En cette période de disette, il m’a fallu accepter que des séries décevantes puissent, elles-aussi, nous enseigner quelque chose. La chronique d’aujourd’hui s’arrêtera donc sur deux séries d’espionnage, pour lesquelles je n’ai pas d’admiration particulière mais qui présentent chacune un intérêt, qu’il s’agisse de l’organisation du récit ou d’esthétique. The Night Manager (saison 2) est américano-britannique, Made in Korea est coréenne.
The Night Manager est adaptée du roman homonyme de John Le Carré, considéré comme son premier roman post-guerre froide. Un John Le Carré dégelé, donc, débarrassé de Smiley et des labyrinthes du Grand Jeu. Sans avoir lu le roman et à n’en juger que d’après la série, le doute m’effleure que Le Carré se soit laissé vampiriser par l’esprit de Ian Fleming. Plus encore que la première, la deuxième saison de la série tient en effet davantage de James Bond que de Smiley.

Revenons à la première saison qui mettait Jonathan Pine, ex-militaire et agent des services secrets britanniques, aux prises avec l’abominable Richard Roper, trafiquant d’armes international. L’approche d’un criminel plus méfiant qu’un chat sauvage occupait une grande partie du récit. Il fallait d’abord donner à Ropert le sentiment que c’est lui qui découvrait Pine et non le contraire puis la lente stratégie de séduction de Roper par Pine brisait sa méfiance jusqu’à ce que les deux se mettent en affaires. Le nœud coulant n’avait plus qu’à se resserrer autour de Roper, qui, livré à des commanditaires syriens trahis, était condamné à mort.

La seconde Saison enchaîne avec un trafiquant d’armes plus jeune, Teddy, le successeur de Roper, bien décidé à suivre son exemple mais cette fois en Colombie. Nous avons donc d’un côté le bon, Jonathan Pine, voué à endurer la souffrance des héros, et de l’autre le duo composé de Richard Roper, revenu d’entre les morts, et de son fils Teddy, promis à la jouissance du pouvoir. Richard/Teddy vendent des armes et tuent tous ceux qu’ils soupçonnent de se mettre en travers de leur chemin, pour économiser du temps ou simplement se défouler.
Jonathan, lui, se fait tabasser et frôle à plusieurs reprises la mort. L’amour que lui offre Roxana, l’ex de Teddy, n’est pas pour lui, parce que celles qui approchent un homme comme lui sont promises au malheur. Je ne caricature pas, c’est ce qu’il lui dit.

Le récit d’espionnage est rétif aux évidences, surtout celles-là. Il n’a que faire des bons et des méchants. Il s’épanouit dans les ambiguïtés, les pénombres, les méandres, il s’assèche avec la lumière froide du manichéisme. Il suffit de relire Le Carré ou Graham Greene.
Ici, le monde se partage sommairement entre le bien et le mal. Les méchants ne le sont pas seulement par appât du gain ou du pouvoir mais parce que le méli-mélo qui leur sert de philosophie contredit toute morale. Insaisissable Ropert réapparaît alors qu’on le croit mort comme dans les romans populaires ou dans les films de série B d’autrefois. Ce n’est pas un personnage réel, c’est l’incarnation du Mal, comme le furent le docteur Mabuse, Fantômas ou Fu Manchu.

L’autre grand péché de The Night Manager est d’affecter à un Roper démoniaque des complices faibles ou inexistants : Teddy est le maillon faible du gang dont il est censé être le chef par intérim, Gualteros, le chef des rebelles armés par Roper est inexistant, Carrascal, le gestionnaire du complot, n’est qu’un exécutant docile, Sandy Langbourne, le complice de la bonne société anglaise n’apparaît en Colombie que pour se faire prendre à son retour à Londres.
Cela n’aurait pas d’importance si Mayra Cavendish, une cheffe du MI 5 passée à l’ennemi, ne faisait miroiter un personnage de traîtresse plus fascinant que les cascades de Pine dans la jungle. Elle aurait dû être l’alter-ego de Ropert, la manipulatrice en chef, elle n’est que la grande inaudible de l’histoire. Pourquoi le scénario prend-il la peine d’expliquer les inconsistantes motivations de Roper quand il ignore celles de la bien plus dangereuse Mayra ? Quant à Roxana, la maîtresse de Teddy puis celle de Pine, qui hésite entre une carrière de traîtresse vénale et un destin de séductrice ratée, elle ajoute à la galerie un portrait au goût d’inachevé.

Le nombre réduit de rôles féminins et leur marge de manœuvre limitée prive les femmes de l’espace qui leur revient. C’est regrettable ne serait-ce que pour des raisons dramatiques, la complexité narrative que leurs personnages possédaient potentiellement étant d’emblée perdu.
Qui de la réalisatrice, pourtant réputée, ou du scénariste, s’est laissé séduire par les JamesBonderies ?On se sent très vite à l’étroit dans cet univers trop masculin en dépit des interventions hélas trop ponctuelles d’Angela Burr, chef espionne en pré-retraite et, comme je l’ai dit, de Mayra Cavendish.

Pas sûr que d’outre-tombe John Le Carré ait apprécié tout cela, lui dont l’aversion pour les James Bonderies était légendaire. Il a néanmoins fait une minuscule apparition dans la série.
Notes : 1 – Officiellement la série s’intitule MI 5 en France du nom des services de renseignement intérieur du Royaume Uni, le titre anglais est Spooks, « fantômes », surnom des agents secrets britanniques.
Made in Korea n’est pas à proprement parler une série d’espionnage mais une série policière qui implique des espions. Elle nous ramène aux années 1970, en Corée du sud, sous la dictature de Park Chung Hee. La Guerre Froide bat son plein, le dictateur est soutenu par les USA, la guerre du Vietnam est à son apogée et les rapports entre les deux Corée sont particulièrement tendus. L’outil préféré du pouvoir, la KCIA, la CIA coréenne, constitue un État dans l’État. La série va raconter le conflit entre un officier de haut rang de la KCIA, Baek Ki-tae, et Jang Geon-young, un procureur de la ville portuaire de Pusan. Ce conflit, annonce un jour Baek à Jang, ne s’achèvera qu’avec la mort de l’un des deux.

