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Avant toute chose, les Carnets de la Télévision sont heureux de vous présenter leurs meilleurs voeux pour l’année 2026. Nous vous souhaitons qu’elle soit heureuse, riche d’expériences et de découvertes.

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Carol et Zosia

Pluribus, ce titre est emprunté à la première devise états-unienne, « E Pluribus Unum« , qui se traduit par : « De plusieurs, un ». De plusieurs, on fait un. Cela ressemble un peu à la devise des mousquetaires d’Alexandre Dumas, mais, pour les fameux Pères Fondateurs, « plusieurs » désignait les 13 États qui s’assemblaient alors en une fédération, les États-Unis d’Amérique (1). Dans la série télévisée dont nous parlons ici, l’allusion à la devise des USA désigne l’effet d’un virus extra terrestre qui « fusionne » l’ensemble de l’espèce humaine en une seule et même conscience. Un unique esprit partagé par des milliards de corps. Un esprit omniscient puisqu’il sait tout ce que les êtres humains savent et que l’inconnu est, de ce fait, inconcevable. N’importe qui peut piloter un avion, écrire un mémoire de génétique ou manœuvrer la télécommande d’une grue, tout le monde a lu tous les livres et vu tous les films et surtout parle toutes les langues !

Zosia (Karolina Wydra) prend les commandes d’un avion gros porteur au Maroc et rejoins Carol aux USA sans jamais avoir piloté d’avion.

En plus de cette conscience universelle qui pourrait procurer à l’humanité une puissance extraordinaire, le virus qui, probablement, se prend pour Dieu, lui a inculqué quelques principes moraux : interdiction de tuer qui ou quoi que ce soit. On n’ôte la vie ni un être humain ni un animal, pas plus qu’on ne cueille une pomme ou que l’on arrache une carotte. On ramasse les pommes sur le sol une fois qu’elles y sont tombées et, le plus souvent, qu’elles ont commencé à pourrir. On peut supposer que les carottes restent tranquillement en terre et goûtent à la douce vie des carottes sauvages. Le véganisme dépasse ainsi ses contradictions.

Entre Terriens contaminés, la bienveillance est de rigueur. Le sourire, l’écoute de l’autre, l’entraide, la prévenance… sont l’ordinaire des relations. Tout ceci fait que les humains infectés vivent dans un bonheur constant. Bonheur néanmoins fragile puisque les moindres conflits avec des immunisés, leur sont fatals dès qu’ils dépassent un certain niveau de violence verbale. Ils sont alors saisis de tremblements, tombent dans le coma et, du fait de leur symbiose, peuvent mourir en très grand nombre. Apocalypse heureuse, donc, mais sans les bien portants.

Le premier mort découvert par Carol (Rhea Seehorn)

Lors de son expansion sur Terre, le virus a malheureusement été fatal à quelques centaines de millions de personnes. Les survivants le regrettent profondément. Pour autant, à défaut des précieuses protéines que nos corps réclament et de ne pouvoir tuer, la possibilité devient impérative de consommer de la chair de tous ces cadavres humains. Après tout Soleil Vert avait déjà envisagé cette possibilité.

L’idée d’une population gouvernée par un esprit commun n’est pas neuve. Il semble qu’on la trouve déjà chez H.G.Wells, en 1901, dans Les Premiers Hommes dans la Lune. On range ce genre de science-fiction sous diverses appellations : esprit collectif, esprit de ruche, fusion mentale, etc. Au gré de diverses variations, on y retrouve l’idée que plusieurs consciences, voire la totalité d’entre elles, forment une seule et unique intelligence collective, soit que la fusion de toutes les ait réunies en une seule, soit qu’une seule ait pris possession de toutes.

Cérémonie de contamination d’une adolescente péruvienne

Ainsi donc, dans Pluribus, l’humanité est-elle devenue une ruche dont tous les membres fonctionnent à l’unisson comme chez les abeilles, à l’exception d’une douzaine qui se seraient montrés résistants à la contamination.

Parmi ces cas atypiques, on suit celui de Carol Sturka, une auteure de romans sentimentaux états-unienne homosexuelle. Helen, son éditrice et compagne, décède du fait de l’épidémie. Carol reste donc seule à Albuquerque, capitale du Nouveau-Mexique, ville qui servit auparavant de cadre à Breaking Bad et à Better call Saul, deux séries à succès créées par le même scénariste et producteur Vince Gilligan.

Premier contact « officiel » de Carol avec les Autres via la télévision où on lui donne un numéro à appeler quand elle le désirera. Elle échange par la suite avec un ministre contaminé qui lui explique la situation

Carol est rapidement informée de la nature des évènements par ceux qu’elle appelle « Les Autres », c’est-à-dire les milliards d’humains désormais agglutinés en une seule et même conscience, perpétuellement heureuse. On la prévient qu’aucun mal ne lui sera fait, mais que l’on cherchera à l’assimiler au Grand Tout. On délègue auprès d’elle Zosia, une jolie brune à laquelle Carol ne reste pas insensible. Mais rien n’y fait, les choses tournent d’emblée de travers en dépit de l’inoxydable bienveillance dont Zosia fait preuve et des aides, fournitures ou avantages qu’elle lui accorde sans la moindre limite.

