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Le mouvement féministe et la pornographie à la fin des années 1960/ début des années 70, forment l’attelage incertain qu’Ellen Rapapport a pris le risque de mener dans les tours et détours d’une comédie tout à fait réussie. Il fallait certes être une femme pour le guider avec justesse, mais la pertinence n’aurait suffi si elle n’avait pu compter sur deux alliés de poids : l’humour toujours bienveillant de l’auteure et l’hédonisme des années 1970 qui nous fait aujourd’hui tellement défaut. La première saison a été accueillie chaleureusement par la presse en général, féminine en particulier, signe rassurant que les acquis de la Révolution Sexuelle n’ont pas été totalement gommés par l’actuel rigorisme.

Au gauche, Gloria Steinem, à droite, Bella Abzug

Tout commence par un cauchemar : Debout sur une scène, Joyce Prigger se voit prononcer un discours devant un public dans lequel figurent au premier rang deux figures incontournables de la Deuxième Vague Féministe : Gloria Steinem, un panier de tomates sur les genoux, et Bella Abzug coiffée de son éternel chapeau. Les tomates atterrissent en nombre sur Joyce, qui n’échappe à la tomatation (1) qu’en s’éveillant.

Féministe, Joyce l’est pourtant jusqu’au bout des ongles. Issue d’un milieu aisé libéral, admiratrice des meneuses de la cause féminine et des femmes influentes de son temps, elle rêve de donner au féminisme son magazine : The Matriarchy Awakens (Le matriarcat s’éveille). Après quelques désillusions auprès d’investisseurs potentiels, elle croise la route de Doug Renetti, patron des éditions Buttom Dollar, qui se déclare prêt à miser sur son projet. La seule condition qu’il pose est d’accepter un compromis avec sa production habituelle : les magazines pornographiques. Autrement dit, il offre de réaliser un magazine érotique pour femmes dans lequel des articles de qualité, concernant spécifiquement les femmes, alterneraient avec des photos d’hommes nus. En bon commerçant, il argumente qu’au regard de l’austérité des textes de Joyce, un peu de sensualité ferait mieux passer le message.

Et puis, pourquoi les femmes ne bénéficieraient-elles pas, elles aussi, de leur presse érotique ? La proposition n’est pas si outrageante dans les années de la Révolution Sexuelle, Elle est même cohérente puisque Doug offre à Joyce de prendre en charge le financement, la distribution, la communication et le personnel, tandis que la jeune femme dirigera la rédaction.

Arrivé de Joyce (Ophelia Lovibond) dans les bureaux de Buttom Dollar

Un tel magazine a réellement existé à partir de 1973 avec Playgirl, un Playboy pour femmes, qui reprenait à son compte la cohabitation entre articles d’auteurs renommés et photos érotiques. Les rôles sont seulement inversés puisque c’est la femme du tenancier de boîte de nuit Douglas Lambert qui lui conseilla de suivre l’évolution des mœurs en cours et de fournir aux femmes émancipées le magazine qu’elles attendaient. Quasi simultanément, Bob Guccione, l’éditeur de Penthouse, et sa femme Kathy Keeton lançaient un concurrent, Viva, auquel collaborèrent Simone de Beauvoir, Joan Baez ou Anaïs Nin pour ne citer qu’elles.

L’indéniable succès de Minx

Le type d’imagerie érotique de magazines avec ce qu’elle comporte d’objectivisation du corps – pour utiliser le vocabulaire contemporain – et de représentation stéréotypée de la sexualité de l’autre sexe n’était donc apparemment plus réservée aux hommes. Mais était-elle acceptable par les féministes ? Autrement dit, les deux perceptions (2) pouvaient-elles se substituer si aisément l’une à l’autre ?

Joyce et Doug (Jake Johnson)

Pour sa démonstration, la comédie dispose du roublard et pragmatique Doug et la naïve et idéaliste Joyce, deux personnages comme elle aime les apparier : totalement incompatibles, mais parfaitement indissociables. Un homme/une femme, l’un issu des quartiers populaires/l’autre des banlieues bourgeoises, un businessman dénué de principes/une intellectuelle militante, un conquérant/une idéaliste. Leurs tenues sont leurs signes distinctifs, costumes bariolés et chemise ouverte jusqu’au nombril pour Doug, tailleur-pantalon uni et col fermé pour une Joyce.

