Babylon Berlin est une série formidable. J’en ai parlé ici même depuis sa naissance, à l’époque de Ku’damm 56, Deutschland 83 et Unsere Mëtter, unsere Vater, autres grandes réussites de la télévision allemande. Mieux que ses camarades, Babylon Berlin est belle leçon à une télévision française qui, depuis l’assassinat de l’ORTF, cherche à retrouver l’inspiration en lorgnant sur ses voisins.
Babylon Berlin, c’est la résurrection de Fritz Lang et de Pabst par la télévision, le réveil de l’expressionnisme après un long sommeil, la République de Weimar enfin relue et réhabilitée, la fascinante vitalité des années 20 dans leur déclinaison Mittel Europa.

La défaite de 1918 a entraîné l’Empire des Hohenzollern dans son abîme de destruction et de mort. Les Dadaïstes ont dynamité le bon goût et la morale depuis les années 1915, Le cinéma expressionniste a pris le relais avec ses fables terrifiantes. Un vent de liberté balaie les nuits de Berlin, il faut bien s’amuser après avoir tant souffert et avant la prochaine tempête ! Hélas, à peine le temps d’une éclaircie et c’est déjà trop tard, la crise économique de 29 déferle sur l’Allemagne ! La misère s’épand dans les quartiers populaires comme une épidémie irrésistible, Pabst l’a portraiturée pour l’éternité dans Rue sans joie, Babylon Berlin y revient. Les chômeurs passent leurs nuits sur la corde à linge, au sens étymologique d’une expression née de ces dortoirs où l’on sommeillait sur un banc, retenu pas une corde.
Les plus aisés passent, eux aussi, « leurs nuits sur la corde à linge », mais au second sens qu’elle prit à l’époque, qui est celui de faire la bringue toute la nuit. Car pour les autres, les biens nourris, la musique mène le bal, avec entrain et brillance. La ritournelle Ein Tag wie Gold, qui succède à l’excellent Zu Asche zu Staub de la première saison et à la Voodoo Dance de la troisième, se grave dans nos mémoires tandis que l’on se laisse emporter par la jubilation des réalisateurs à filmer les centaines de corps sautillant sur la piste du Moka Efti. Si Babylon Berlin se distingue par son écriture, c’est au travers de ces chorégraphies collectives qui font d’une série historique et politique une authentique comédie musicale.

Au-dehors, tandis que les femmes font le trottoir, les assassins rôdent et des fous rêvent de dominer le monde, Lang en trace un tableau saisissant avec M le maudit et sa série des Mabuse. On sait que ce sont les fous et les assassins qui l’emporteront. En attendant, Babylon Berlin en croque quelques beaux spécimens.
Babylon Berlin épouse le climat artistique, intellectuel et social de cette Allemagne des années 1920. On plonge dans un Berlin décadent, certes, fêtard impénitent et corrompu jusqu’à la moelle, hanté par une misère abrutissante, électrifié par des courants politiques violemment antagonistes, mais animé d’une prodigieuse énergie. Le génie de la Mittel Europa est à son apothéose. Les scènes de cabaret sont de magnifiques saluts à la grande Marlène et à la culture des nuits berlinoises. Les procès des criminels par la secte La Main Blanche évoquent le procès d’Hans Beckert, le tueur d’enfants, par la voyoucratie berlinoise dans M le Maudit.

Et quitte à citer les grands anciens, les auteurs ont l’audace d’un bel hommage à Lotte Reiniger, la grande animatrice d’ombres chinoises des années 20. Trouée dans le récit, ce fragment volé à l’histoire du cinéma est mieux qu’une citation, il livre l’imaginaire visuel de l’époque et donc des personnages, tout comme on jouit de leur univers musical.

