait s’évanouir avec ma vie, que me réjouirais-je de ma mort prochaine !

– Tu ne vas pas mourir, prononce Carrie, un peu effrayée, en serrant son petit contre elle.

– Non, tu as raison, répond seulement Boris Johnson tout en quittant l’écran.

Crépuscule d’un Premier Ministre

Dès lors, Boris Johnson n’est plus seulement un politicien démagogue. Dans son relatif malheur, il s’abstrait de son temps et devient un personnage dramatique qui, prenant son imaginaire pour la réalité, aura provoqué beaucoup de morts et mis la Cité en danger. Il termine la pièce en prenant conscience que l’illusion dans lequel il se croyait vivre a éclaté comme une bulle de savon. Il est trop tard, le rideau tombe en même temps que la nuit sur Londres.

This is England est un mini-feuilleton en dix épisodes écrit par Michael Winterbottom et Kieron Quirke et diffusé sur Sky Atlantic en 2022. Il a été diffusé en france sur Canal+. Il est notamment interprété par : Kenneth Branagh, Ophelia Lovibond, Andrew Buchan, Simon Paisley Day,..

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