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Under the banner of Heaven (Sur ordre de Dieu) est l’adaptation pour le petit écran d’un ouvrage de Jon Krakauer consacré aux meurtres de Brenda Wright Lafferty, qui eut la gorge tranchée, et de sa fillette de 15 mois, Olivia, décapitée le 24 juillet 1984 dans l’Utah, aux USA. Ce jour était férié dans cet État, en mémoire de l’installation des premiers Mormons dans la vallée du Lac Salé, en 1847. Brenda (Daisy Edgar-Jones), 24 ans, était l’épouse de Allen Lafferty (Billy Howle), l’un des cinq fils d’une puissante famille de Mormons, ”les Kennedy de l’Utah” comme ils se surnommaient eux-mêmes. La série rapporte les détails de l’enquête, qui se focalisa essentiellement sur la famille Lafferty et se conclut par l’inculpation de deux de ses membres. L’un est mort en 2019 après 39 ans d’incarcération, le second est toujours en prison.

Cette plongée dans l’univers des Mormons déroutera bien des spectateurs français, peu au fait de la religion professée par l’Église des Saints des Derniers Jours, issue du christianisme mais qui en a dérivé si loin qu’il est difficile de la considérer encore comme chrétienne. Prise entre les nécessités du documentaire et les exigences de la fiction, la série épouse le rythme lent, parfois irrégulier, des reconstitutions de crimes réels (les true-crimes series). L’action se réduit à des scènes de la vie passée ou actuelle du clan des Lafferty, introduits par les multiples interrogatoires d’Allen, le mari soupçonné, et à des rappels de l’histoire des fondateurs du Mormonisme, puisque celle-ci est la référence constante des Mormons, autant, sinon plus, que la Bible. Ces flash-backs, qui sont la plaie des séries actuelles, ralentissent certes l’action mais nous renseignent sur l’arrière-plan mental de personnages qui légitiment leurs actes en se référant systématiquement aux évènements constitutifs de leur culte. Comme dans toutes les religions.

Il compte donc de savoir que le fondateur du Mormonisme s’appelait Joseph Smith et qu’il naquit en 1805. À l’âge de 14 ans, il prétendit avoir reçu de Dieu et de Jésus la mission de restaurer la vraie religion chrétienne, toutes les églises s’étant fourvoyées dans l’apostasie. Trois ans plus tard, un ange lui aurait révélé l’existence du livre du prophète Mormon, rédigé en « égyptien réformé » sur des plaques d’or et qu’il aurait traduit grâce à deux pierres magiques. Ce livre relate l’exode de tribus d’Israël en Amérique, 600 ans avant notre ère et l’apparition de Jésus après sa Résurrection aux descendants de ces émigrants. En 1830, porté par le projet de refonder Sion, Joseph Smith fuit les persécutions en émigrant vers l’ouest avec ses fidèles. Il finit assassiné en 1844 dans l’Illinois. Le périple vers l’Ouest s’acheva en 1847, pour les premiers colons, et coûta la vie non seulement à beaucoup d’entre eux mais aussi aux Amérindiens qu’ils massacrèrent pour se frayer un chemin puis une place dans l’Utah. Le Mormonisme est donc une religion intimement liée à l’histoire américaine, mais elle est bien plus pour l’universitaire Carter Charles pour lequel « le Livre de Mormon canonise l’idée que le peuple américain est élu de Dieu, envoyé dans la nouvelle Terre promise ».

En totale opposition avec le Concile de Nicée, et donc avec le dogme partagé par toutes les églises chrétiennes, les Mormons croient que la Trinité est composée de trois dieux séparés, que Jésus est un homme ayant accédé à la divinité et que si l’homme est créé à l’image de Dieu, c’est parce que Dieu était lui-même un homme devenu Dieu.

Au visionnement de la série, on découvre, un peu surpris, que les Mormons ont aussi décalé la hiérarchie sociale d’un cran vers le haut pour les hommes et d’un cran vers le bas pour les femmes. Les Saints que regroupe cette religion sont les croyants et chaque famille est considérée comme une église dont le père est le prêtre. Sa femme a pour seul rôle d’élever les enfants et d’assurer un cadre agréable à la famille. Bien évidemment, elle doit une entière obéissance à son mari. Puisque tous les hommes sont prêtres, le prêtre de la paroisse est appelé évêque. Tout en haut de l’église, inaccessible, trône non un simple pape, mais un prophète. Car contrairement aux églises chrétiennes connues, les Mormons n’interrompent pas l’évolution de leur récit fondateur avec Jésus. De nouveaux prophètes apparaissent qui enrichissent la Bible, de même qu’au niveau individuel, chaque Mormon est sujet à des révélations divines qui lui dictent sa conduite et auxquelles tous croient dur comme fer. C’est donc une religion qui se refaçonne en permanence et qui, par exemple, sera longtemps interdite aux afro-américains ou autorisera durant plusieurs décennies la polygamie, pratique que certains fondamentalistes pratiquent encore, en dépit des lois.

