Knutby est le nom d’un village suédois où vivotait depuis 1920 un groupe de croyants d’obédience pentecôtiste. L’arrivée dans les années 1990 de la pasteur Åsa Waldau attira de nouveaux fidèles, sa force de conviction accrut notablement la communauté, et c’est ainsi que plusieurs pasteurs s’installèrent à Knutby, en particulier Hege Fossmo avec lequel Åsa travaillait déjà ponctuellement.
(Dans la série Knutby, Åsa s’appellant Eva et Hege, Sindre, j’utiliserai donc ces prénoms pour les identifier.)
Sindre (Einar Bredefeldt) prêchant. Dessous, son audience avec sa femme Kristina (Klara Hodell Risberg) au premier plan
La dérive de cette communauté, dans les années 1990, vers un sectarisme échevelé laisse pantois le téléspectateur quel qu’il soit, de l’athée le plus farouche au croyant le plus sincère. Elle s’acheva par un meurtre et une tentative de meurtre, sans compter le décès de Kristina, la première femme de Sindre, considérée par la Justice comme « accidentelle » mais sur laquelle le doute plane encore.
À l’époque, l’affaire eut un retentissement considérable en Suède, de multiples articles de journaux et émissions de télévision lui furent consacrés. La série Knutby prend la suite après une série documentaire anglo-suédoise de 2021 intitulée Pray, Obey, Kill (Prie, Obéis, Tue). Le nom du village devint même un nom commun dans la langue courante.

La relecture permanente de la Bible, seule et unique référence, et la possibilité de la citer et de l’interpréter à sa guise, sont la voie ouverte aux impostures. L’éclatement d’une religion en courants distincts mettant l’accent sur tel ou tel aspect du dogme au détriment des autres et la structuration en communautés autonomes facilite la dénaturation du discours biblique. Under the Banner of Heaven nous avait déjà fourni un dramatique exemple de secte mormone, mais l’affaire de Knutby, située en Europe au sein d’une population peu sujette à l’emphase, sème un doute supplémentaire sur les dérives des mouvements charismatiques. Ceci d’autant plus que l’on a connaissance de leur poids politique croissant.
Je résume à présent les faits de cette affaire de Knutby dont la chronologie est respectée par la série, mais qui se sont en réalité étalés sur cinq ans, de 1999 à 2004, et sont ici condensés en 6 épisodes.
Anna, une adolescente orpheline de mère, s’installe à Knutby, séduite par l’ambiance de camaraderie de la communauté. Parallèlement, les pasteurs Eva et Sindre découvrent dans leurs lectures de la Bible que l’expression « fiancée du Christ » ne désigne pas expressément l’Église. Dans l’hypothèse où il se serait agi d’une personne, ce rôle leur semble naturellement destiné à Eva.
Les fiancailles d’Eva et du Christ, par une nuit d’orage
Sitôt dit, sitôt fait, les fiançailles du Christ et d’Eva se déroulent dans la chapelle, en la seule présence de Sindre. La fiancée reçoit de Dieu le nouveau prénom de Trisa. Par la suite, Sindre, en tant que prêtre, sert d’intermédiaire au Christ pour satisfaire (manuellement uniquement) sa fiancée.
La communauté accueille avec joie l’annonce selon laquelle Jésus a choisi Knutby pour son retour sur Terre, ce qu’il a prouvé en choisissant sa future épouse Eva/Trisa. On s’éloigne ostensiblement du dogme chrétien…
Dans un cadre mental où Dieu est présent à chaque instant de la vie, il devient vite possible de croire ou de faire croire que le moindre incident est un signe et que les interventions divines revêtent n’importe quelle forme. Les syncopes feintes ou réelles de Sindre témoignent de son combat contre Satan. L’interprétation « magique » vient en premier.
Bien évidemment, la Fiancée du Christ est désormais incontestable au sein de la communauté et le pasteur jouit de l’aura que lui conférent ses visions pour satisfaire ses appétits sexuels, point incontournable des phénomènes sectaires.

De toute évidence, l’aspect le plus fascinant du récit est la relation entre les manipulateurs et leurs victimes et, accessoirement, entre les deux manipulateurs. Le poison dont ils usent et abusent est une religion omniprésente, sans la moindre profondeur de pensée ni liberté de réflexion et à laquelle personne ne peut échapper ne serait-ce qu’un instant. Cette emprise signe le caractère sectaire de la communauté pentecôtiste de Knutby.
Conflit entre Eva (Aliette Opheim) et Sindre au sujet de la lettre anonyme
Aussi proche, d’ailleurs, du charismatisme que du pentecôtisme, Sindre savait user à son profit des messages divins et des interventions du Saint-Esprit. Pour la communauté, ses rêves étaient des révélations, une lettre anonyme devenait une prophétie, un texto traduisait la volonté de Dieu.
Pour nous faire admettre que des personnes intelligentes puissent s’égarer à ce point, Knutby fait appel à nos sens. On ne comprend rien à une telle histoire si on ne l’aborde qu’intellectuellement. Il faut partager leur sensibilité, leurs émotions, ce qu’ils ont physiquement et affectivement ressenti et qui a subjugué leur raison. Et ceci, l’image peut nous aider à l’atteindre instantanément, à la fois en l’illustrant et en nous transmettant les réactions des personnages.

