
Jean-Xavier de Lestrade jouit d’une solide réputation depuis son Oscar en 2002 pour son film documentaire Un coupable idéal et le coup d’éclat de Soupçons la série documentaire de 2004 dans laquelle il suivit l’affaire Michael Peterson (1). Sambre n’a pas été écrite par lui, mais par Alice Géraud et Marc Herpoux, à partir de l’enquête publiée par la première sous le titre : « Sambre. Radioscopie d’un fait divers » (2). Ce travail à trois donne naissance à une œuvre exemplaire, la première série française à m’avoir passionné à ce point.
Tout y sonne juste, tout y est rigoureusement dessiné. Comment saurais-je que la tonalité ou le phrasé de tel acteur américain sont justes, plats ou faux ? D’un francophone, je le détecte à l’instant où les mots sortent de ses lèvres. Et cette fois, ce que j’ai entendu n’a que rarement sonné aussi juste, c’est-à-dire avec l’accent du réel. (3)

Il faut néanmoins attendre le milieu du premier épisode pour être emporté par le récit, en raison du comportement désinvolte de la police à l’égard de la première victime de celui qui sera bientôt connu comme « le violeur de la Sambre ». Cette agression a lieu en 1988, tout a changé depuis, à la fois pour les victimes, qui craignent moins de porter plainte, et pour les policiers qui, si j’en juge d’après mon expérience, prennent mieux en compte ces plaintes, avec le professionnalisme que l’on attend d’eux.
Le violeur de la Sambre ayant opéré entre 1988 et 2018, ce sont trente années qu’il faut parcourir en respectant le vieillissement des personnages, l’évolution des décors et paysages et plus généralement l’effet du temps sur la société humaine.
Pour ce faire, les auteurs ont choisi de découper leur série en 6 épisodes centrés sur un personnage : la victime, la juge, la maire, la scientifique, le commandant (de police) et enfin le violeur, Enzo Salina. La méthode facilite les ellipses et permet d’identifier les obstacles que rencontre chacun des protagonistes d’un tel drame.

Car à l’origine de l’affaire, il n’y a qu’un témoignage incomplet, celui de Christine Labot qui nie le viol et ne déclare qu’une tentative de vol. À ce déni qu’elle entretiendra jusqu’aux derniers instants s’ajoute plus tard celui de la police pour laquelle s’il y a un violeur, ce ne peut être qu’un déséquilibré étranger à la région. Il lui faudra 12 ans pour admettre qu’elle doit traquer un violeur en série et que celui-ci est un autochtone. Quant aux autres victimes, seule une partie porte plainte, la honte et la crainte du discrédit pousse la plupart à cacher leur agression jusqu’à leur entourage. Le non-dit est une gangrène qui se propage dans toute la population.

Le déni ne sévit pas seulement du côté des victimes, il est massif au commissariat. Le criminel est en réalité un homme connu de tous, bon père de famille, ouvrier modèle et entraîneur de football, copain avec la moitié du commissariat. Un fait caricatural, mais authentique, résume à lui seul la situation : un portrait robot a été réalisé sur les indications d’une victime, il est le portrait parfait du violeur recherché. Le dessin est affiché dans le commissariat sans que personne reconnaisse le copain Enzo avec lequel on partage si souvent une bière, y compris quand celui-ci plastronne aux côtés de l’image.
Au dessus, Irène, la juge (Pauline Parigot), en dessous, Cécile, la mathématicienne (Clémence Poésy)
Il faut une jeune juge d’instruction pour comprendre que les plaintes pour viol concernent le même homme, il faut une jeune scientifique belge pour découvrir le quartier d’où est issu le suspect, il faut une « Maire Courage » pour alerter la population et appeler les femmes à la prudence. Aucune des trois n’est vraiment suivie, au contraire. Les deux plus jeunes sont freinées par l’une par son ami procureur, l’autre par son mari, avec le même reproche de surinvestissement, la redondance et un peu artificielle, mais passons… De son côté, la maire est attaquée par son opposition et lâchée par son « parrain » politique qui, vraisemblablement, comprend qu’une affaire de violeur en série n’est bonne ni pour sa circonscription, ni pour lui-même .

« C’est ce ballet de l’échec qui est mis en scène au travers des personnages de la série. Seules quelques personnes, par leur courage, leur ténacité, leur humanité, ont tenté, presque seules contre tous, d’enrayer la mécanique de l’échec policier et judiciaire, d’écouter la parole de ces femmes” déclare Alice Géraud (4). La grande qualité de Sambre est toutefois de ne pas caricaturer l’échec des institutions, comme c’est devenu la mode.

Le violeur, lui, est présent du premier épisode au dernier. Aucun suspense donc, puisque l’on sait qu’il sera pris. Ce qui nous retient est plus puissant et j’avoue que j’ai rarement trouvé dans une série française une évocation aussi prenante, peuplée de personnages aussi attachants. L’indéniable talent des auteurs et des acteurs à livrer des personnages dans ce qu’ils ont de plus humain, de moins réductible à la stylisation, qu’ils soient héroïques ou honteux, perspicaces ou aveugles emporte l’adhésion. Ce sont les trois femmes spontanément solidaires de victimes qu’elles comprennent trop bien, les victimes qui se murent dans le silence, parce qu’elles n’ont ni les mots à mettre sur leur souffrance, ni la force d’affronter le qu’en-dira-t-on, les flics à côté de la plaque parce qu’ils sont surchargés de travail, qu’ils manquent désespérément de moyens et surtout parce qu’à vivre dans une communauté, on n’en distingue plus les traits, et enfin une Justice volontaire mais débordée parce qu’elle aussi manque de personnel, de temps et que les dossiers s’empilent.