Under the banner of Heaven n’est pas un réquisitoire contre le Mormonisme puisque la victime du meurtre qui déclenche le récit de l’enquête est mormone et que l’enquête est menée par l’inspecteur Pyre (Andrew Garfield), lui aussi mormon. L’objet de la série est plutôt de retracer la longue et pénible remise en cause de la foi de ce jeune policier à l’épreuve des faits.

La famille Lafferty suivait à la lettre les préceptes de l’Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. C’est à l’occasion d’une absence du patriarche que la fratrie dériva vers le fondamentalisme. Excommuniés les uns après les autres de l’Eglise des Saints des Derniers Jours, les cinq frères se rapprochèrent d’une secte fondamentaliste, bien décidée à nettoyer une Eglise qui, à leurs yeux, s’était écartée du droit chemin, notamment en revenant sur l’usage de la polygamie. L’obsession des frères qui ne vivaient, ne s’exprimaient et ne pensaient qu’au travers d’une religion dévoyée rappelle les dérives sectaires à la Charles Manson et s’achève aussi dramatiquement qu’elles.

On retrouve dans le fondamentalisme mormon les mêmes ingrédients sectaires que dans n’importe quel autre fondamentalisme ou sectarisme : illusions messianiques alimentées par une lecture strictement littérale des textes, repli du groupe sur lui-même, soumission des adeptes – en particulier des femmes – à une autorité supérieure, suprématie des lois « de Dieu » sur celles de la société, puis, conséquences dramatiques, abus sexuels, violences pouvant s’achever en meurtres.

C’est pourquoi il n’est pas certain qu’Under the Banner of Heaven ne vise que le fondamentalisme Mormon. Vu d’Europe, la nature profondément nord-américaine du Mormonisme saute tellement aux yeux que la mise en cause vise plus largement l’idéologie des Etats-Unis, fondés par des intégristes protestants, qui s’est identifié au peuple mythique d’Israël abordant la Terre promise et qui a été traversé, notamment au XVIIIe et XIXe siècle par de grandes crises de radicalisme religieux (1) dont le Mormonisme n’est que l’un des avatars. Bien évidement, elle vise également tous les intégrismes de quelque religion soient-ils. Il n’y a pas de si grand saut à faire pour passer du statut des femmes mormones à celui de leurs consœurs musulmanes conservatrices.

Seul élément allogène dans un monde mormonique, l’inspecteur amérindien Taba, issu du peuple Paiute, est athée, davantage par raison ou par désillusion que par conviction philosophique, d’ailleurs. Pragmatique, il est le « naturel » de la série, c’est-à-dire à la fois l’autochtone et le non-dénaturé au sens de Rousseau, Tout comme nous, il a été le témoin de l’enquête, il a soutenu, en partenaire fidèle, le trop fragile inspecteur Pyre. Il est aussi celui auquel revient la conclusion.

À la toute fin, en effet, les deux policiers s’arrêtent dans le désert et, debout devant un vallonnement de montagnes pelées, Taba déclare sa foi dans le paysage grandiose qui s’offre à eux. Il achève en lançant à Pyre que si Dieu n’existe pas, ce formidable paysage est encore plus miraculeux. Cette profession de non-foi frappée au coin du bon sens exprime-t-elle le point de vue des auteurs (auxquels on a reproché de ne pas être Mormons) ou bien est-ce le comportement de Pyre, qui retourne finalement à sa foi, mais débarrassé de ses illusions ? Quoi qu’il en soit, une question se pose puisque le paysage, si peu présent au cours de la série, est enfin mis en exergue : Et si Under the banner of Heaven avait fait le choix de partir de là ? Non des hommes enfermés dans leur ghetto religieux, mais du désert qu’ils se sont autrefois choisi pour demeure et de la solitude morale à laquelle ils se sont condamnés ?

Note : 1 – Trois grands « réveils religieux » ont secoué les Etats-Unis, selon les vagues d’immigration et l’énergie des prédicateurs itinérants : celui de 1730-1760 qui accoucha de l’évangélisme américain, puis un deuxième (1790-1840) et un troisième (1850-1900), qui virent émerger de nouveaux groupes comme les Mormons, les Adventistes du Septième Jour, les Témoins de Jéhovah ou les Pentecôtistes

Under the Banner of Heaven est un mini-feuilleton américain en 7 épisodes, adapté par Dustin Lance Black du livre du même nom de Jon Krakauer. Produit et diffusé en 2022 par FX sur Hulu, il est interprété notamment par : Andrew Garfield, Daisy Edgar-Jones, Billy Howle, Sam Worthington, Wyatt Russell, Denise Gough, Gil Birmingham,…

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