1883 est une préquelle, c’est-à-dire, pour utiliser un quasi-oxymore, la suite d’une série qui raconte ce qui la précède. La série concernée est Yellowstone, une saga qui est à l’élevage de bovins ce que Dallas fut à l’industrie pétrolière.

Le succès de Yellowstone, interprété par Kevin Costner, incita en effet les producteurs à raconter l’installation du clan Dutton dans le Montana, cinq générations plus tôt. Ce fut 1883. Le filon semblant prospère, on imagina une suite à 1883 deux générations plus tard et ce fut 1923, avec Harrisson Ford et Helena Mirren (1). Les migrants démunis étaient déjà devenus les plus gros éleveurs et propriétaires terriens du Montana. Le rêve américain et son corollaire, la destinée manifeste du peuple américain, tel est le programme de la saga. Pourtant, 1883 développe un récit et une atmosphère distincts de ses cousines et c’est pourquoi il paraît intéressant de s’y attarder.

1883 raconte l’histoire d’une caravane qui, partant de Fort Worth, au Texas, compte atteindre l’Oregon sur la côte Pacifique. Le projet est presque à contretemps puisque 1883 est la date de l’arrivée du train transcontinental en gare d’Oregon City. Avec lui, le voyage devient infiniment plus raide, sûr et bon marché qu’en chariots bâchés par la Piste de l’Oregon. C’est néanmoins cette année-là que le convoi guidé par Shea Brennan, vétéran de la guerre de Sécession, s’ébranle de Fort Worth en direction du nord-ouest.
Si le modèle de la Conquête de l’Ouest est l’Exode du peuple juif, alors 1883 en donne une interprétation moderne et romanesque, mais douloureuse et même étrangement hantée par la mort. Mieux que la Terre promise, c’est vers elle, la Camarde, que progresse inéluctablement le peuple errant. Pour la plupart, ce ne sera qu’affaire de souffrance et d’angoisse, une seule y verra l’accès au Paradis.

Le récit commence par la mort de la femme et de la fille de Shea, victimes de la variole. Shea met le feu à la maison et part sur son cheval. Cela finit par la mort de Shea sur une plage du Pacifique, après avoir montré à sa femme la beauté de l’océan, par de truchement de ses propres yeux, et que l’âme de son épouse l’en ait remercié sous forme d’un petit colibri multicolore venu battre des ailes sous son nez

Moderne, 1883 l’est indubitablement, quitte à fouler aux pieds le réalisme historique et à cumuler les anachronismes. Alors que l’on sait qu’à l’époque, les attaques des tribus autochtones avaient augmenté du fait des vols et des destructions commises par les émigrants, le convoi de 1883 ne sera pas attaqué par les Indiens mais par des pillards blancs, voleurs de chevaux, assassins et violeurs.

Remarquablement accueillants, les Comanches n’exigent qu’une petite contribution et escortent la caravane au travers de leur territoire. Au cours ce trajet, un jeune guerrier et la fille d’un migrant tombent amoureux. Les parents, extraordinairement modernes, finissent par consentir à leur union et à se passer d’Église. On est aux antipodes de La Prisonnière du Désert ! Une seule exception à cette belle entente : la confusion entre une horde de bandits et la caravane qui conduit une tribu Lakota à s’en prendre aux migrants.

Romanesque, 1883 l’est sans conteste parce que parmi les principales des figures du récit, Shea Brennan et James Dutton, sont tous les deux des ex-capitaines de la Guerre de Sécession, le premier dans le camp unioniste, le second dans le camp confédéré, et que, 8 ans après la fin des hostilités, aucune rancune n’entache l’estime que se portent ces deux vétérans. Parce qu’Elsa, la fille de James Dutton, ne cesse de tomber amoureuse avec l’enthousiasme hormonal de ses 18 ans. Romanesque, mais cette fois sombrement, parce que la Fatalité frappe sans pitié les irrésolus, ceux qui manquent de détermination ou pour le dire plus directement, de foi.
Margaret et James Dutton (Faith Hill et Tim McGraw)
Pour arriver jusqu’en Oregon, il faut croire en la Terre promise et suivre les guides auxquels le Destin vous a confiés. Ceux qui ne parlent pas la langue ne seront pas compris, ceux qui ne savent pas nager se noieront en traversant la rivière, ceux qui ne sont pas attentifs seront mordus par un serpent à sonnettes, ceux qui s’encombreront de leurs souvenirs et de leurs meubles de famille ne parviendront à franchir les obstacles, ceux qui volent leurs congénères seront impitoyablement punis et exclus. N’arriveront à destination que le vieux Shea, parce que mû par la volonté de montrer l’océan Pacifique à sa femme décédée au travers de ses propres yeux, un Allemand amputé d’une jambe et dont la femme est morte au cours du voyage et enfin une famille constituée au cours du voyage par un ex-soldat afro-américain, une gitane et ses deux fils.
Noemi (Gratiela Brancusi) et Thomas (LaMonica Garrett)
Tous les autres, soit la quasi-totalité des 40 chariots, ont été dévorés par la Piste. L’Oregon n’était qu’une utopie, trop d’êtres humains sont morts pour elle. Ne survivront que ceux qui se sont arrêtés avant d’atteindre l’Océan et ont décidé modestement de s’installer dans une praire de leur convenance. Romanesque enfin parce qu’une inépuisable musique mélodramatique use toute résistance du spectateur.
Dans l’histoire du western, 1883 fait bande à part. Mise au point idéologique dans le cadre de la Conquête de l’Ouest, elle est d’abord une mise au point façon années 2020. On est loin du western classique, de ses déclinaisons spaghetti (Il était une fois dans l’Ouest), contestataire (Soldat bleu) ou postmoderne (Dead Man). On a abandonné les ambitions historiques qui visait à dégager le western de sa légende. Avec 1883, le western promeut le respect des minorités, l’émancipation des femmes et la fin des utopies.