Au-dessus, Richie (Oscar Montoya), le photographe, en-dessous, Tina (Idara Victor), devenue une brillante gérante

Ceux qui les entourent ne sont pas des personnages, mais des types : la bimbo plus maligne que l’on croit, les féministes bourgeoises hautaines, l’homosexuel sensible, la secrétaire ultra-compétente qui avale les échelons, les strip-teaseurs stupides, la « desesperate wife » issue de sa banlieue blanche aisée, etc. Il faut tout de même compter avec cette dernière, Shelly, la sœur de Joyce, qui accomplit en toute sincérité sa révolution culturelle et sexuelle tandis que sa jeune et brillante sœur en reste à son engagement intellectuel. Figure discrète et sensible, Shelly échappe à la case « desesperate wife » et, par son exemple, transforme de cours du récit

Shelly (Lennon Parham) succombe à Bambi (Jessica Lowe)

Dans tout cela, rien de commun avec l’univers douloureux de The Deuce, la fresque sociale de David Simons sur la naissance du cinéma porno à New York dans les mêmes années. Chez David Simmons, les personnages ont leur propre identité, leur passé, leur destin, ils ne représentent qu’eux-mêmes. Dans Minx, tel qu’Ellen Rapapport l’a voulu, c’est le groupe tel qu’il est décrit, multiforme et contradictoire, qui évolue et subit les aléas du récit. Et puis, ici, à la différence de la côte Est, pas de drogue – ou seulement récréatives -, ni de sida – il se développera dans les années 1980 -, ni de violences – la mafia y est assez sympathique et les pervers n’existent pas -. Si l’on compare les deux séries, tout oppose une vision californienne hédoniste, où les rapports humains semblent se défaire des interdits de l’ancien temps, et une vision new-yorkaise presque désespérée, où passer de la prostitution au film porno relève de la rédemption sociale.

Une séance photo pour Minx

Nul idéalisme, pourtant, dans Minx. À Pasadena, où se situent la maison d’édition et ses studios de prise de vue, les préjugés cèdent la place aux affaires dans un joyeux bazar, typique de l’époque. « Politique, culture, sexualité » ainsi Joyce définit-elle sa création devant Constance, la riche veuve qui a investi dans Minx et est devenue la propriétaire des éditions de Doug. Le magazine a conquis les Etats-Unis du Pacifique à l’Atlantique, Rolling Stone fait sa couverture avec une photo sexy de Joyce légendée : « Joyce Prigger prend en charge la Révolution Sexuelle », La rédaction est conviée aux soirées en vogue, des éditions internationales se préparent, portées par la gestion efficace de Tina, l’ex-secrétaire devenue gérante.

Constance (Elizabeth Perkins) et Joyce

Mais tout n’a qu’un temps. Si Viva inspire les débuts et le succès du magazine Minx, les difficultés de Playgirl influencent la fin de la série. Un problème se présente, en effet, qui révèle une vraie faille : le nombre de lecteurs hommes homosexuels de Minx croit dangereusement aux yeux de Constance. Il est clair à ses yeux que les annonceurs achètent des encarts dans un magazine féminin, non dans un magazine pour homosexuels, elle connait suffisamment les milieux d’affaire pour sentir le danger. Le temps n’est pas venu de monter une affaire rentable avec des gens qui se font encore rafler par la police et sont toujours considérés comme des malades mentaux par l’Association de Psychiatrie Américaine. La question reviendra sur le tapis d’une façon plus décisive avec un article de Shelly sur une lesbienne qui, pourtant, a le mérite d’être une femme, donc de relever du lectorat déclaré du magazine. L’argument ne passera pas.

Devant la maquette du premier numéro de Minx

Comme tout mouvement social et politique, le féminisme n’a cessé de se heurter à sa définition. Sa définition commence avec celle de ses limites : divorce entre féministes bourgeoises blanches et féministes noires et pauvres aux USA, distance ou pas avec les autres mouvements sociaux, question du voile, rejet du transféminisme par une partie des féministes et autres écueils qui ont jalonné son histoire.

On n’en finit jamais de devenir ce que l’on désire être.

Notes : 1 – Lapidation où les pierres ont été remplacées par des tomates. 2 – Je traduis ici le fameux « gaze » américain.

Minx est un feuilleton américain en deux saisons (10 épisodes puis 8) créé par Ellen Rappaport et diffusé par HBO Max (1ère saison) puis Starz (2de saison) en 2022 et 2023. Il est interprété notamment par : Ophelia Lovibond, Jake Johnson, Jessica Lowe, Lennon Parham, Idara Victor, Oscar Montoya, Elisabeth Perkins…

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