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(l’article révèle des faits que le spectateur n’a pas à connaître en début de saison)

Disclaimer aurait pu être un parfait réquisitoire contre les violences subies par les femmes, mieux que cette Servante Écarlate dont les costumes servent aujourd’hui aux états-uniennes pour dénoncer la dégradation de leurs droits.

Interprétée par deux actrices formidables, Cate Blanchett et Leila George, dans le(s) rôle(s) de Catherine Ravenscroft à des âges différents, Disclaimer nous fait parcourir les 180° qui séparent les émotions les plus antagonistes. Le cheminement du récit est calculé avec précision et guide nos affects vers là où ils doivent nous mener, jusqu’à nous demander d’épouser des points de vue contradictoires. C’est ce mouvement de translation qui fait la portée dramaturgique et morale de Disclaimer.

La rencontre de Jonathan (Louis Partridge) et Catherine (Leila George)

Catherine Ravenscrof et son fils Nicolas achèvent leurs vacances sur une côte italienne, seuls. Le père a dû rentrer à Londres. Un jeune homme, croise leur parcours, il s’ensuit une brève liaison entre Catherine et lui, illustrée de photos érotiques.

Le lendemain, Catherine s’endort sur la plage, son petit garçon pousse son canot gonflable à la mer. Jonathan, l’amant de la veille se précipite, sauve le garçon… et se noie.

Ses parents sont effondrés, sa mère ne s’en remettra jamais, son père, lui, survivra entre ces deux pertes, l’une violente et inattendue, l’autre interminable. Il y puisera une haine intarissable pour celle qui, croît-il, a provoqué son fils.

Les parents Brigstocke sur la corps de leur fils Jonathan, à la morgue

De nombreuses années plus tard, Catherine, puis son mari Robert, reçoivent un livre qui raconte en détail ce que je viens de résumer, accompagné de photos de Catherine dénudée. Sa vie est exposée au grand jour et devient un succès de librairie. L’auteur se cache derrière un pseudonyme, c’est en réalité Stephen Brigstocke, le père de Jonathan. Et ce que raconte ce roman est que sa triste héroïne a doublement fauté : en commettant l’adultère et en ne veillant pas sur son enfant.

Si sa première erreur n’est plus qu’un péché véniel de nos jours, du moins en Europe, la seconde demeure rédhibitoire. La fatigue d’une nuit d’amour aurait fait oublier à Catherine ses devoirs de mère et causé la mort de son amant. Rien n’est matériellement de son fait, certes, il n’y a dans ce drame qu’un enchaînement de circonstances dont Catherine n’est qu’une actrice involontaire, mais une mère, tout de même…

Catherine pose pour Jonathan

La série repose donc sur un dilemme moral dont le symptôme le plus flagrant tient au comportement de Nicolas, devenu adolescent. Raccourci psychologique dont une famille ne peut faire l’économie ; à force d’en cacher trop, il faut bien qu’une couture finisse par craquer. Quant autres parents, ceux de Jonathan, la perte de leur unique enfant a ruiné leurs vies avant de muter en soif de vengeance chez le père resté veuf. Le livre qu’il publie et les photographies qu’il fait circuler sont ses armes.

Stephen Brigstocke (Kevin Kline)

Ce que je viens de raconter n’est en réalité que l’apparence de ce qui s’est passé. On apprendra bien plus tard que la réalité est à l’opposé. C’est là le plus sérieux défaut de Disclaimer : nous livrer in-extremis une nouvelle version des faits, radicalement différente de ce que l’on nous avait raconté. C’est Catherine qui la relatera devant celui qui est devenu son pire ennemi : Stephen Brigstocke.

Catherine (Cate Blanchett) livre sa version des évènements à Stephen, le père de Jonathan

Son long monologue occupe l’équivalent d’un épisode. Toute l’histoire de la dramaturgie s’oppose aux explications finales. Mais ici la faute s’aggrave du manque de loyauté à l’égard du spectateur auquel on a présenté les faits en début de saison d’une manière biaisée pour mieux le surprendre à la dernière minute.

