À défaut d’être une chaîne particulièrement innovante, TF1 sait reconnaître un succès commercial quand elle en voit un. Elle a récupéré Plus belle la vie de France 3, elle produit aujourd’hui la « série évènement »(1) Montmartre, inspirée par les succès de Paris Police 1900 et de sa suite Paris Police 1905 diffusés sur Canal+. Le résultat est un succès critique et public qui laisse pour le moins dubitatif.

Montmartre a pour cadre l’ouverture d’un cabaret à Montmartre précisément en 1899, tout comme dans French Cancan, le film de Jean Renoir qui se déroule lui aussi sur la Butte, à la Belle Époque. Au fil de la saison, beaucoup de similarités surgissent entre les deux œuvres et ce n’est pas faute d’avoir repoussé le souvenir du film pour laisser à la série sa chance.
La recette de Montmartre est simple comme la cuisine des bouillons Chartier. Le cadre, tout d’abord : Montmartre dans les derniers jours du XIXe siècle, époque chérie d’une France nostalgique de l’impressionnisme, du développement de l’industrie, de la bohème chantée par Aznavour et d’une vie redevenue douce après le massacre des Communards. On vient d’inventer le cinéma, la Tour Eiffel va être inaugurée avec l’Exposition Universelle, la colonisation bat son plein en Afrique, le coup d’État du général Boulanger fait long feu et, à l’approche de la fin de l’année, ouvre le Moulin Rouge, c’est la Belle Époque ! Walter Benjamin n’a pas écrit Paris, capitale du XIXe siècle pour rien.

Ce doit être l’inauguration de ce cabaret, le Moulin Rouge, appelé à devenir mondialement célèbre, qui a inspiré les auteurs de Montmartre comme il avait inspiré Renoir en son temps. Ici, il s’appelle L’Éléphant Rose, comme ceux que l’on voit quand on a trop bu, et il trône au cœur d’une Butte Montmartre proprette où les robes des blanchisseuses sont immaculées et où les travailleurs ont les mains propres, les policiers y sont bons enfants et les classes sociales s’y mêlent dans une atmosphère détendue, sous la protection du Sacré-Coeur. Il ne manque au tableau que le peintre assis devant son chevalet, la série nous le réserve en effet pour sa dernière séquence, avec l’inévitable Toulouse Lautrec exécutant un portrait de famille des héros de l’histoire.