Le temps qui manque, Jean-François de Lestrade le donne aux êtres qu’il filme. Longs plans, mouvements suaves, attention portée aux visages, aux expressions plutôt qu’à l’action, refus du spectaculaire et pudeur à l’égard des victimes – on n’assiste qu’à l’amorce de seulement deux agressions -, souci porté au cadre social d’un Nord massacré par la désindustrialisation – l’affiche électorale de Le Pen sur la porte d’une cabine téléphonique suffit à nous rappeler ce qu’il en est advenu -, tout cela contribue à ce que nous nous reconnaissions dans ceux qui vécurent, au tournant du siècle, les tragiques évènements de la vallée de la Sambre (5). Telle est l’essence de la télévision.

Ce qui restera opaque, inaccessible, ce sont les démons intérieurs d’Enzo Salina. On sait qu’on ne filme par le vent mais seulement l’effet du vent à la surface de l’eau. Enzo tente à la toute fin de s’expliquer en dévoilant les deux personnalités qui l’habitent. Le bon et le mauvais, l’ange et le démon, le père de famille et le violeur. Dans la vie réelle, les experts psychiatriques ont avancé cette analyse devant le tribunal et Dino Scala (son véritable nom) suit depuis un sérieux traitement psychiatrique en prison. Dans la série, le commandant de police, lui, balaie brutalement l’argument. Le sujet est vite expédié : à ses yeux, Enzo est un bon père de famille qui viole, point à la ligne. Nous-mêmes, en l’écoutant, ne croyons pas davantage à une confession sans réelle conviction. Nous avons certes assisté aux crises d’Enzo contre sa famille, sa propre femme a révélé que la sœur de son mari a été victime d’inceste toute son enfance, mais on ne s’y est pas attardés. Pourquoi ? Qu’est-ce qui se joue ici ? Les faits objectifs contre les supputations ? La mathématicienne Cécile avait précédemment prouvé qu’une experte en psychologie s’était gravement trompée sur le profil du violeur en série. Sciences dures contre sciences molles ? Sur quel terrain Sambre nous abandonne-t-elle ?

La presse de l’époque, comme la police, fut choquée de découvrir que sous un homme « ordinaire » et même plutôt sympathique se cachait un violeur en série. Nombre de criminels psychopathes ont été ou sont pourtant de parfaits citoyens. John Wayne Gacy Jr., le « clown tueur », un notable de Waterloo, dans l’Iowa, se déguisait en clown pour amuser les enfants de l’hôpital tout en entassant les cadavres dans son sous-sol ; en Floride, le policier Gerard Schaefer embarquait des autostoppeuses dans sa voiture de fonction en les sermonnant sur les risques de l’autostop avant de les conduire dans un bois à l’écart pour les violer, les torturer et les assassiner ; François Vérove, dit « le grêlé », tueur et violeur d’enfants, fut gendarme puis policier, père de deux enfants, il finit sa carrière comme chef de la brigade des mineurs à Montpellier. Et la liste pourrait s’allonger avec quantité d’autres criminels dissimulés sous les apparences les plus paisibles. La question qui se pose est de savoir si n’importe qui est potentiellement un criminel en série ou si certains criminels en série savent prendre l’apparence de n’importe qui. La nuance importe. Sambre la respecte-t-elle ? (6)

Notes : 1 – Lire à ce sujet : https://www.telerama.fr/television/michael-peterson-je-dois-ma-libert-jean-xavier-de-lestrade-et-son-film,92931.php . 2 – Après avoir écrit pour Libération, Alice Géraud a également fondé l’excellent site d’information Les Jours. « Elle est membre de « Toute Ressemblance… », un collectif d’auteures travaillant sur la narration du réel. « Sambre. Radioscopie d’un fait divers » a été publié aux éditions JCLattès et a obtenu le prix du livre du Réel. 3 – La question est assez importante pour que j’y revienne dans de prochains articles. 4 – in « La fiction et le collectif peuvent sauver des vies, la preuve avec la série Sambre », par Karin Tshidimba, La Libre Belgique, 08-11-2023. 5 – Le Huffington Post n’en écrit pas moins, après la première diffusion : « Ce lundi, ses deux premiers épisodes ont été regardés par 3,46 millions de téléspectateurs, selon Médiamétrie, soit 18,8 % de l’ensemble du public. Un peu moins que L’Amour est dans le pré sur M6, numéro un des audiences dans la soirée. » 6 – Mise à jour du 12 avril 2024 : https://www.liberation.fr/societe/police-justice/violeur-de-la-sambre-deux-nouveaux-signalements-analyses-par-la-justice-20240412_YJUXZZH5MFBQHKF2KCULAGBTKY/
Mise à jour : 15 mai 2025 : https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/05/15/le-violeur-de-la-sambre-dino-scala-est-a-nouveau-entendu-par-la-justice-aujourd-hui_6606170_3224.html
Sambre est une mini-série franco-belge en six épisodes, écrite par Alice Géraud et Marc Herpoux, réalisée par Jean-Xavier de Lestrade et diffusée fin 2023 sur La Une en Belgique et sur France 2 en France. Elle est disponible en replay sur France 2. Elle est interpréte notamment par : Alix Poisson, Jonathan Turnbull, Julien Frison, Pauline Parigot, Noémie Lvovsky, Clémence Poésy, Olivier Gourmet, Louise Orry-Diquéro,…


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