Home

Eastern Gate est une série rude.

Eastern Gate en finit avec l’imagerie glamour de l’espionnage telle que l’avait inventée Ian Fleming à l’époque de James Bond.

The Eastern Gate liquide le versant nostalgique et intellectuel du roman d’espionnage britannique tel que le cisela John le Carré, à l’époque de la Guerre Froide.

Eastern Gate est un récit d’espionnage d’aujourd’hui, alors que la première guerre post-Guerre Froide bat son plein en Ukraine. Il se déroule pas très loin, aux confins de la Pologne et de la Biélorussie, à Kaliningrad, à Minsk, autant dire dans l’une des régions les plus dangereuses qui soient de nos jours.

Dans l’attente d’un échange de prisonniers

Les décors ne sont ni romantiques ni séduisants. Comment pourraient-ils l’être ? Dans les intérieurs règne l’inaltérable esthétique soviétique, quant à l’extérieur, ce ne sont que rues mornes et immeubles de béton gris, sous un ciel sans éclat. Les personnages sont durs, sans humour ni souplesse. La banalité de leur apparence physique ferait croire à des camionneurs ou des artisans plutôt qu’aux chefs des services secrets polonais, pour ne citer qu’eux. Et ils sont implacables.

L’espionne Ewa Oginiec (Lena Góra) et son chef Krzysztof Halaj (Bartlomiej Topa)

La froideur du récit renforce le réalisme des personnages et des images. Il n’est pas question ici de flatter le spectateur, qu’il soit polonais ou autre. Les traîtres abondent, les coups tordus s’enchaînent et la violence s’abat comme la ponctuation inévitable du récit. Wajda, le grand cinéaste polonais, n’est plus de ce monde et son lyrisme n’est plus de ce temps.

Skiner, torturé par des Russes

Un seul personnage s’extrait imperceptiblement de cette atmosphère pesante, il s’agit de l’héroïne, Ewa Oginiec, agente polonaise ferme et efficace, capable de tuer à mains nues si besoin, accessoirement amoureuse de Skiner, un collègue qui tombe hélas rapidement entre les mains des Russes. De ce personnage d’une parfaite maîtrise émotionnelle, sélectionnée et entraînée depuis un âge précoce, obéissante à ses chefs plus que convaincue par ses missions, l’actrice Lena Góra parvient à faire une femme complexe dont la sensualité magnétise peu à peu la série.

Ewa

Le récit est assez compliqué pour qu’en déflorer une partie ne mette pas en danger les droits fondamentaux du spectateur. Dans le triangle Polonais-Russe-Biélorusse où se joue la série, l’ennemi ne sera pas celui qu’on croit. Enfin si, mais il restera dans le cadre établi depuis des décennies de rivalité. Un autre ennemi, plus dangereux, rôde, un ennemi de l’intérieur qui avait échappé à la vigilance est services compétents. Cette fois, il s’agit d’un réseau de nationalistes polonais en Biélorussie. La télévision polonaise ne manque pas de courage. Tous comme Rojst dénonçait la collaboration passée de certains Polonais avec les nazis, The Eastern Gate s’en prend maintenant au nationalisme radical d’autres Polonais, tout à fait contemporains.

Varsovie

Qui oserait en effet produire une telle histoire alors que la Pologne est quasiment sur le front de la guerre russo-ukrainienne ? Synchroniser à ce point la réalité ? Prenons un peu de recul. Le véritable sujet, en réalité, est ancien, l’actuelle guerre d’Ukraine n’est qu’un épisode de plus. Ethnie contre ethnie, langue contre langue, ambition contre ambition, les massacres n’ont presque jamais cessé dans cette partie du monde. Tout le monde là-bas s’en souvient très bien.

Une grande partie du récit se déroule à Minsk. Or Minsk fut polonaise entre le début du XVe siècle et la fin du XVIIIe siècles, quand Catherine II dépeça la Pologne. Catherine II, l’icône du tsarisme auquel Poutine se réfère aujourd’hui directement lorsqu’il baptise les territoires ukrainiens actuellement occupés du nom de l’époque : la « Nouvelle Russie ».

