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Il y a bien longtemps, à l’époque de Dallas (1), des parents avaient donné à leur petite fille le prénom de Sue Ellen, une des héroïnes de la série, alcoolique invétérée. En accédant à l’école primaire, la pauvre enfant devint la proie de ses camarades qui, pour la narguer, imitaient le geste de boire à la bouteille en faisant « glouglou, gouglou… ». Je n’ai jamais oublié le martyr de cette petite fille qui ne put échapper aux quolibets, j’imagine, qu’en choisissant de ne s’appeler qu’Ellen.

En haut, à droite, Sue Ellen

C’est dire la popularité mondiale de cette série, puisque mon histoire se déroula non aux Etats-Unis mais en France dans les années 1980. Son succès était très certainement dû au talent des scénaristes qui acclimatèrent avec habileté Roméo et Juliette au pays des pétroliers et des éleveurs de bétail, les Montaigu et les Capulet devenant les Ewing et les Barnes. Néanmoins, le public ne fut pas dupe, comme en témoigne ma petite histoire : le tableau que faisait Dallas des riches affairistes texans était celui d’alcooliques brutaux, licencieux et dépourvus de tout sens moral. Sans nul doute aiguillonnés par le reaganisme montant, les scénaristes californiens réglaient là leurs comptes avec leurs plus féroces adversaires idéologiques.

Le Texas, État parmi les plus réactionnaires des USA, et Dallas, la ville où J.F. Kennedy fut assassiné, avaient désormais leur portrait télévisuel officiel. Voici pourtant que la grande histoire et l’histoire télévisuelle sont à nouveau convoqués.

Graham et Sophie O’Neill accueilli pour la première fois dans une réception à Maple Brook, Texas.

Car la série Dallas a dorénavant une descendance directe : The Hunting Wives, créé par Rebecca Cutter et diffusé en 2025 sur Netflix. The Hunting Wives est une série trop courte pour rivaliser avec un soap opera comme Dallas mais elle en possède les qualités narratives. On revient au Texas, patrie du propagandiste fasciste Charlie Kirk dernièrement assassiné, terre MAGA par excellence, paradis des armes à feu, évangéliste à 64 %, fervente de la peine de mort et imperméable aux normes démocratiques. Avec cette série, les mêmes scénaristes libéraux – ou plus vraisemblablement leurs descendants– se sont fait un plaisir de dénoncer la religiosité hypocrite, le tempérament luxurieux et le racisme de la bourgeoisie texane en pleine apothéose trumpienne.

À bien y réfléchir, on pourrait même résumer tout The Hunting Wives à une affaire de sexe, dès lors que l’on admet que le sexe est l’obsession des puritains et que les armes en sont le substitut. Quoi qu’il en soit, il est constamment présent ou sous-jacent dans le récit.

Première rencontre entre Margo (Malin Åkerman) et Sophie (Brittany Snow)

La narration débute avec l’arrivée de Graham et Sophie O’Neill, un jeune couple de Boston, à Maple Brooks, petite ville fictive du Texas. Leur nom de famille trahit leurs origines irlandaises. On ne pouvait mieux rappeler JF Kennedy (2).

En tant qu’architecte, Graham a été embauché par Jed Banks, un riche homme d’affaires qui se lance dans la compétition pour le poste de gouverneur. En dépit de leurs origines, ils sont aussitôt admis dans le cercle d’amis des Banks et Sophie est recrutée au sein d’un cénacle de femmes dirigé par Margo Banks, la femme de Jed.

Les autres membres du groupe de Margo (à gauche : Callie (Jaime Ray Newman) et Jill (Katie Lowes) à sa droite)

À la grande surprise de Sophie, ces femmes riches et puissantes qui l’accueillent, ne travaillent pas, « puisque nous sommes des épouses » comme elles lui répondent en chœur, avec un grand sourire. Elles font les boutiques, s’entraînent au ball-trap, chassent le sanglier, montent à cheval et, si besoin, elles dégainent leurs pistolets avec un parfait sang-froid. Le reste du temps, elles le passent à tromper leurs maris avec leurs amants, ou, mieux, entre filles comme Margo avec sa petite amie Callie, la femme du shériff, avant qu’elle ne se rabatte sur Sophie. Il y a aussi Jill, l’épouse du très rigide pasteur Thompson en charge de la mégachurch locale et mère de Brad, un adolescent obsédé sexuel et amant occasionnel de Margo. Les cinq femmes qui composent ce groupe soudé, se détendent le plus souvent dans la maison secondaire des Banks, au bord du lac.

