Napoléon traitait l’Angleterre de « nation de boutiquiers », ce en quoi il avait tort parce que c’était confondre « boutiquiers » et « commerçants » et que ces derniers, Outre-Manche, inventaient à l’époque le commerce international et créaient le plus vaste empire du monde. Mr Bates contre le Post Office raconte un développement que Napoléon n’aurait pas imaginé : la lutte de boutiquiers anglais contre une entreprise toute-puissante qui fut la fierté du royaume avant d’être privatisée, le Post Office.

Créé par Henri VIII en 1516, le service postal anglais devint un service public en 1660 sous Charles II. Le gouvernement de Margaret Thatcher sépara les télécommunications du service postal en 1981, celui de Tony Blair ouvrit le marché postal à la concurrence en 2000 et enfin celui de David Cameron privatisa le Post Office en 2013. Comme on le constate, son histoire ressemble beaucoup à celle des services publics français qu’il s’agisse de la Poste ou de la SNCF.

Les héros de Mr Bates contre le Post Office sont des britanniques de modeste extraction devenus préposés de poste auto-entrepreneurs, si l’on peut dire, des « subpostmasters » selon l’appellation officielle. On en trouve qui tiennent une épicerie-poste, un salon de thé-poste, une mercerie-poste ou un dépôt de journaux-poste, toutes sortes de petits commerces de campagne qui parviennent à mieux vivre grâce à l’activité postale ajoutée à leur commerce « ordinaire ». On reconnaît la procédure adoptée par la Poste française lorsqu’elle a fermé ses bureaux dans les campagnes pour confier leurs activités au tabac ou à l’épicerie du coin, accélérant la décomposition du tissu social rural.

Modestes sans être pauvres, les subpostmasters n’ont ni les traditions de solidarité que l’on prête aux ouvriers, ni la dureté d’hommes ou de femmes d’affaires. Ils font de leur mieux pour vendre des timbres, tamponner des recommandés et tenir leurs comptes. Pour cette dernière tâche, on leur fournissait à l’époque un logiciel baptisé Horizon, conçu et entretenu par une filiale de la société japonaise Fujitsu.

Les uns après les autres, les subpostmasters découvrirent hélas les errements de ce logiciel qui ne cessait de leur attribuer des pertes, puis de les aggraver sans raison, parfois même sous leurs yeux, comme une machine folle qu’ils ne pouvaient contenir et dont ils ne comprenaient pas le fonctionnement. Or, ils étaient personnellement responsables des pertes de leur bureau de poste.
Le service d’aide technique du Post-Office répondait à chacun d’entre eux qu’il était le seul dans son cas et que le remboursement du déficit était impératif. Après inspection et constat des trous dans les caisses, la Justice était saisie lorsque les préposés étaient incapables de rendre les sommes mirobolantes qu’on leur réclamait. 3500 agents furent accusés de détournements de fonds et de vols des pensions de retraite, 900 furent condamnés, 200 furent jetés en prison sans la moindre preuve, sinon celle des chiffres donnés par le logiciel ! Les noms des « coupables » parurent dans la presse, ils furent déshonorés, ruinés, leurs biens furent saisis.


À gauche, Alan Bates (Toby Jones) dans le journal, à droite, le véritable Alan Bates
Il fallut un temps pour que, du Pays de Galles, l’un d’entre eux alerte les médias en 2003. Il s’appelait Alan Bates, il créa un site Web, communiqua avec la presse et, au fil des contacts, exposa au public l’injustice qui le frappait. D’autres victimes se manifestèrent, étonnées de ne pas être seules comme le Post Office leur faisait croire, il créa avec eux une association : Justice for Subpostmasters Alliance. Leur lutte pour faire reconnaître par la Justice les manquements du Post Office dura d’une quinzaine d’années au cours desquelles l’adversaire fit tout pour enrayer les procédures. Les six jugements de la Haute-Cour prononcés par le Juge Fraser entre 2017 et 2019, leur rendirent finalement justice et soulagèrent bien des consciences. Il ne restait à calculer et verser les indemnités… ce qui, évidement, n’est toujours pas achevé.