Ce tableau masque un drame ancien, résolu au moment où Lautrec peint ses acteurs : l’assassinat du père de Céleste, dont elle a été témoin dans son enfance, puis la séparation d’avec son frère et sa sœur, adoptés par d’autres familles. Pour retrouver l’assassin de son père, Céleste doit payer des extras à un inspecteur de police. Dépourvue de moyens, il ne lui reste plus qu’à se faire embaucher comme danseuse nue dans un cabaret qui ouvre ses portes. Jusqu’alors la chose n’existait pas puisque la première danseuse nue, Colette Andris, ne se produisit qu’en 1926. Légère entorse à la chronologie, mais succès immédiat ! Poussé par Sarah Bernard, l’austère ministre de la Culture se laisse séduire par le spectacle et lui accorde son autorisation officielle.
En haut, dans Montmartre, Rose (Claire Romain), une blanchisseuse, est enlevée par son escroc de fiancé, en bas, dans French cancan, Danglar (Jean Gabin) recrute Nini (Françoise Arnoult), une blanchisseuse, pour son cabaret.
Presque en même temps que Céleste, nous découvrons sa sœur, Rose, qui vit non loin de là mais se laisse abuser par son fiancé qui la vend à une maison de passe. Les prémisses de ces deux récits parallèles pourraient constituer le début d’un roman du marquis de Sade, ce n’est hélas – mais heureusement pour le public de TF1 – qu’un mélodrame à la Hector Malot.
Proximité hasardeuse de deux scènes dans Montmartre, qui montrent les candidates danseuses nues (en haut) et les filles de la maison close (en bas).
Le destin d’Arsène, le frère, est tout à l’opposé puisqu’il a été élevé dans une famille d’industriels fortunés, et qu’il est devenu un brillant ingénieur qui s’apprête à lancer sur le marché sa voiture électrique (2). L’écart de destin entre des enfants séparés par les circonstances est un thème obligé du mélodrame.
La voiture électrique d’Arsène (en haut) inspirée par La Jamais Contente (en bas) qui battit le record de vitesse de 1899 en dépassant les 100km/h
Le récit est construit sur trois lignes narratives, qui suivent chacune un des trois enfants devenu adulte. Il est propulsé par une implacable machinerie à rebondissements qui fait que toute situation heureuse est bientôt frappée par un malheur et que toute autre, désespérée, trouve momentanément une issue favorable, que lorsque l’une des sœurs va bien, l’autre va mal, à moins que ce soit le frère, et qu’il nous faut ainsi passer du bonheur au malheur et du malheur au bonheur sur un inexorable rythme à trois temps, comme à la valse.
French cancan, Jean Renoir (1955), « La complainte de la Butte« interprétée par Esther Georges (Anna Amendola)
Une valse, on se souvient justement d’une autre, qui se chantait elle-aussi à Montmartre et qui en donnait la véritable poésie. Elle s’intitulait La Complainte de la Butte et elle avait été écrite par Jean Renoir pour son film.
L’histoire de French Cancan a bien des points communs avec celle que je viens de résumer. La différence, chez Renoir, c’est que les personnages avaient la gouaille du petit peuple de Paris, qu’ils avaient les visages, les corps, la façon d’être des habitants de la fin du XIXe siècle, même si on était cinquante ans plus tard. Les excentriques – car il y en avait de formidables – y étaient comme chez eux au milieu d’une populace joyeuse, c’était un prince au visage de Pierrot, qui hélas n’était pas aimé de sa Colombine, ou la Belle Abbesse, fausse princesse orientale escortée par son aréopage de prétendants, c’étaient les crises de jalousie, les ruptures, les tentatives de suicide, la folie de la fête entraînée au travers de la nuit par l’orchestre, et enfin, comme une couronne de fleurs pour couronner la Butte, l’apothéose du French Cancan. Et c’est ainsi que Jean Renoir se souvenait du Montmartre de son enfance et rendait un nouvel hommage à son père Auguste, le peintre.
Les soeurs Bémol, danseuses-siffleuses, dans Montmartre (en haut), Le Pierrot siffleur (Pierre Olaf) de French-Cancan (en bas)
Bien que les personnages et que les acteurs diffèrent, les rapprochements ne manquent pas, disais-je. Sans même évoquer le parallèle entre le jeune aristocrate épris de Rose dans la série et le prince amoureux de Nini chez Renoir, plusieurs séquences semblent décalquées. J’ai cité le recrutement de Nini par Danglar pour son spectacle dans French Cancan et l’enlèvement de Rose par son pseudo-fiancé dans Montmartre, il y en a bien d’autres.
Un des numéros du dernier spectacle de l’Élephant Rose est le duo des « siffleuses », qui sifflent la mélodie sur laquelle elles dansent. Il rappelle évidemment celui du siffleur de Renoir, terrorisé par le public. Ce clown fardé de blanc nous attendrissait, à l’égal du Prince avec lequel il partageait le rôle du Pierrot dans cette grande résurrection de la Commedia dell Arte qu’est French cancan. Les deux danseuses modernes de Montmartre, maladroitement dénommées Bémol comme la scénariste de la série (!), ne prouvent hélas que leur maîtrise technique. On pourrait aussi comparer le spectacle « patriotique » concocté pour séduire le « Ministre de la Culture » dans Montmartre et les scènes patriotiques de l’ouverture du Moulin Rouge, en présence de marins russes, chez Renoir. Le spectacle de Montmartre est certainement plus habile, plus élégant à nos yeux, avec une citation réussie de la Liberté guidant le peuple encore lui aurait-il fallu la caméra de Renoir. Pourtant Dieu sait à quel point les tambours des zouaves et la chanson de Philippe Clay appartiennent à un monde révolu !
Le spectacle patriotique de l’Elephant Rose avec Céleste en Liberté guidant la peuple (en haut), et Philippe Clay au Moulin Rouge dans French Cancan (en bas).
Le spectateur d’aujourd’hui jugera les revues de L’Éléphant Rose, danses et musiques comprises, beaucoup trop contemporaines (à l’exception d’un ballet solo inspiré d’Isadora Duncan). Mais ce n’est pas leur seul défaut. Pour une série destinée à la télévision, il manque beaucoup de gros plans et le montage pêche par lenteur. Parmi les exemples qui prêtent à sourire dans cette série, il y a ceux où Céleste se dresse nue face à son le public. J’écris « son public » parce que la caméra, d’un plan serré, passe alors sèchement en plan général, projetant le téléspectateur tout au fond de la salle, au plus loin du corps de la jeune femme. En serions-nous tombés à craindre les ligues de vertu ?