Première rencontre entre Carol et Zosia

C’est que Carol refuse de jouer le jeu, tout lui semble trop extraordinairement faux. Ce qui se déroule sous ses yeux nous rappelle en effet le village de vacances-prison du Prisonnier ou l’émission de télé-réalité à l’échelle d’une vie du Truman’s show. Les « Bonjour, Carol » en chœur, la satisfaction du moindre caprice, les dîners aux chandelles, seule dans un restaurant de luxe, les sourires comme les attentions sont faits de la même matière lisse et artificielle. Et c’est insupportable pour quelqu’un comme Carol, qui passe brutalement du statut d’écrivaine à succès à celui d’étrangère dans son propre éco-système.

Carol, outrée que les « Autres » soient venus nettoyer ses bêtises pendant son absence.

Méfiante, égoïste, entêtée, râleuse, Carol est un bloc de résistance au monde extérieur. Elle cherche à comprendre qui sont ses nouveaux adversaires, mais ni à dialoguer avec eux ni à s’ouvrir sur leur monde. Son caractère est assez peu compréhensible et cela dès les premières séquences, lorsqu’elle affiche un parfait mépris envers ses propres lecteurs. Aucun écrivain sur Terre n’a ce dédain pour son lectorat, ce serait avoir une trop pauvre idée de soi-même.

Plutôt qu’une héroïne, Carol se présente donc comme une anti-héroïne et elle le restera tout au long de la saison puisque Pluribus fait l’impasse sur ce qui fait ordinairement la qualité d’un film ou d’une série : les nuances psychologiques des personnages et leur évolution au cours du récit.

Certains rescapés de l’épidémie ont parfaitement compris les avantages qu’offre la situation. Puisque les « Autres » ne peuvent rien lui refuser, voici Koumba Diabaté (Samba Schutte) au casino (où il gagne toujours), en compagnie de son harem.

La rencontre de la douzaine de rescapés de l’épidémie, à la demande de Carol, est un échec, en raison de l’obstacle des langues et des cultures, mais aussi des choix personnels. La résistance collective et l’individualisme exacerbé ne font pas bon ménage. Seul, Manousos Oviedo, un Paraguayen, qui monte beaucoup plus tard jusqu’à Albuquerque, présente une véritable alternative à Carol. Il ne se comprennent évidemment pas, mais, bon gré, mal gré, les voilà condamnés à s’allier. Plus paranoïaque encore que Carol, Manousos mène des recherches pour combattre non les personnes, mais le « virus ».

Rencontre entre les seuls non-contaminés (et leurs familles) existant sur terre

Avant de traverser le continent, il vivait reclus chez lui et se nourrissait seulement de boîtes de pâtée pour animaux plutôt que d’accepter les repas que lui livraient les Autres. Carol à l’opposé, enfermée dans son pavillon-bunker, en réclame toujours davantage et se fait livrer par l’ennemi. Ce qui lui convient se confond avec ce dont elle bénéficie, comme si sa survie et son bien-être lui étaient dus et qu’elle n’avait rien à donner en échange. Manousos, lui, refuse tout contact, mais dès qu’il met à jour une possible technique de cure, il la tente sur une victime pour la « ramener » vers l’humanité, de gré ou de force.

Arrivée de Manousos (Carlos-Manuel Vesga) chez Carol et, en dessous, première tentative de ramener un contaminé à l’humanité

Deux positions opposées. L’individualisme consumériste de la WASP Carol d’un côté, la volonté de résistance du côté du latino Manousos. Un portrait du continent américain.

Reste à penser à ce que représente la Ruche, en ces temps où le mirage d’une vie heureuse s’est dissipé depuis des décennies. Quelles cibles vise cette dénonciation d’un monde lisse et consensuel ? Quelle uniformisation de la pensée nous menacerait-elle ?

Le virus vient de l’espace le plus lointain et se répand du fait de l’erreur de manipulation d’une chercheuse dans un laboratoire. Il ne provient pas, comme les virus qui ont ravagé la planète du développement des transports internationaux, du défrichage des forêts tropicales ou de la concentration d’animaux d’élevage. Dans Pluribus, l’humanité est d’emblée déchargée de sa responsabilité vis-à-vis d’elle-même.

Carol au restaurant

Le bonheur promis par la société de consommation, très semblable à l’état de bonheur permanent des humains contaminés de Pluribus, s’effondre actuellement devant le changement climatique. La société policée des banlieues blanches américaines dont fait partie Carol n’a jamais été autre chose que ce qu’en montrait Desperate Housewifes ou quantité de films d’horreur. Le bonheur pour tous comme projet humain est mort en Méditerranée, en Palestine, en Ukraine ou bien croupit à Alligator Alcatraz. Où se trouve donc cet Albuquerque, ce Monde que nous dépeint Pluribus ? La réclusion volontaire de Carol, son incapacité à s’organiser avec d’autres, son rejet de ses semblables aussi différents soient-ils devenus est-elle la réponse à l’esclavage du bonheur ?

Si oui, elle ferait mieux d’apprendre à jardiner.

Notes : 1 – Depuis 1956, cette devise a été remplacée par « In God we trust », dont on mesure actuellement les conséquences néfastes.

Pluribus est un feuilleton étatsunien en 9 épisodes conçu par Vince Gilligan, puis diffusé par Apple TV fin 2015. Il est interprété notamment par Rhea Seehorn, Karolina Wydra, Carlos-Manuel Vesga, …

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