Les Polonais de Minsk assemblés.

La minorité polonaise restée en Biélorussie est importante. Elle a souffert durant des siècles de discriminations et d’une volonté d’effacement de sa culture. La souffrance des populations ballotées entre des pays différents aux frontières bousculées par l’éclatement ou de l’expansion des empires est le lot des peuples parsemés par le Destin dans cette immense plaine prise entre l’Allemagne, la Russie et la Turquie. Et depuis toujours, on prend prétexte de la défense d’une minorité opprimée ici ou là pour ferrailler. Par exemple les Polonais de Biélorussie, les russophones d’Ukraine ou de Bessarabie, les Abkhazes ou les Ossètes de Géorgie, etc. On comprend mieux ce qui lie The Eastern Gate à notre actualité : remplacez Polonais de Biélorussie par Russophones d’Ukraine et tout s’éclaire.

Mais les auteurs sont plus roués que l’on s’y attend. Ils retournent le sujet comme un gant, et font endosser à des nationalistes extrémistes polonais, infiltrés dans les services secrets, le projet d’un embrasement général de la région. L’espoir de ces excités est que d’une guerre générale naîtra un redécoupage de toute la région et, peut-être, une Pologne plus grande et plus forte.

Igor Girkin dans le Donbass en Juillet 2014 ©Moscow Times

Igor Girkin avait les mêmes pensées en tête lorsqu’il pénétra dans le Donbass en avril 2014 à la tête de « volontaires » russes, en répétant l’opération menée en Crimée quelques semaines plus tôt. Il savait qu’il allait provoquer une guerre. Celle-ci, et ses centaines de milliers de morts et millions de blessés, a commencé là, en 2014, à l’initiative de nationalistes familiers des coups tordus, plus ou moins contrôlés par les services secrets russes. Les sosies des barbouzes polonais de la série. Le parallèle est saisissant.

Tamara Sorokina ( Alona Szostak) l’ingénieure nucléaire chargée de confectionner la bombe.

Ici, le déclencheur des hostilités sera une bombe « sale », c’est-à-dire une bombe qui éparpille des matériaux radioactifs dans un vaste rayon, et cette bombe explosera le Jour de la Victoire. Et tant qu’à faire, en cette commémoration de la victoire de 1945, on ferait bien aussi sauter les ballets russes qui se produisent dans le grand théâtre. Hitchcock aurait applaudi à cette belle idée cinématographique et aurait tout fait pour retarder la course d’Ewa à la recherche de la bombe.

La ballet vu des cintres où Ewa traque le poseur de bombe

Ainsi la série se plaît-elle à dénoncer les menées russes en Ukraine tout en restant dans les limites d’une fiction dans laquelle les méchants sont Polonais. Plus qu’astucieux, c’est un véritable « tour » de scénario.

Je reviens pour finir à Ewa, celle que rien n’effraie, ni son ombre ni l’ombre de son ombre. À un moment, Skiner, son amant, lui fait part de sa fatigue et de son désir d’en finir avec l’espionnage. Il aimerait se retirer dans une maison à la campagne et tout reprendre à zéro. Elle lui répond sèchement « Et moi, je repriserai tes chaussettes ? »

On est à cette époque-là. Adieu Bond, James Bond !

Les dernières paroles de Skiner à Ewa

The Eastern Gate est un mini-feuilleton polonais en 6 épisodes conçu par Wojciech Bockenheim et Błażej Dzikowski, diffusé par Max début 2025. Il est interprété notamment par Lena Góra, Andrzej Konopka, Bartlomiej Topa, Alona Szostak, Karol Pochec, Ewelina Starejki

Une réflexion sur “The Eastern Gate

  1. Pingback: Projekt UFO | les carnets de la télévision

Laisser un commentaire