Mieux qu’un nom, la jubilation a un titre : The Gringo Hunters, qu’elle emprunte provisoirement à une série mexicaine diffusée actuellement par Netflix.
La jubilation que provoque The Gringo Hunters n’est autre que celle que procure la comédie depuis la nuit des temps en ridiculisant les tyrans, en brocardant les hypocrites ou en se moquant des conventions. Ce faisant, elle atteste qu’un peu de justice subsiste en ce monde, que la liberté de parole existe encore et qu’un éclat de rire vaut une belle revanche sur les vicissitudes de la vie. Profitons-en.

The Gringo Hunters, est une fiction en décors naturels adaptée d’un très sérieux article du Washington Post. Intitulé A U.S. murder suspect fled to Mexico – The Gringo Hunters were waiting (Un suspect américain accusé de meurtre s’est enfui au Mexique. – Les Chasseurs de Gringo l’attendaient), ce papier de Kevin Sieff présentait des policiers mexicains regroupés au sein de la Baja California International Liaison Unit et chargés de surveiller les passages de la frontière par des fugitifs états-uniens. « Poursuivre des fugitifs américains au Mexique pourrait sembler être la chute d’une blague non écrite, un stéréotype xénophobe inversé : les « mauvais hombres » de Donald Trump à l’envers » écrit le journaliste.
Le comique de la série se fonde en effet sur l’inversion des stéréotypes racistes du trumpisme qui, après tout, sont également ceux du Western hollywoodien. Ici, les criminels sont les Etats-Uniens, les (un peu) racistes sont les Mexicains et ils ont toutes les raisons de l’être au vu la quantité de délinquants qui ne cessent de traverser illégalement la frontière pour se mettre à l’abri. Juste retour de bâton contre un milliardaire-politicien que ses discours xénophobes auraient suffi à disqualifier pour la présidence des USA si une majorité des électeurs de ce pays ne les partageaient pas (1).
Un premier exemple de l’humour de la série, tiré du 1er épisode : Après une course poursuite digne des séries policières US les plus sportives, la Baja California International Liaison Unit livre une nouvelle proie à ses collègues marshals (2) états-uniens au poste frontière. Gloria, la policière mexicaine, leur suggère de bâtir un mur pour éviter d’avoir à leur ramener sans cesse leurs bandits en cavale. Son collègue Nico rajoute que « les gringos paieront ». Les états-uniens haussent les épaules, vexés.
De haut en bas : Nico Bernal (à g., Harold Torres) et sa collègue Gloria Carbajal (à d., Mayra Hermosillo), puis , de face, Anne, la cheffe des marshals US (Jessica Lindsey)
Les flèches ne manquent pas et s’avèrent étonnement en phase avec l’actualité, comme, par exemple, celle qui évoque une riche anglaise dénommée Maxwell.

… ou la création de crypto-monnaies par une délinquante (en fuite) sur le modèle des inventions monétaires de la famille Trump. Tout cela à une époque où les tensions entre les USA et le Mexique sont les plus vives pour les raisons que l’on sait.

La Baja California International Liaison Unit existe réellement et elle rayonne effectivement à partir de Tijuana. Ses agents sont présentés comme efficaces, compétents et intègres. Mais la fiction ajoute au tableau du Tijuana le projet mirifique d’une « Nueva Tijuana », réalisation urbanistique d’ampleur qui doit donner un nouvel élan économique à la ville, notamment grâce à l’édification d’un casino. Pour ce faire, un bidonville doit être rasé, ce qui ne peut se faire sans l’accord de ses habitants. Le référendum organisé auprès de la population devient rapidement la ligne narrative principale de la série, celle qui assure la continuité et autour de laquelle se succèdent les enquêtes de l’Unité de Liaison Internationale.
de haut en bas : la réalité et la promesse d’un hôpital gratuit
La série fonctionne en effet comme une véritable série, contrairement aux feuilletons habituels. C’est-à-dire qu’elle est composée d’épisodes autonomes, où se succèdent les traques de criminels nord-américains, mais traversés par un récit parallèle qui court tout au long de la saison et traite d’un scandale de corruption purement mexicain. Le piège d’une opposition schématique entre les deux cultures est évité.
Du fait de cette organisation de la narration, l’intérêt bascule progressivement d’une satire mordante des USA actuels à une dénonciation la corruption systémique de la société mexicaine. La malhonnêteté des élus et des hommes d’affaires y est bel et bien dénoncée tout comme la violence endémique qui ravage Tijuana, ville la plus violente du monde. Il n’en reste pas moins que si le projet de Nueva Tijuana et de son casino implique des spéculateurs douteux et la Mafia locale, il se trouve indirectement lié à une affaire de pédophilie impliquant un évangélique états-unien. Affairisme immobilier plus radicalisme religieux plus abus sexuels, qui ne reconnaîtrait la fameuse Trump’s touch ?