La précision historique est la première qualité de Made in Korea. Le premier épisode se déroule lors du détournement du vol 351 de la Japan Airline vers la Corée du Nord, par la Fraction Armée Rouge, le 31 mars 1970. La chronologie du détournement est respectée et les faits y sont précisément reconstitués, à bord de l’avion comme au sol, à l’exception de la présence parmi les passagers de l’agent Baek Ki-tae qui, d’ailleurs, ne fait rien pour entraver l’action des pirates de l’air. Son intérêt est que le vol se déroule au mieux afin qu’il puisse revenir au plus vite à Séoul avec sa mallette remplie de la méthamphétamine donc il fait le trafic entre les yakuzas japonais et un gang de narcotrafiquants coréens. Ce n’est donc pas la bande de bras-cassés des pirates de l’air qui peut l’inquiéter.

Mais le trafic de « métha » est également du ressort de la Justice, donc, en cette occasion, il relève de la compétence du procureur Jang Geon-young, personnage très impliqué dans son travail et conscient de son devoir mais mal vu de sa hiérarchie. La rivalité des deux hommes va nourrir les 8 épisodes de cette première saison de la série.

Made in Korea joue bizarrement sur plusieurs tableaux à la fois. C’est une série policière, comme un beau générique et des musiques très référencées au film noir nous le suggèrent mais surtout comme l’incarne le premier de ses deux héros, l’agent Baek Ki-tae, froid, taiseux, efficace. Un Alain Delon dans les films de Melville, en bien mieux (1). Son alter-ego Jang, irruptif, imprévisible, éclate de rires sonores quand on ne s’y attend pas, perturbant bizarrement les scènes. Nombreux ont été les spectateurs coréens qui ont reproché à l’acteur de très mal interpréter son rôle. C’est plutôt la mise en scène qu’ils auraient dû prendre pour cible.

La présence d’une jeune policière, à la limite du registre comique, ajoute à l’impression de coexistence de deux séries en une seule. Made in Korea paraît ainsi composée d’une série dramatique avec Baek et la KCIA et d’une série comique avec les pirates de l’air, Jang et le Ministère de la Justice. Cette fâcheuse concurrence détruit la crédibilité de ce qui aurait pu être une plongée dans une région mal connue, pour nous autres européens, de la Guerre Froide.
Deux moments de la séquence du temple telle que décrite
Une autre façon d’envisager le comportement du procureur est de le relier à une séquence étrange où il poursuit Bae Ki-tae dans un temple au seuil duquel se tient une cérémonie chamanique. Celle-ci dégénère, le chaman une fois masqué est agressé par une jeune femme en transes qui est ensuite maîtrisée par sa famille tandis que le temple s’embrase, incendié par Bae pour couvrir sa fuite. On imagine mal séquence plus hétérogène au récit où elle ne joue aucun rôle sinon celui de laisser la folie y faire irruption. Tout comme les rires tonitruants de Jang rompent les conversations ou mettent fin à des situations. Tout comme la bande d’illuminés de la Fraction Armée Rouge dans l’avion.
De haut en bas : Jang surveille un suspect de sa voiture, Jang vient à bout d’un agresseur, plan large d’un hôtel où l’équipe de Jang espionne une rencontre entre mafieux, zoom avant sur les fenêtres des deux chambres.
Quoi qu’il en soit, la plus grande qualité de Made in Korea reste son esthétique, inventive sans être révolutionnaire, où les lumières, les couleurs et les contrastes traduisent bien plus que l’environnement urbain. L’obsession de Jang à faire éteindre les lumières dans la grande salle de travail a une valeur symbolique. Il se prive, lui et son équipe, de lumière (réelle) pour comprendre ce qui se joue dans l’ombre (symbolique). Mais au-delà, on constate les effets de couleurs sont principalement liés à Jang Geon-young et les relier à ses rires comme à l’incendie du temple au cours d’une cérémonie chamanique lui confère une fonction plus vaste que celle de simple procureur. Face à un Bae Ki-tae reptilien, pur produit d’une dictature corrompue, il brandit les seules armes possibles : le rire et la folie.
PS : Le prochain article sera également consacré à une série d’espionnage qui mérite qu’on s’y arrête davantage.
The Night Manager est un mini-feuilleton américano-britannique adapté par David Farr du roman homonyme de John le Carré. Réalisé par Susanne Bier, il a été diffusé en 2026 par BBC 1 au Royaume Uni et aux USA. Il est interprété notamment par Tom Hiddleston, Hugh Laurie, Olivia Colman, Alistair Petrie, Douglas Hodge, Michael Nardone, Diego Calva, Camila Morrone, Indira Varma, Unax Ugalde
Made in Korea est un mini-feuilleton coréen écrit par Park Eunkyo et Park Joonseok, mis en scène par Woo Minho et produit par Hive Media Corporation. Il a été diffusé sur Hulu et Disney+ fin décembre 2015. Il est interprété notamment par : Hyun Bin, Jung Woosung, Woo Dohwan, Cho Yeojeong, Seo Eunsoo, Won Jian, Jung Sungil, Kang Gilwoo,…