Lorsqu’Anna arrive à Knutby, c’est l’été. La nature est épanouie, les membres de la communauté respirent la joie de vivre, la lumière est chaleureuse, les blés sont blonds, les enfants sont blonds, eux aussi, le lac invite à se baigner, on voudrait que les journées ne s’achèvent pas. Comment ne pas se laisser séduire quand, de plus, chaque personne vous sourit et vous témoigne son affection ? A-t-on dès lors envie de retourner en ville, de côtoyer une foule maussade pour achever sa journée en s’enfermant dans un appartement ? D’autant qu’Anna découvre en Eva une mère de substitution. Sa projection affective sur Eva la livre corps et âme au bon vouloir de la Fiancée du Christ.
La rencontre d’Anna (Alba August) et d’Eva
Et puis, à Knutby, l’illusion de liberté est totale. Les premiers à provoquer et à enfreindre les règles de bienséance, par exemple, ne sont autres qu’Eva et Sindre. Ce sont eux qui poussent chacun à user de sa liberté. Il n’y a qu’une limite : ne jamais remettre en cause ce qui assure leur pouvoir : le dogme de la Fiancée du Christ et les visions prophétiques du pasteur. Auquel cas, Eva n’hésite pas un instant à mettre le coupable au ban de la communauté et à user de violence psychologique ou physique.
Notre perception passe par les yeux et le coeur d’Anna. Knutby nous prend au début de son chemin et suit son évolution jusqu’au basculement dans la folie. La précision du scénario est telle qu’à aucun moment sa sincérité ne peut être mise en doute, la foi la pénètre peu à peu jusqu’à la rendre totalement dépendante.
Lorsque soudain, par une volte-face incompréhensible pour elle, Eva et Sindre la déclarent pécheresse, le sol se dérobe sous ses pieds. Sa mise à l’écart de la communauté, sous prétexte que le mal se serait emparée d’elle, sans qu’elle en connaisse la raison, est le début d’une longue torture morale où Eva joue le rôle de la persécutrice.

On ressent son incompréhension abyssale et son besoin existentiel d’être absoute de péchés dont elle ignore la nature. Les scènes nocturnes, dans le sous-sol où elle est reléguée, baignant dans la pénombre, nous montrent une Anna désespérément seule. C’est le moment choisi par Sindre pour lui fait comprendre que Mikaela a achevé son rôle sur Terre et qu’il faut l’aider à « revenir à la maison », c’est-à-dire auprès de Dieu.

Après une tentative ratée et son expulsion de Knutby, les textos de Dieu relayés par Sindre lui arrivent en flux continu pour lui ordonner d’achever sa « mission ». Elle appelle Sindre qui ne peut que l’encourager à suivre les paroles de Dieu, il est prêtre. Mais il est homme également et Elisabeth, sa nouvelle maîtresse, n’attendra pas un impossible divorce, ce qu’ignore évidemment Anna.


Anna n’a plus de choix. Au bout du tunnel, l’attend le crime qu’elle doit commettre pour se racheter. Et lorsque le meurtre s’accomplit, c’est une toxicomane de la foi en manque d’amour qui exécute deux innocents sur ordre de son dealer.

Ce sont les textos qui ont donné son retentissement à cette affaire criminelle. Depuis, notre société a changé et la manipulation par courriels ou textos s’est considérablement démocratisée, si je puis dire. Elle relèverait aujourd’hui du tout venant de la rubrique des faits-divers. Avec les années, cette dramatique histoire a certainement perdu de son exceptionnalité, mais elle éclaire toujours d’une lumière tranchante la violence de ce monde d’intox et de manipulations qu’est devenu le nôtre.
Marx parlait d’opium du peuple à propos de la religion. Opiox serait plus pertinent au sujet de Knutby.
Knutby est un mini-docu-fiction suédois en 6 épisodes, adapté du livre de Jonas Bonnier Knutby par lui-même, Fredrik Agetoft et Anna Plat. Il a été diffusé en Suède sur TV4 en 2022. Il est interprété notamment par : Alba August, Einar Bredefeldt, Aliette Opheim, Emilia Roosmann, Klara Hodell Risberg,…