Le succès que la diffusion de la série Mr Bates contre le Post office et son effet dans l’opinion publique amenèrent le Premier Ministre Rishi Sunak à s’engager pour accélérer les indemnisations des victimes. Devant le Parlement, il évoqua « l’une des plus grandes erreurs judiciaires de l’histoire du Royaume-Uni« . Néanmoins, ni la patronne du Post Office (1) ni celui de Fujitsu, qui nièrent obstinément tout défaut du logiciel, ne furent condamnés. Seuls le titre et la décoration de la première lui furent retirés par le roi Charles III, à la suite d’une pétition de la population, tandis qu’Alan Bates reçut le titre de Chevalier pour services rendus à la Justice (2). C’est dire à quel point une institution telle que le Post Office était – et est sans doute toujours – intouchable (3).

La prise de conscience des subpostmasters ne releva pas d’un cheminement politique, eux-mêmes n’eurent aucune intention de changer l’ordre des choses. Ce furent le mensonge organisé et le mépris de leur bonne foi qui les mobilisèrent. Il y avait là une atteinte à une vertu essentielle à la culture britannique : la décence. Les subpostmasters sont des gens décents, c’est-à-dire d’une scrupuleuse honnêteté, polis et dévoués. En dépit de cela, on leur a menti et on les a humiliés en place publique. On ne pouvait leur infliger pire outrage. Ils s’en sont indignés, ont voulu faire valoir leurs droits et récupérer leur honneur. Ni plus, ni moins. Et c’est pourquoi ils furent défendus par un député conservateur, James Arbuthnot et par des avocats qui leur trouvèrent un financement extérieur (4).

Encore une fois, comme avec Adolescence, la télévision britannique a rappelé à l’ordre le pouvoir politique Toutes les indemnisations ne sont pas réglées et il est probable que le gouvernement d’alors se soit contenté de mots. Aux députés, maintenant, de faire valoir les aspirations de leurs administrés, à la Justice de sévir si besoin.
Mr Bates contre le Post Office n’use pas de discours militant ni de scènes spectaculaires, il ne s’y trouve aucune démonstration ni message. La caméra se met à la hauteur de ses personnages, elle se fait aussi modeste et respectueuse que le sont ceux qu’elle observe. Contrairement à celle d’Adolescence, elle ne chorégraphie pas la réalité et ne cherche pas à nous amener là où elle le veut. Enfin et surtout, les subpostmasters qui en sont les malheureux héros se reconnaissent dans la série, ce qui est loin d’être le cas des adolescents au visionnage d’Adolescence, une série pourtant censée leur être consacrée.

Pour conclure, un mot sur les nombreux plans de la nature galloise. Ils ne sont pas là pour rien, du moins j’ose le croire. Ils disent qu’il n’y a que les magnifiques montagnes du Pays de Galles à surplomber notre petit monde, et personne d’autre de minéral, de végétal, d’animal ou même d’humain.
Peut-être nous disent aussi que, quelles que soient les souffrances que l’on vous inflige, la nature vous en consolera. Mr Bates contre le Post Office est aussi une leçon de paysage.

Mise à jour du 4 Nov 2025 : Victoire finale pour le désormais Sir Alan Bates : https://www.theguardian.com/uk-news/2025/nov/04/sir-alan-bates-settlement-post-office-scandal
Notes : 1 – Également pasteur anglicane sur son temps libre. 2 – À ce jour, Alan Bates a rejeté les propositions d’indemnisation ridicules proposés par le post Office (1/6e puis 1/3 de ce qu’il réclamait !). 3 – Combien de temps a-t-il fallu pour que les dirigeants de France-Télécoms soient condamnés ? 16 ans ! Et à combien ont-ils été condamnés ? 1 an de prison avec sursis et 15 000 euros d’amende pour le PDG Didier Lombard alors que l’on a dénombré plus de 60 suicides chez les salariés de sa société. N’avait-il pas déclaré en 2007 : « Je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte » ? Ce modèle de management toxique a hélas contaminé beaucoup d’entreprises et d’administrations françaises. 4 – En l’occurrence auprès d’un « litigation funder », une société extérieure au litige, qui finance les frais de justice d’une des parties en échange d’un pourcentage sur les indemnités obtenues, s’il y en a. Lire ici pour plus d’informations.
Mr Bates contre le Post Office est un micro feuilleton britannique en 4 épisodes créé par Gwyneth Hughes et mise en scène par James Strong. Il fut diffusé à partir du 1er janvier 2024 sur ITV et, en France sur ARTE au printemps 2025. Il est interprété notamment par : Toby Jones, Monica Dolan, Julie Hesmondhalgh, Lia Williams, Ian Hart, Alex Jennings, Will Mellor…