À quoi sert la Belle Époque ?
Si j’ai fait allusion à l’enfance de Jean Renoir, c’est pour dire qu’il était chez lui à Montmartre où il était né en 1894. On ne choisit pas de reconstituer une époque pour rien. On le fait pour en livrer ce que l’on en sait, en donner sa vision, son interprétation. Pour cela, il faut reconstituer la matière de cette époque. À l’aube du XXe siècle, on ne parlait pas le français moderne et policé des acteurs de Montmartre quand on était du populo de la Butte, il suffit de réécouter les Archives de la parole conservées à la BNF ou simplement, encore une fois, French cancan. On n’avait pas, non plus, l’apparence physique des parisiens de la série, il suffit de regarder des photos d’époque et surtout les films des frères Lumière. D’autant qu’en ces temps d’immigration massive à Paris, seul un tiers des habitants était natif de la Capitale (3). On aurait donc pu s’attendre à de forts contrastes d’origines régionales en fonction des métiers et des lieux. On aurait pu aussi, comme le fit Renoir, choisir de ne jamais montrer le Sacré-Cœur à l’époque inachevé et dont l’historienne Mathilde Larrère dit : « le choix d’ériger l’édifice sur la butte Montmartre, où commença le 18 mars 1871 la Commune, où elle s’acheva dans un bain de sang à la fin mai, tenait de la provocation – la même basilique au fond du XVIe arrondissement n’aurait pas eu le même sens ».

La modernité de Montmartre et son inspiration mélodramatique ne s’arment pas de rigueur sociologique ni historique. La série ne s’intéresse pas au travail, occupée comme elle est par ses intrigues enchevêtrées, alors que Renoir consacrait plusieurs séquences à l’entraînement des danseuses et que la longue tirade de Danglar-Gabin au sujet du devoir d’assurer le spectacle quoi qu’il arrive, quoi qu’on pense, quoi qu’on éprouve était un éloge du travail et de l’engagement moral qui en est la moelle. L’Elephant Rose, lui, survit grâce aux coups de génie et à l’inspiration de Youri, le directeur artistique et de sa danseuse vedette, Céleste, et non aux répétitions que l’on ne voit quasiment jamais.

Or qui dit travail dit organisation du travail et donc divisions sociales et celles-ci n’intéressent que très accessoirement les auteurs de Montmartre. Ils font simple : la bonté et la tolérance sont dans le camp des travailleurs, la jalousie et le mépris dans le camp des bourgeois. Il n’y a pas de demi-mesure, car les véritables divisions sont ailleurs. Elles se manifestent dans les différences sexuelles et de couleur de peau et il s’agit de les combler. “On est vraiment sur une thématique d’émancipation et d’inclusion” déclare la productrice Estelle Boutière à La Libre Belgique.
Arsène (Victor Meutelet) et son demi-frère n°2, Octave (Axel Mandron)
Tel est donc le projet idéologique de Montmartre, qui, involontairement, répond au film christo-nationaliste Sacré-Cœur sorti en même temps. Le cabaret se présente dès lors une sorte d’utopie où les sexes et les couleurs de peau se croisent et mêlent en toute sérénité. Certes, l’homosexualité est dépénalisée depuis la Révolution et la 2de République (1848-1852) a permis aux noirs d’accéder à la citoyenneté.
Il faut admettre que la France a été bien plus libérale que les pays anglo-saxons vis-à-vis de l’homosexualité. Les bars gays et lesbiens de Madame Palmyre existaient depuis déjà un moment et Colette, qui les fréquentait, se produisait très dévêtue sinon nue dans les pantomimes orientales qu’elle donnait dans les music-halls, notamment au Moulin Rouge. Une grande liberté des mœurs était tolérée tant qu’elle ne s’exposait pas dans l’espace public. L’échec commercial d’Arsène, dénoncé pour son homosexualité affichée par un geste pourtant discret dans un parc public, est donc parfaitement dans le ton. Il faudra attendre presqu’un siècle avant que cette barrière soit abattue.
Que reste-t-il une fois le propos inclusif et émancipateur absorbé et digéré ? La dernière image de la saison ne lève rien de nos doutes.

Note : 1 – Expression popularisée par le Figaro qui annonce systématiquement les ouvrages publiés par les familiers de la maison comme des « livres évènements ». 2 – Pour celle-ci, les auteurs semblent s’être inspirés de la « Jamais Contente », fabriquée par Camille Jenatzy et qui, comme le véhicule d’Arsène, franchit les 100 km/h en 1899 (voir illustration). 3 – in La population de la région parisienne au xixe siècle
Montmartre est un feuilleton franco-belge en 8 épisodes écrit par Brigitte Bémol et Julien Simonet, réalisé par Louis Choquette et diffusé fin 2025 sur TF1. Il est interprété notamment par : Claire Romain, Axel Mandron, Pablo Pauly , Alice Dufour, Hugo Becker, Mathilde Seigner, Clément Moreau, Victor Meutelet,…