La découverte du cadavre d’Abby

C’est non loin de là, dans une forêt, que l’on retrouve un beau matin le cadavre d’Abby, la petite amie officielle de Brad. Or de la nuit précédente, ils sont plusieurs à ne pouvoir révéler leur emploi du temps… La fresque sociologique acerbe cède la place au thriller. Nous avons eu le temps de mesurer les dessous de la société texane, creusons maintenant pour en connaître les profondeurs. Qui a tué Abby ? Qui a fait disparaître d’autres jeunes filles quelque temps plus tôt puis quelque temps plus tard ?

De façon très traditionnelle, l’enquête amène à suspecter chacun des personnages de premier plan, avant que l’hypothèse ne s’effondre devant les indices qui accablent un autre des protagonistes. Les liens sociaux, qu’ils soient de camaraderie, de sympathie ou d’affection, sont les premiers à subir les contrecoups de la mécanique de l’investigation. L’hypocrisie d’une société s’expose au grand jour.

Callie surprend son mari en compagnie de l’un de ses agents

Un récit construit de la sorte pourrait être aussi lassant qu’un Agatha Christie réalisé sans génie, mais la scénariste est habile. Les à-coups de l’enquête sont contrebalancés par l’évolution en dents de scie des relations entre Margo et Sophie. Chacune des deux femmes porte secrètement en elle ses souffrances, celles de Margo issues de ses origines sociales honteuses, celle de Sophie dues à une vie affective déficiente et à un grave accident. De ce fait, leur amitié amoureuse chahutée par les effets du meurtre d’Abby, se construit sur l’assemblage de leurs failles. En approchant de la fin, on ressent chez les deux personnages une acceptation de ce qu’elles sont et de ce qu’elles désirent, affectivement pour l’une, socialement pour l’autre. La réalité se charge dès lors, aidée par la scénariste, de transformer cette prise de conscience en course d’obstacles infranchissables.

Premier baiser

Le couple Margo-Sophie formant le noyau du récit, le milieu des autres femmes se réduit assez vite à un « type » de femmes riches et stupides. Les deux premières iront sans doute de Charybde en Scylla, parce qu’elles forment le moteur à explosion de l’action dramatique, mais nous savons qu’elles se retrouveront. En revanche, Callie est définitivement condamnée aux marges et la carrière de Jill dans la série est brutalement abrégée. Cette dernière, écrasée entre un mari psychorigide et un fils dépravé, n’est certainement pas la plus condamnable, son exemple sert avant tout d’exécution en place publique de la question religieuse.

Il n’y a qu’ainsi que The Hunting Wives échappe à la caricature vengeresse du monde Maga.

En haut : le futur vertueux et impitoyable gouverneur du Texas, Jed Banks, le jour. En bas : le même, la nuit.

Dans cette série, les hommes restent à l’arrière-plan, absorbés par leur carrière ou leurs projets. Autoritaires, brutaux, construits comme des blocs inamovibles, ils servent seulement de repères dans le paysage social, ils délimitent les champs de la religion, de la politique, de la « justice » ou du business, c’est à peu près tout et ce n’est pas le principal. Car le spectateur – faisons-lui confiance – prend facilement ses distances avec la morale ou les normes sociales, dès qu’on lui montre ce que masque le décor. Les paroissiens très conservateurs de Marple Brooks ont une vie privée bien moins conventionnelle que ce que leur règles sociales leur prescrit : homosexualité et bi-sexualité, avortements clandestins, libertinage en petit comité, viols ou pire…

C’est pourquoi, quand The Hunting Wives nous dit que c’est dans la passion amoureuse que se trouve le salut et que cette passion est de nature transgressive, nous la suivons.

Notes : 1 – Soap-opera légendaire de David Jacobs diffusé aux USA entre 1978 et 1991, soit 357 épisodes regroupés en 14 saisons ! 2 – Boston est la ville du président J.F. Kennedy et un fief démocrate. La famille Kennedy est d’ascendance irlandaise.

The Hunting Wives est un feuilleton américain conçu par Rebecca Cutter et diffusé sur Netflix en 2025. Il est interprété notamment par : Brittany Snow, Malin Åkerman, Evan Jonigkeit, George Ferrier, Dermot Mulroney, Jaime Ray Newman,…

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