Parmi tous les charmes que recèle la Suède, l’angoisse existentielle est certainement celui qui a engendré les plus belles œuvres littéraires, cinématographiques ou télévisuelles (1).
The End of Summer en traite avec cette connaissance intime des êtres et de leur capacité à conserver secrets et mensonges tapis dans les tréfonds de leur âme. Il n’en faut pas plus pour générer des comportements irrationnels, le recours à l’alcool ou des actes suicidaires.

Le choix d’une psychothérapeute pour personnage principal est aussi limpide que celui d’une infirmière pour s’occuper d’une patiente mutique dans Persona. Surtout quand cette psychothérapeute, dénommée Vera Nilsson, enfreint les limites déontologiques en filant une liaison chaotique avec un patient, ce qui lui vaut une suspension de l’exercice de ses activités et une surveillance de son directeur dans les « groupes de parole » qu’elle gère.
Isak (Erik Enge, en dessous) intervient dans le groupe de parole mené par Vera (au-dessus)
Sa mise à l’épreuve est bouleversée par l’irruption d’un jeune homme au cours de l’une de ses assemblées. Ce garçon prénommé Isak a l’âge qu’aurait eu son frère Billy autrefois disparu et affecte une véritable ressemblance avec lui. Au fil des propos d’Isak, des fragments de souvenirs qu’il lui confie, les indices qu’y décèle Vera, la conduisent à revenir chez elle, en Scanie, se confronter à son frère ainé, à son père, à son oncle et à toutes les personnes concernées par la perte de Billy.
La battue lors de la disparition de Bobby. Au milieu, l’oncle Harald (Torkel Petersson)
La force de la série tient à la présence des personnages, notamment celle de Vera. On voit rarement dans les séries une intériorité exprimée avec une telle force et une telle économie de moyens. Les dialogues ne sont pas extrêmement développés, les personnages ne se livrent pas, on est à la campagne, pas sur une scène de théâtre. Or, c’est justement la puissance première de la télévision, reine du gros-plan, révélatrice de l’intime, que de transmettre ce qui affleure à la surface de la peau. « À la télé, l’âme vous sort par le trait » écrivait Morvan Lebesque. The End of Summer en a conscience et sait accorder les visages aux paysages de l’été finissant.
Comme il se doit dans une série criminelle, le meurtre originel ne sert qu’à mettre en branle les personnages, il est leur source d’énergie, le moteur de leurs émotions, le distillateur de leurs désirs, le révélateur de ce qu’ils sont. Les spécialistes de l’affaire Grégory ou de l’affaire Jubillar en savent quelque chose. Ici, l’essentiel de la série se déroule sans que l’on sache si Billy a été tué ou enlevé. Le coupable désigné, Tommy Rooth, est trop systématiquement pointé du doigt pour que des doutes ne germent sur les motifs de l’accusation. De toute façon, il a disparu en même temps que Billy ou, selon d’autres versions, avec Billy. Plus de Billy, plus de Rooth et pourtant… Il reste assez de refoulé collectif pour faire bouillir la marmite fictionnelle.
Tommy (Linus James Nilsson) interrogé par l’inspecteur de police (Simon J. Berger) à l’époque de la disparition de Bobby.
Toute cette intensité émotionnelle flottant au-dessus d’une absence donne un sentiment étrange qu’illustre les scènes récurrentes de noyade. Après la disparition de Bobby, la mère de Vera s’est suicidée en se jetant dans le lac, lestée de sa machine à coudre. Vera a plongé pour la sauver, elle n’avait qu’une dizaine d’années à l’époque, c’est elle qui dut être repêchée par un policier. Première séquence de la série, rappelée régulièrement, ce leitmotiv étend sa puissance symbolique sur tout le récit. Il n’y a en effet pas grand effort à faire pour associer mentalement un lac aux limbes de la conscience. Tout en part, tout y revient.

Puisque c’est la fin de belle saison, à la campagne, puisque tout cela se déroule en Suède, il faut prendre les longueurs du récit, réelles, parfois pesantes, pour les langueurs qu’elles sont. Il y a des thrillers trop lents, comme il y a des amours trop brèves, cela n’enlève rien à leurs qualités. La tâche revient au spectateur d’en accepter, ou pas, le rythme.
Engourdissement des fins d’été. Qui n’a goûté ces après-midis où le jour dure assez pour qu’on lui trouve un avant-goût d’éternité ? Lorsque, brutalement, l’image vole en éclat, comme cela arrive à la fin de la série, quand perce la vérité la plus affreuse, le choc n’en est que plus douloureux. Ce paradis terrestre couvait lui aussi son serpent. Ses serpents, devrait-on même dire.
Le paisible tableau champêtre est fracturé par les pulsions, comme dans la Bible. La femme croque la pomme, s’ensuit un désastre. Cela n’empêche pas l’humanité de continuer son bonhomme de chemin, dans un décor moins allègre, certes, mais dans un monde dans lequel, justement, il faut maîtriser ses désirs pour survivre. C’est ce que fait Vera dans les dernières images, en croisant dans la rue son ancien patient-amant, en se détournant pour l’observer quelques secondes avant de reprendre son chemin.

Post-scriptum : à l’occasion de cette 300e critique des Carnets de la Télévision, je tiens à exprimer ma gratitude envers chacune de mes lectrices et chacun de mes lecteurs pour sa patience, sa tolérance et sa fidélité. Qu’ils et elles sachent aussi que leurs commentaires, suggestions ou critiques sont toujours appréciés. Le nombre de lecteurs augmente nettement cette année, cette forme de reconnaissance encourage à poursuivre. Avec toute ma sympathie, A.B.
Notes : 1 – Edward Munch étant norvégien et non suédois, j’ai donc omis les arts plastiques.
(Cette bande-annonce suédoise sous-titrée en anglais m’a parue préférable à la française qui ne reflétait en rien la série)
The End of Summer (Slutet på sommaren)* est un mini-feuilleton suédois adapté du roman éponyme d’Anders de la Motte par Stefan Thunberg et Björn Carlström et réalisé par Jens Jonsson et Henrik Georgsson. Diffusé en 2023 sur Viaplay et l’année suivante en France par Polar+ (groupe Canal+), il est interprété notamment par : Julia Ragnarsson, Erik Enge, Simon J. Berger, Linus James Nilsson, Torkel Petersson…
* En France, c’est le titre anglais qui a été choisi (?!)






