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En ces temps où un parc d’attraction vendéen succède au Lagarde et Michard d’autrefois, il est heureux qu’une chaîne de télévision de la qualité de la BBC prenne les choses en main en ce qui concerne l’Histoire anglaise. Déjà honorée pour nombre de ses adaptations historiques, la chaîne britannique a offert, sur un intervalle de 10 ans, deux saisons d’une série consacrée à un personnage peu connu de ce côté-ci de la Manche : Thomas Cromwell. Le nom de son arrière-arrière-petit neveu Oliver Cromwell (1599-1658) nous est peut-être plus familier. Thomas (1485-1540), le contemporain de Thomas More, le conseiller du terrible Henri VIII, le maître d’œuvre de l’anglicanisme, l’organisateur de l’Angleterre moderne aux yeux de nombreux d’historiens, reste hélas largement inconnu de ce côté de la Manche.

Thomas Cromwell (Mark Rylance)

On n’entrera pas dans le détail des débats académiques puisque la série a été adaptée de la trilogie d’une romancière, Hilary Mantel. Les trois volumes quelle consacre au personnage ont pour titre Wolf Hall, Bring Up the Bodies et The Mirror and the Light (1). La série télévisée couronne cet édifice littéraire sous la forme deux saisons de 6 épisodes chacune, ce qui fait peu, mais qui remplissent leur rôle en gérant habilement la chronologie. L’enfance difficile de Cromwell est évoquée au travers deux ou trois brefs souvenirs des violences de son père, son ascension sociale est tout juste mentionnée par de rares plans ou dialogues faisant référence à son séjour tumultueux en Italie puis à son apprentissage à Anvers des métiers du commerce. Les scénaristes font réellement commencer l’histoire alors que les affaires du notaire et courtier Cromwell prospèrent. Parallèlement, il se mêle de politique et s’engage en 1524 au service du cardinal Wosley, qui sera son véritable mentor. Hélas, ayant échoué à obtenir du pape l’annulation du mariage du Roi avec Catherine d’Aragon, le vieux prélat est exilé dans le nord de l’Angleterre en 1529. La même année, malheureusement, Cromwell perd sa femme et ses deux filles touchées par la maladie de la suette.

Avant son départ en exil le cardinal Wosley (Jonathan Pryce) bénit Cromwell

Le récit trouve sa vitesse de croisière à partir de ce moment. À la mort de Wosley, Cromwell qui s’est forgé une réputation d’efficacité et de loyauté, entre au service du Roi Henri VIII en 1530 et atteint en dix ans les plus hauts échelons du pouvoir, jusqu’à son ennoblissement. Quelques mois plus tard, Henri VIII le fait enfermer et décapiter. Inconstance des puissants…

L’historien Geoffrey Elton voyait en Cromwell, celui qui, en une dizaine d’années, organisa un gouvernement moderne et fut le maître d’œuvre de la rupture avec Rome, c’est-à-dire de l’émancipation de l’Angleterre de la tutelle catholique. Cromwell, sans doute plus protestant que la majorité de la Cour, formule ainsi le principe : il ne peut y avoir deux juridictions sur un même territoire. Hilary Mantel épouse ainsi le point de vue des historiens qui voient en Cromwell celui qui fit passer l’Angleterre de l’époque médiévale à l’époque moderne.

Henri VIII (Damian Lewis)

Disons-le, dans cette série, tout est admirable de véracité. Les éternels traqueurs d’anachronismes n’ont pas trouvé grand-chose à se mettre sous la dent, si ce n’est, semble-t-il, un pneu sur une roue de charrette. Ce n’est pas là ce qui nous intéresse. La véracité, l’effet de vérité, qui sont si importants au cinéma comme à la télévision, nécessitent, dans le cadre d’une reconstitution historique, un effort supplémentaire des créateurs comme du spectateur.

Contrairement à ce que l’on pouvait craindre, le spectateur entre très naturellement dans Wolf Hall. Il s’introduit dans les demeures et palais de l’époque Tudor comme s’il les fréquentions depuis toujours. Les scènes nocturnes, nombreuses, il les reconnait pour les avoir admirées dans les clairs-obscurs de la peinture Renaissance. Elles sont même parfois presque trop belles pour ne pas laisser affleurer un soupçon d’esthétisation. Je pense à ce dialogue entre Cromwell et sa belle-sœur qui débute avec l’extinction d’une première bougie pour s’achever avec l’extinction de la dernière, dans une obscurité presque totale.