Ainsi, le procès intenté à Catherine Ravenscroft se retourne in fine comme un gant et devient celui de son amant, donc, par procuration, celui de l’obsession vengeresse de son père et de tous ceux qui se sont ligués contre la véritable victime.

Un détail, cependant, sauve la mise, et, in extremis, renverse la perspective.

Les explications impossibles

Après avoir réagi brutalement en découvrant l’adultère de sa femme, l’avoir expulsée du domicile conjugal et s’être laissé embobiner par le vieux Brigstocke, Robert, le mari de Catherine, tombe des nues lorsque ce dernier lui avoue la vérité, en l’occurrence, le viol de Catherine par Jonathan. À cet instant, en effet, on l’entend demander pardon à sa femme.

Il est hélas trop tard. L’écart entre ses comportements successifs, vis-à-vis de l’adultère puis du viol, n’a pas échappé à Catherine. Dans le second cas, il laissait deviner un soulagement, du moins l’a-t-elle perçu. Pour lui, le viol était au fond « moins pire » que l’adultère, si l’on peut dire.

Cela suffit, c’est le point obtus de la série, ce qui perce la surface narrative pour nous atteindre. Le point qui ramène le sens du récit à lui seul, mais qui, en même temps, nous échappe en partie, comme le regard fuyant du mari à cet instant.

Catherine et Robert, après l’aveu de Brigstocke

La construction de la série apparaît dès lors sous un nouveau jour. On ne nous aurait pas réellement trompés en nous présentant d’abord une « fausse » version du drame, on nous a montré ce que tout le monde aurait cru dans de telles circonstances. Catherine elle-même n’a pas été capable de nier parce qu’avouer son viol aurait changé le regard que l’on aurait porté sur elle. On n’aurait plus vu la femme, documentariste à succès, épouse et mère impeccable, mais celle qui avait été violée. Et le regard de son mari aurait été le premier à ne plus la considérer qu’ainsi. Ce qu’elle refusait.

Coupable ou victime ? Au fond, ce n’est pas ce qui est arrivé à la femme qui compte, c’est ce qu’elle a fait d’un corps qui ne lui appartient pas entièrement, puisque chacun a son mot à dire à son sujet, un droit à exercer, à commencer, bien évidemment, par le spectateur en même temps que le mari.

Catherine et son fils Nicolas, victime d’une overdose

Depuis le drame, Catherine a balancé entre deux attitudes : taire ou témoigner. Le harcèlement de Brigstocke l’a contrainte à fuir devant ses collègues, son mari, son fils, mais sans trouver comment s’expliquer. Et lorsque enfin, elle a tenté de le faire, on ne l’a pas entendue. De quoi faudrait-il qu’elle s’explique d’ailleurs ? Qu’elle n’a pas voulu d’un homme et que celui-ci l’a violée ? Trop tard, elle n’a pas déposé plainte immédiatement. Trop tard aussi parce que l’agresseur est décédé sitôt après. En d’autres temps, elle aurait pu se prévaloir de la justice de Dieu puisque les flots avaient emporté le coupable, mais trop tard, on ne croit plus en Dieu. Trop tard pour tout.

Le viol

Disclaimer n’est pas exempte de défauts, mais quelque chose subsiste après de dernier générique de fin, comme l’indice de ce qu’une telle histoire pourrait être. L’actuelle régression du droit des femmes à disposer de leur corps dans de nombreuses régions du monde et l’explosion des scandales et crimes sexuels dans d’autres n’offre pas le contexte le plus favorable pour une approche fine et sensible à laquelle Disclaimer invite maladroitement. D’où, sans doute, le succès de la Servante Ecarlate. Il faudra bien, pourtant, que la télévision arrive à représenter ce que la littérature ou le cinéma réussissent mieux qu’elle à suggérer.

Disclaimer est un mini-feuilleton en 7 épisodes, adapté du roman homonyme de Renée Knight et réalisé par Alfonso Cuarón. Diffusé sur Apple TV+ en 2024, il est interprété notamment par : Cate Blanchett, Leila George, Kevin Kline, Sacha Baron Cohen, Kodi Smit-McPhee, Louis Partridge…

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