Depuis ses débuts, la série ne recule devant aucune difficulté, comme, cette fois, de raconter cinq histoires en mêle temps, reliées entre elles par les interactions entre un ou deux personnages : une affaire de règlements de comptes sanglants dans les milieux de la boxe, la corruption d’un poste de police entier, l’infiltration des SA par le policier Géréon Rath (Volker Bruch), un chantage exercé à l’encontre de l’héritier d’une dynastie de fabricants d’armes Alfred Nyssen (Lars Eidinger), les manœuvres souterraines des services secrets soviétiques et les crimes de La Main Blanche. Menés de front, ces récits couvrent l’étendu du spectre social berlinois, des bas fonds à l’aristocratie industrielle, des nazis excités à la paisible et (trop) confiante communauté juive. On suit deux, trois complots simultanément dans une société toute neuve que tout le monde semble s’acharner à détruire par appât du gain, fanatisme politique, instinct de survie ou simple bêtise. Aucun temps mort n’est toléré, d’ailleurs le temps, on n’a pas le temps de le prendre, le nazisme est déjà dans l’antichambre.
La novice Charlotte Ritter (Liv Lisa Fries) a été virée de la police pour avoir protégé sa délinquante de sœur. Pour gagner de l’argent, elle s’engage dans un marathon de danse, occasion de nouvelles chorégraphies s’effondrant sur elles-mêmes à mesure que les heures passent. Ce marathon est comme le condensé de la saison, de la série et peut-être même de la République de Weimar. Entre la défaite de 1918 et l’avènement d’Hitler au pouvoir il y a 15 ans, seulement 15 ans pour tout inventer sans s’arrêter de danser : le Bauhaus, l’Expressionnisme, le Kammerspiel, Brecht, l’âge d’or du cinéma allemand, l’homosexualité décomplexée, le cabaret version Ange Bleu, jusqu’à ce que, brutalement, toutes les lumières s’éteignent sur les danseurs épuisés.
Mais ne nous y trompons pas, chaque élément de cette narration est ancré dans une documentation et une analyse sociale et politique exigeante. Le trauma de la 1ère guerre mondiale persiste sous le crâne de Géréon Rath, désormais livré à un psychiatre expérimental après un intense usage de drogues. Aussi libérée soit-elle et jouissant d’un tout récent statut social enviable de policière, Charlotte Ritter, qui passe d’un amant à l’autre, fume, boit et ne renâcle pas devant un rail de cocaïne, reste prisonnière des discriminations sexuelles et se voit contrainte de se prostituer pour arrondir ses fins de mois. Le richissime Alfred Nyssen est immature et délirant. Pas un personnage qui n’ait ses faiblesses, incarnant les fragilités de la société dans laquelle il évolue.

Pour nous qui savons comment les choses se termineront, c’est un jeu sans attrait que de détecter les signes avant-coureurs de la chute, de déceler les futurs bourreaux sous les habits d’honnêtes hommes et de plaindre d’avance les futures victimes. La piste de danse disparaîtra sous un amas de cadavres, on le sait, mais eux, les danseurs, ne le savent pas et c’est leur chance.
Aussi se demande-t-on pourquoi l’histoire ne déraperait-elle pas ? L’uchronie est une tentation permanente, une attente vaine mais une épice que le spectateur ajoute lui-même au récit. On est simultanément dans Tintin et dans Dickens, chez Brecht et chez Freud, déjà chez Alfred Döblin bientôt chez Hans Fallada. Se laisser embarquer si facilement est un pur bonheur et puis – sait-on jamais ?- si les choses ne se déroulaient pas comme on les connaît ? Si la fiction se substituait à la réalité ? Si nous avions une seconde chance ?

Hélas pour les rêveurs, la seule question qui vaille s’écrit autrement. Ce Berlin des années 20 dépeint à un siècle de distance, cette Allemagne fantasmée balayée par les Nazis en 1933, nous parlent-ils de l’Allemagne actuelle ? Il semble qu’il y ait des ressemblances puisque le réalisateur Henk Handloegten s’inquiétait dans la presse de la dérive d’une large partie de la population allemande vers l’Extrême-Droite.
Il n’y a, en réalité, jamais de seconde chance, il n’y a pas, non plus, de répétition. Nous le savons, la matière du présent est trop complexe, trop déterminée par le passé pour se laisser ainsi déjouer. « Weimar ne peut pas et ne va pas se répéter : L’histoire a trop d’imagination pour cela. Ceux qui s’attendent à un deuxième Weimar ne font preuve que d’un manque d’imagination. Mais le regard porté sur la première république allemande aiguise encore le sens de la situation historique et de ses dangers pour la démocratie. » (1)
Notes : 1- Michael Stürmer, Berlin ist nicht Weimar, Welt 10.09.2018.
Babylon Berlin est un feuilleton allemand en 12 épisodes écrits et réalisés par Tom Tykwer, Achim von Borries et Hendrik Handloegten dont la quatrième saison a été diffusée à partir d’octobre 2022 sur la chaîne allemande Sky. Il est interprété notamment par : Volker Bruch, Liv Lisa Fries, Lars Eidinger, Benno Fürmann, Hanno Koffler, Christian Friedel, Meret Becker,…