Les bougies éteintes l’une après l’autre, à l’éteignoir.

J’abrège pour aborder directement à ce qui fait que nous nous laissons adopter si facilement par une histoire inconnue se déroulant à l’étranger à une époque révolue. C’est que nous avons un guide en la personne de Thomas Cromwell lui-même. Nous le suivons comme si nous étions son ombre ou l’un de ses proches et que nous assistions avec lui aux évènements d’une époque qui n’en manque pas : Répudiation de Catherine d’Aragon, la Reine, rupture avec le Saint Siège et création d’une église d’Angleterre sur mesure, avec le Roi pour chef, liquidation des monastères et confiscation de leurs biens, révolte populaire en réaction, écrasement de la révolte, mariage d’Henri VIII avec Anne Boleyn, décapitation trois ans plus tard d’Anne Boleyn sur fausses accusations de trahison et inceste compilées par Cromwell, remariage du Roi avec Jeanne Seymour, mort de celle-ci un an plus tard, des suites de son accouchement, remariage du Roi avec Anne de Clèves, que le Roi trouve trop vilaine, le mariage est annulé faute d’avoir été consommé, remariage du Roi avec Catherine Howard le jour de la décapitation de Thomas Cromwell, son bras droit, son premier conseiller et, même si la fonction n’existe pas, son véritable premier ministre. Cromwell ne connaîtra donc pas la suite des méfaits du Barbe Bleue anglo-saxon. Nous non plus.

Exécution d’Anne Boleyn (Claire Foy)

L’homme est imperturbable, il s’exprime très peu, mais toujours à bon escient et ses arguments font mouche. Le reste du temps, il travaille et observe. Nous découvrons son monde en compagnie de cet observateur tacite du spectacle de la Cour de son époque, si peu différent du spectacle du Pouvoir de tous temps. Ambitions, petitesses, jalousies, caprices, haine, violence, égocentrisme, tout y est. Le mutisme de Cromwell est notre porte d’entrée dans le récit et le personnage est notre médium. Ce que nous pensons de ce qu’il regarde est ce que lui-même pense de ce qu’il voit. Le voici par exemple choqué par une pantomime qui se moque d’un prélat assailli par des démons, au grand plaisir d’Anne Boleyn et du Roi. Il ne commente pas mais retient tous des visages, une fois les masques tombés. Nous aussi.

Spectacle à la Cour, le cardinal Wosley est représenté en proie aux démons

Il ne faut pas aimer Wolf Hall pour la perfection de la reconstitution historique mais pour cette idée de nous faire assister à tous les détails de la tragédie du Pouvoir au travers du regard d’un personnage mutique.

Il est courant dans les histoires et les contes que l’on accorde aux infirmes des capacités particulières. Le fou sera en réalité d’une intelligence hors du commun (Le Testament du Docteur Mabuse), l’aveugle sera celui qui a assisté à la scène cruciale (M le Maudit), le muet sera celui qui sait tout et voit tout (Zorro) (2) ou le difforme aura la noblesse des sentiments (Notre-Dame de Paris). L’infirmité de Cromwell est d’être né pauvre et roturier. Dans une société comme celle du XVIe siècle, c’est une tare rédhibitoire. Face aux grands Comtes et aux Ducs incompétents et corrompus, Thomas Cromwell, issu des plus basses classes sociales, autodidacte et travailleur acharné, ne peut que se taire. Ses compétences, sa valeur morale et sa loyauté au roi lui offriront sa revanche. On ne lui pardonnera pas parce qu’il a tout vu et tout entendu.

Quel aristocrate ne serait outré de voir la reine Jeanne Seymour (Kate Phillips) donner la main à un Cromwell ?

Parmi les scènes qui lui reviennent en mémoire, il en est deux qui se répètent et troublent particulièrement Cromwell : la première est la pantomime dont je parlais plus haut. Impossible de ne pas voir dans le prélat victimes des démons, le cardinal Wosley chassé du pouvoir par la noblesse. Dans la seconde, Cromwell pénètre dans une abbaye pour y rencontrer Dorothea, la fille du cardinal Wosley, et lui demander de l’épouser (3). Sans doute veut-il effacer la tache de son absence lorsque Wolsey était menacé. Contre son attente, la jeune femme l’accuse avec virulence d’avoir trahi son père en l’abandonnant dans son exil. C’est faux parce que Cromwell a soutenu Wosley jusqu’au bout mais sa carrière politique naissante l’a retenu à Londres plus qu’il ne fallait. Les seules larmes de Cromwell sont pourtant versées à la sortie de l’entrevue.