Dans cette préquelle, le patriarcat, particulièrement pesant dans Yellowstone et 1923, est pulvérisé par la personnalité d’Elsa, toute à sa découverte de la liberté et d’un monde inespéré : la prairie et la vie indienne. Évolution considérable depuis l’époque classique où les grandioses paysages de l’Ouest n’étaient accessibles qu’aux hommes, les femmes étant cantonnées en ville, au fort ou à la ferme, c’est-à-dire aux intérieurs.

Et puisque l’on parle de paysages, il est vrai que la trajectoire empruntée par Shea Brennan, James Dutton et leur troupe n’a pas la grandeur du Monument Valley des films de John Ford. Les reliefs sont paisibles et, d’herbeux, deviennent peu à peu semi-désertiques. Les seules grosses épreuves sont la traversée de rivières relativement modestes qu’une dramaturgie étudiée et l’habileté de la réalisation réussissent à dramatiser. La traversée des Montagnes Rocheuses est éludée. La nature concocte néanmoins une énorme tornade pour rappeler aux migrants la fragilité de leurs existences.

Les morts s’accumulent au long du chemin. Les guides sont particulièrement choqués par l’incapacité des immigrants à nager et les noyades qui s’ensuivent. Josef, leur porte-parole, explique que chez eux, il est interdit de nager et que les cadavres de ceux qui se noient sont fouettés avant d’être inhumés. Le détail est d’importance. En réalité, cette interdiction ne fut appliquée que dans une ville, Ingolstadt sur le Danube, du fait du nombre de noyades au XVIe siècle ! Dans le récit, on laisse entendre que la pratique concerne toute l’Allemagne ou même peut-être l’Europe Centrale. Pour les Américains, c’est le marqueur de l’oppression que fuient ces pauvres européens en quête de liberté.

Une phrase revient d’ailleurs en leit-motiv dans la série : This is a free country (C’est un pays libre). Tous ceux qui veulent rompre avec les décisions du groupe, s’en aller de leur côté ou simplement faire ce qu’ils ont envie de faire, y recourent. En général, ils le paient cher. Parfois même, la voix off d’Elsa, fait part d’une réflexion de la jeune fille sur la nature de cette liberté qu’elle découvre et sur ce qu’elle engage de sa responsabilité d’être humain.
Un abîme sépare ce monde de celui des puissants rangers que deviendront les Dutton dans 1923 puis Yellowstone. Leur problème, désormais, sera de protéger leurs terres des appétits des uns et des autres. Les Dutton qui dormaient à la belle étoile et dont la fille chevauchaient à travers la prairie n’existent plus. La liberté meurt avec le nomadisme, la propriété naît avec le sédentarisme. On le savait, mais 1883 en alimente la réflexion qui sous-tend l’histoire finalement tragique qu’elle nous conte. Combien de vies la liberté vaut-elle qu’on lui sacrifie ?

PS : Les acteurs qui interprètent les différents personnages sont de la même origine que leurs personnages. L’actrice qui interprète la Tzigane Noemi est d’origine roumaine, les acteurs qui jouent les rôles d’Indiens sont tous indiens, l’Allemand Josef est incarné par un acteur allemand et sa femme Risa par une Ukrainienne, etc… Faith Hill et Tim McGraw qui incarnent Margaret et James Dutton sont également mariés « dans le civil » et sont tous les deux de célèbres chanteurs country. Quant à Sam Elliot, qui interprète le rôle de Shea Brennan, le guide du convoi, il est né dans le Texas, mais ses parents déménagèrent dans l’Oregon lorsqu’il avait 13 ans ! Souci de véracité ou refus de « l’appropriation » ?
PS 2 : On trouvera toutes les informations possibles sur 1883 dans ce Fandom
Note : 1 – Sont par ailleurs dans les cartons 1944 et une suite de Yellowstone : 2024.
1883 est un mini feuilleton américain en 10 épisodes diffusé orginellement fin 2021-début 2022 sur la chaîne Paramount. Ecrit et co-réalisé par Taylor Sheridan, co-réalisé par Ben Richardson et Christina Alexandra Voros, il est interprété notamment par Sam Elliot, Tim McGraw, Faith Hill, Isabel May, LaMonica Garette…