Sans être une grande série policière, The Gringo Hunters vaut essentiellement pour sa galerie de personnages, pour son humour, son écriture parfois à contre-pied et enfin pour sa capacité à mener sans lourdeur un récit à plusieurs niveaux.
Un exemple de ce que j’appelle un « contre-pied » : Nico, l’un des policiers est réprimandé au cours du premier épisode par Temo, le chef de l’unité, pour avoir pris des initiatives au mépris de ses coéquipiers. Plus tard, Temo ayant été abattu par un tueur, Nico est appelé à lui succéder alors que le poste revenait logiquement à sa collègue, Gloria, aux compétences identiques et au parcours sans faute. L’injustice n’échappe à personne.
The Gringo Hunters compose ainsi par petites touches, évite les grandes déclarations et les contrastes forcés. La question des violences envers les femmes tout comme celle de la place qui leur est laissée dans la société est constamment présente, mezzo voce. La meilleure alliée de l’unité de liaison internationale ? Anne, la chef des marshals qui fournit les mandats nécessaires et risque parfois son poste en confiant des informations confidentielles à ses collègues latinos. Les meilleures recrues de l’Unité de Liaison Internationale ? Camila, une jeune policière autiste placée par son oncle. En un rien de temps, elle impressionne l’équipe par son talent à décrypter les données numériques. Ou bien María, une hôtesse-escort-girl, embauchée en tant qu’informatrice, qui met sa vie en danger au cours de missions d’infiltration, faisant à l’occasion preuve d’un rare courage. Certes, on peut juger artificielle l’infiltration du tournage d’un film par Camila et María dans le but d’appréhender un réalisateur accusé de viols, mais toutes ces incises, qui impliquent aussi Gloria ou la fille de Temo, dressent des portraits de femmes indépendantes, fortes et courageuses.
En haut : Camila (Régina Nava) et María (Paulina Dávila), en bas : Camila arrête le réalisateur du film de zombies (Nicholas Guilak).
Le drame des migrants qui traversent à pied ou en camion des zones désertiques pour atteindre la frontière des USA n’est pas oublié. Leur brève apparition donne l’opportunité aux policiers de leur exprimer leur solidarité. Instant rare, donc précieux. On n’imagine pas une telle empathie sur les côtes méditerranéennes…

À la fois parodie de production états-unienne, réponse politique aux agressions trumpistes et fiction policière mainstream, The Gringo Hunters ne se détourne pas des écueils de la société mexicaine. La corruption y sévit, les narcos y sont tout-puissants, les femmes n’y ont pas (encore) la place qu’elles méritent, mais, nous dit la série, la société évolue dans le bon sens. Et aussi surprenant cela soit-il, l’unité de police en est la preuve par l’exemple.
Nico (en haut) et Maria (en bas, Yoshira Escárrega)
Néanmoins, avec la mort de Temo Lezano, après que sa fille se soit séparée d’un Nico trop semblable à son père, avec la tentative de meurtre contre Nico lui-même, la Fatalité laisse paraître son emprise sur le récit. Les haines, les trahisons et les meurtres entre collègues, amis ou alliés dessinent le labyrinthe dans lequel elle emprisonne une humanité morcelée par les antagonismes culturels, sociaux et politiques. La comédie satirique se serait-elle muée en tragédie sans que l’on s’en soit rendu compte ? Une seconde saison devra choisir entre l’un ou l’autre sillon.
Note : 1 – https://www.challenges.fr/monde/animaux-latinos-quand-donald-trump-hysterise-les-clivages-de-la-societe-americaine_606011. 2 – Aux USA, les marshals sont des agents du ministère de la Justice chargés du convoyage des prisonniers, de la protection des tribunaux et de la traque aux prisonniers fugitifs.
The Gringo Hunters (La Chasse au gringo) est une série mexicaine en 12 épisodes créée par Jorge Dorantes y Scott Gold à partir de l’article de Kevin Sieff paru dans le Washington Post le 3 juin 2022 sous le titre A U.S. murder suspect fled to Mexico – The Gringo Hunters were waiting. Elle a été diffusée en 2025 sur Netflix. Elle est interprétée notamment par : Jessica Lindsey, Harold Torres, Mayra Hermosillo, Manuel Masalva, Andrew Leland Rogers, Héctor Kotsifakis, Regina Nava, Sebastian Roché, Paulina Dávila, José María Yazpik, Yoshira Escárrega…