En haut, Dorothea (Hannah Khalique-Brown), en bas, Thomas Cromwell en comagnie de sa fille Jenneke (Ellie de Lange)

Le personnage de Dorothea a un double, Jenneke, une jeune flamande débarquée à Londres. Inconnue surgie du passé, elle se présente à Cromwell comme sa fille, née à Anvers après son départ. Elle invite son père à la suivre à Anvers, comme pour reprendre sa vie là où il l’avait laissée. Le silence qui accueille sa proposition suffit à dire l’embarras de Cromwell et son incapacité à s’extraire de celui qu’il est devenu. On peut tout abandonner à 20 ans, pas à 45. Ces deux brefs épisodes trouvent le défaut dans la cuirasse de Cromwell. La machine politique, l’organisateur méthodique, le chrétien charitable est aussi un mutilé du coeur. Une part de lui-même serait-elle morte avec sa femme et ses deux filles ? Son absence de larmes à ce moment le laisserait penser.

Cromwell se décrit un jour comme un « chien de garde ». Qu’on lui confie quelqu’un et il sera son parfait chien de garde ! Chien de garde du cardinal Wosley, chien de garde du roi Henri VIII, chien de garde de Mary, fille d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon et future Mary Ière, Cromwell paiera de sa tête sa loyauté. De trop grandes qualités finissent par susciter la jalousie ou la méfiance de celui que vous servez. Vous le dépassez moralement et il en prend ombrage. C’est alors que l’on accuse son chien d’avoir la rage, comme on dit. Et c’est exactement le sort que subit Cromwell.

Henri VIII congratule Cromwell qui vient de le débarrasser d’Anne Boleyn

Mais au-delà de ce qui relèverait de la psychologie, il y a plus froidement le calcul politique. L’immense impopularité de Cromwell du fait de la liquidation des monastères et des jalousies de la Cour sont les véritables responsables de sa perte. Le Roi savait qu’en sacrifiant un seul homme, Cromwell, il apaisait un peuple privé de l’assistance des moines et donnait des gages à une noblesse outragée par un roturier qui ne la respectait pas. La séparation d’avec Rome était consommée, les monastères et les abbayes étaient fermés et leurs biens confisqués étaient venus combler le trésor royal. Le travail était fait. Le calcul politique le plus cynique exigeait qu’on tranchât en place publique la tête du fidèle exécutant (4).

Le Conseil du Roi (Cromwell est caché par ses voisins)

Tout cela n’est peut-être pas immédiatement perceptible lorsque l’on regarde Wolf Hall, mais la qualité d’une œuvre tient à la pensée qu’elle met en marche chez le spectateur. Il n’est peut-être pas utile de comparer les personnages de la série aux potentats et politiciens actuel. Oui, l’instabilité et l’autoritarisme d’un Henri VIII peuvent faire penser à nos tristes sires de la Maison Blanche ou du Kremlin, mais la comparaison ne mène pas très loin. Plus ambitieuse, Wolf Hall nous conduit à penser le pouvoir en tant que tel, dégagé des circonstances historiques. Et c’est pour cela qu’elle est de la grande télévision.

Derniers instants

Notes : 1 – Récompensés notamment par le Prix Booker et le National Book Critics Circle Award. 2 – Lire à ce sujet La voix au cinéma, de Michel Chion, pages 94 à 97 – Dorothea s’appelait en réalité Dorothy. A l’époque le voeux de célibat n’était pas exigé des prélats. La demande en mariage de Cromwell relève en revanche de la pure fiction. 4 – Le projet de saisie des biens des monastères était depuis longtemps au programme d’Henri VIII, qui s’appuyait sur des précédents historiques. La tactique du Roi à cette occasion ressemble à celle de César Borgia dont je parlais précédemment dans l’article sur la série Opération Sabre

Dans l’ombre des Tudors (Wolf Hall) est un feuilleton britannique en deux saisons (2015 et 2025) de six épisodes chacune, adapté des romans de Hilary Mantel par Peter Straughan et réalisé par Peter Kosminsky. Il a été diffusé sur BBC2 puis BBC1et, en France, sur ARTE. Il est interprété notamment par : Mark Rylance, Damian Lewis, Claire Foy, Mark Gatiss, Jonathan Pryce, Kate Phillips, Lilit Lesser, Ellie de Lange, Richard Dillane, Thomas Brodie-Sangster, Mathieu Amalric, Karim Kadjar, Timothy Spall

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