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« On peut faire une soupe avec les poissons d’un aquarium, mais on ne peut pas faire un aquarium avec les poissons d’une soupe. Les poissons sont cuits, c’est fini. C’est ça l’Histoire. »

Ces mots que l’on méditera le temps de la lecture de cet article ont été prononcés par un personnage singulier, un homme politique hors du fretin commun mais que pourtant peu de Français connaissent : le Premier ministre serbe Zoran Đinđić, élu en 2001 et assassiné en 2003.

Le véritable Zoran Đinđić

Elève de Jurgens Habermas à Francfort, docteur en philosophie de l’université de Constance, maire de Belgrade et opposant à Slobodan Milošević, membre fondateur de l’Opposition Démocratique de Serbie, Đinđić manœuvra avec une grande habileté pour se faire élire premier ministre, en 2001, un an après la révolution du 5 octobre qui entraîna la chute de Milošević (1). Il lança aussitôt une vaste campagne de lutte contre la corruption en tentant de contourner la mafia et de ne pas froisser l’Unité des opérations spéciales de la police secrète (JSO), alias les bérets rouges, socle du pouvoir de Milošević. Ses positions sociales libérales le firent apprécier en Europe Occidentale et aux USA mais lui valurent l’hostilité des nationalistes. Celle-ci se transforma en haine indéfectible dès lors qu’il fit livrer Milošević au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye et qu’il entama une politique de conciliation avec le Kosovo sécessionniste.

Un lieutenant-colonel de la JSO se chargea de l’éliminer d’une balle en plein cœur, avec la bénédiction du clan mafieux Zenun.

Rafles

Opération Sabre raconte les suites : l’instauration de l’état d’urgence et une énorme campagne policière qui aboutit à des milliers d’arrestations, des centaines de jugements et de lourdes condamnations pour les assassins comme en témoigne Le Figaro de l’époque : « La Justice serbe a frappé fort. À l’issue d’un procès tumultueux qui a duré plus de trois ans, elle a condamné hier à des peines de quarante ans de prison les principaux accusés de l’assassinat de l’ex-premier ministre serbe, Zoran Đinđić. Notamment les deux principaux, Milorad Ulemek, dit Legija, considéré comme le cerveau du complot. Et Zvezdan Jovanović, l’exécutant, celui tira sur Djindjic. Les deux hommes appartenaient à une unité spéciale de la police secrète serbe (JSO) appelée les « Bérets rouges ».

Un détenu balance l’assassin de Đindić, Legija

L’attentat sert de pivot chronologique. Chaque épisode commence par décrire une situation dans un milieu précis, politique, policier, mafieux, quelques semaines, mois ou années avant l’attentat, puis, le générique passé, on revient au cours original du récit, c’est-à-dire aux suites du meurtre de Zoran Đinđić. Le talent des réalisateurs a été de rendre cette composition fluide, de nous donner une représentation claire d’une situation extraordinairement complexe.

Le véritable assassin de Đinđić, surnommé Legija en tant qu’ancien de la Légion étrangère française

Le nationalisme serbe est une vieille chose qui a servi de prétexte à une guerre mondiale et causé le malheur des Balkans après l’effondrement de la Yougoslavie communiste. Il est toujours virulent, notamment dans la partie serbe de la Bosnie-Herzégovine, avec le soutien ostensible du hongrois Victor Orbàn et du russe Vladimir Poutine.

Les réalisateurs avaient moins de 20 ans en 2003, lorsque Đinđić est mort. Peut-être ces vingt-deux ans sont l’intervalle nécessaire pour réaliser un travail mémoriel digne de son sujet. À moins, on est encore imprégné par les affects de l’époque, à plus, les témoins ont disparu. Ce qui est certain est que le nationalisme est encore dominant en Serbie, et que le sentiment d’une communauté de destin partagée avec la Russie orthodoxe reste vivace.

Đinđić assassiné (Dragan Mićanović)

En quelques images, les auteurs posent trois grands repères : l’assassinat de Đinđić, bien sûr, puis, plus tard, l’assassinat à l’identique (même arme, même projectile) de la journaliste trop curieuse, enfin une scène de nuit où sous couvert de conversation banale, un inconnu menace par sous-entendus le tout nouveau chef de la police. Résumé : quel qu’ait été le nécessaire nettoyage de la Serbie de ses éléments corrompus, mafieux, extrémistes après l’assassinat de Zoran Đinđić, leurs semblables sont toujours présents et infiltrés aux plus hauts niveaux de l’État. « On ne fait pas de thriller politique sans prise de position politique » déclarait Vladimir Tagić à Télérama. Leur œuvre ne le dément pas.

Milošević en route pour La Haye

Les rares images d’archives dans la série utilisées sont extrêmement fortes : les manifestations du 5 octobre, à la télévision ouvrent la série, un ou deux discours de Đinđić au cours de meetings, la concluent. La plus frappante est celle qui montre Milošević emmené par des policiers, de nuit. La séquence est brève, les personnages sont minuscules, une lumière orange éclaire le décor dont on ne perçoit qu’un grand mur. Est-ce une prison ? Comme toute image d’archive, plus elle est de mauvaise qualité, plus fort est son impact. Ce que l’on sait est que le petit bonhomme entre les deux gardes est Milošević et que son procès devant la Cour pénale Internationale débutera un an plus tard et s’achèvera en 2006 avec le décès de l’accusé. En dépit de cette fin sans conclusion, ce procès permit la révélation de quantité d’informations, témoignages et documents qui, sans lui, n’auraient jamais vu le jour. Il a également entraîné l’inculpation d’autres dirigeants des Serbes de Bosnie et de Croatie. C’était une exigence des Occidentaux pour soutenir le nouveau pouvoir serbe.

Đinđić, la veille de la prise du pouvoir alors que son équipe s’inquiète de la réaction des bérets rouges.

Probablement les faits historiques l’emportent-ils sur le détail des personnages. La personnalité singulière de ce philosophe devenu président est aplanie, loin de cette phrase que je cite en introduction et qui fut prononcée lors d’un meeting. On aurait aimé voir ce que donne un philosophe, une fois au pouvoir, comment il mobilisait son électorat, on le voit trop souvent négocier en tête-à-tête avec des politiciens, notamment le chancelier Schröder et se heurter à des murs. Schröder, par exemple, avec lequel il entretient des relations cordiales, lui révèle en pouffant de rire que jamais la Serbie n’entrera dans l’Union Européenne. Et elle n’y est toujours pas.

Se pose en effet le problème de l’équilibre entre la fiction et le documentaire, l’enquête historique et les nécessités du récit. L’image des faits authentiques ou reconstitués à elle-seule est toujours insuffisante, il faut des truchements, des interprètes au sein des images pour nous en donner le sens. Il faut, a minima, une parole. Chris Marker l’a prouvé avec Lettre de Sibérie : On ne voit que ce qu’on entend.

La journaliste Danica Mandic (Milica Gojkovic)

Pour ce faire, Opération Sabre choisit les points de vue de quatre protagonistes secondaires, Danica Mandic, une jeune journaliste un peu rebelle, mais tenace et talentueuse, deux flics, amis de longue date, un grand aux traits sévères, Ljuba Vasiljevic, et son antithétique, Boris Rakic, un bedonnant façonné par les accommodements de la vie et enfin Uros Ristic, un jeune gars qui fait son apprentissage d’homme de main de la mafia. Cela fait quatre témoins pour nous guider dans ce dédale de la Serbie post-guerre de Yougoslavie. Leur sort traduit le désenchantement politique des deux auteurs : Vasiljevic et Danica Mandic sont abattus, Rakic, que l’on sait largement corrompu, est promu responsable de la police, Uros Ristic, lui, passe à travers les gouttes. Rien n’a changé, les mêmes ont repris les rênes du pays.

En haut, l’inspecteur Ljuba Vasiljevic (Fedja Stukan) et son collègue Boris Rakic (Ljubomir Bandović), en bas.

Ce n’est donc pas Zoran Đinđić qui s’exprime. La série écoulée, on se prend à le regretter et à s’interroger sur ce que le philosophe avait en tête. Pourquoi s’est-il fourré dans un tel pétrin ? Pensait-il être assez armé, avec la philosophie, pour réformer la politique ou n’usait-il de sa culture de philosophe que pour atteindre le pouvoir ? À quoi lui a servi sa philosophie ?

Zoran Đinđić ne peut avoir ignoré Machiavel et, dans l’œuvre de Machiavel, l’histoire de Cesar Borgia et de Ramiro D’Orco. En butte à la révolte de la population de Romagne, Cesar Borgia fait appel à son fidèle condottiere Ramiro d’Orco, un homme « rapide et cruel » qui ne recule ni devant la torture ni devant exécutions publiques et il lui donne les pleins pouvoirs pour ramener le calme. « La paix et l’unité » étant vite rétablies, Cesar Borgia apparaît sur scène, sachant que la violente répression avait attisé de la haine contre lui. Il fit arrêter Ramiro et, un matin, il le fit exécuter et laisser sur la place de Cesena, avec le billot et un couteau ensanglanté à ses côtés. La barbarie de ce spectacle rendit le peuple à la fois satisfait et consterné. Et Machiavel, grand apôtre de la stabilité, d’apprécier la tactique du prince Borgia.

Il y a quelque chose du récit de Machiavel dans la brève prestation de Đinđić à la tête de la Serbie. La révolution du 5 octobre 2000 renverse le criminel et corrompu Milošević. Une nouvelle génération vient au pouvoir, Vojislav Koštunica est élu président et Zoran Đinđić premier ministre. Ce dernier, qui est rapide mais non cruel, n’a qu’une hâte, lancer une vaste opération anti-corruption dans le pays. On le laisse s’user les crocs pendant deux ans avant de l’abattre. La vaste répression qui suit décapite la partie du mouvement nationaliste la plus compromise. Satisfaits, les Occidentaux regardent désormais ailleurs et tout reprend comme avant, comme si la révolution du 5 octobre n’avait jamais eu lieu. La barbarie du spectacle ayant rendu le peuple à la fois satisfait et consterné.

Note : 1 – Les manifestations qui s’enchaînent depuis plusieurs mois contre l’actuel gouvernement serbe rappellent fortement cette époque

Uros Ristic (Lazar Tasic) s’apprête à abattre la cible désignée par le gang Zenum.

Opération Sabre (Sablja) est un mini-feuilleton en 8 épisodes réalisés par Goran Stanković et Vladimir Tagić , puis diffusés sur Radio-Televizija Srbije (RTS / PTC) , à partir de novembre 2024, puis en France sur ARTE, en 2025. Il est interprété notamment par : Dragan Mićanović, Milica Gojkovic, Ljuba Bandovic, Lazar Tasic, Sergej Trifunović, Ljubomir Bandović, Fedja Stukan, Jasmin Geljo,… (la distribution rassemble des acteurs de diverses nationalités qui composaient la Yougoslavie d’autrefois, Serbes, Bosniaques, Monténégrin, etc…)

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Une réflexion sur “Opération Sabre

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