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On avait apprécié la série norvégienne Occupied, qui décrivait la prise de contrôle de la Norvège par la Russie et qui avait fait froncer les sourcils du Kremlin. Voici Conflict qui rejoue l’invasion de la Crimée et du Donbass en 2014 par la même Russie.(1)

L’ennemi surgit de la mer

L’intrigue de Conflict repose sur un socle d’autant plus solide qu’il se fonde sur ce que nous savons et vivons encore chaque jour : l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe. On y retrouve des soldats sans insignes qui, cette fois, prennent possession par surprise de la péninsule de Hanko, dans le sud de la Finlande. La Russie nie évidemment toute implication, comme en 2014, et propose même son aide pour bouter les intrus hors du pays. On ne la croit pas vraiment. Peu à peu, les envahisseurs s’installent. Ils prétendent ne vouloir que « louer » ce morceau de Finlande.

Le capitaine Rami Ohrankämmen (Peter Franzén) aux prises avec un drone

Comment réagir à une invasion, aussi limitée soit-elle ? Faut-il en faire une question de principes ou voir de quoi il retourne pour tenter une négociation avec l’intrus ? À la tête du pays agressé, deux figures s’opposent sur cette question : Kai Laavakuru, le premier ministre, politicien aguerri, partisan de la diplomatie et Linnea Saaristo, une présidente jeune et inexpérimentée, mais responsable de l’intégrité du pays et cheffe des armées.

Réunion avec l’ambassadeur US, au centre, le premier ministre Kai Laavakuru (Pirkka-Pekka Petelius), de dos, la présidente.

Le pacifisme ne se limite pas au premier ministre, il se retrouve dans l’entourage de la présidente dont le mari américain lui-même est vigoureusement opposé à toute réaction contre l’envahisseur, il a également contaminé le gouvernement, majoritairement partisan du premier ministre, et jusqu’aux rangs de l’armée puisque très vite des soldats se rendent à l’ennemi, terrorisés par l’idée de combattre. Voilà qui n’est pas indifférent à nos oreilles. Des pacifistes qui, quelles que soient les circonstances, réclament la paix, il en a existé et il en existe toujours depuis la grande boucherie de 1914-1918. Malheureusement, face à des despotes déterminés à écraser leur voisin, leur audience est inexistante et leurs moyens de pression sont infimes.

Réunion de l’État-major avec la présidente

Heureusement, la Finlande, bien que moins peuplée que l’Ukraine, est dotée de moyens et d’une organisation politique et militaire plus conséquente que l’Ukraine de 2014. Dans Conflict comme dans la réalité, l’état-major finlandais est respectueux de la primauté du politique et se tient prêt à agir, dans l’attente des ordres de la présidente.

Les premières difficultés surgissent avec des soldats en manœuvre dans la péninsule, qui se font tirer dessus – pour de vrai – par des agresseurs portant les mêmes tenues qu’eux, mais s’exprimant en langues qu’ils ne comprennent pas.

Ce scénario « ukrainien » permet un développement sur la guerre telle qu’elle débuta en Crimée et dans le Donbass. Une guerre à bas bruit. Une guerre d’escarmouches, une guerre presque sans guerre vu de notre extrémité du continent. Mais une guerre tout de même.

Croyant à une intrusion russe dans son jardin, un grand-père sort son vieux pistolet

L’action se limite aux personnages que je viens de citer, la présidente, le premier ministre, l’État-Major et quelques unités militaires piégées dans la presqu’île. À l’exception de rares résistants, on ne perçoit aucune réaction populaire à l’intrusion ennemie, les rues restent éclairées en dépit de l’état de guerre et des véhicules circulent dans les rues, on n’entend pas de sirènes, on ne constate pas de files d’attente… Tout semble anormalement paisible. En 2014, personne non plus ne crut vraiment à une guerre, à l’exception des Ukrainiens. Ce ne fut que dix ans plus tard, qu’on comprit que la Crimée et une grande partie du Donbass étaient déjà perdues.

Un soldat américain engagé dans le cadre de l’Otan (Charles Gibbons), blessé.

Cette série est aussi, évidemment, une nouvelle affirmation des qualités de la démocratie. Elle nous dit que toute citoyenne peut accéder aux plus hautes fonctions, quelles que soient ses origines, son âge ou sa formation, et assumer la protection du pays. Plutôt que de son manque d’expérience, le danger vient au contraire de politiciens professionnels moulés par des décennies de compromis. Le compromis a tendance à gommer les principes et de compromis à compromission, la distance est vite franchie.

La présidente Linnea Saaristo (Sara Soulié) à l’instant la décision

Outre de nombreuses scènes d’escarmouches avec l’adversaire, de démonstration de matériel militaire ou de fuite dans les bois, l’essentiel porte sur la pression exercée par l’invasion sur le gouvernement. La présidente doit se concerter avec premier ministre, avec l’État-Major et, en parallèle, avec les représentants américains. Dans les circonstances particulières de la série, il s’agit surtout de suivre l’apprentissage accéléré du métier de dirigeante politique par une jeune femme qui, à défaut de formation, n’a que l’instinct de sa fonction. La plupart du temps silencieuse, elle enregistre ce qu’elle découvre, ce qu’on lui dit – ou pas -, ce qui se passe – ou pas – et finit par accepter les propositions des militaires lorsqu’elle juge le moment venu.

« kaatuneiden muistolle », la cérémonie en l’honneur d’un camarade tué au combat

En prenant un peu de recul, on pourrait même la considérer comme la médiatrice du spectateur au sein du récit. Elle est celle qui va d’un personnage à l’autre pour constater ce qui se passe, écouter ce qui se dit et regarder ce qui se fait. Le spectateur, lui non plus, ne sait rien de ce qui va se passer, il apprend son rôle de spectateur à mesure que Linnea Saaristo apprend son rôle de présidente. Il enregistre ce qu’elle voit, ce qu’elle entend et imagine le reste. Être spectateur exige non seulement de tenir une position face aux images, comme la jeune présidente face à la réalité, mais aussi de fournir un travail qui comporte sa part de frustration. Quoi qu’il fasse, le spectateur ne pourra jamais influer sur le cours du récit, il a besoin d’un personnage pour le faire. Et c’est pourquoi, lorsque vers la fin, la présidente parle enfin et prend la décision claire de bouter l’ennemi hors de Finlande, fût-ce au prix de la mort de civils, c’est un soulagement que de nous entendre à travers sa voix, presque étonnés de cette coïncidence entre ses actes et nos désirs. Notre travail de spectateur recueille alors ses fruits.

« walking and talking »

Conflict accuse cependant quelques défauts de scénario et de mise en scène d’autant plus inattendus que la série a été récompensée par deux prix en Finlande. Je passe sur la quasi-absence d’une population résumée en quelques cas types : le courageux, le lâche et les indifférents. Glissons aussi sur l’absence de conseillers autour d’une présidente décidément bien seule ou sur l’opposition caricaturale de son mari à sa politique. Tout cela dépouille la série de ce qui en ferait la chair, et on le regrette, mais le plus maladroit relève plus simplement du jeu de la présidente.

Linnea Saaristo exprime peu d’émotions (elle ne vomit qu’une fois dans les toilettes ! (2)), elle ne mange rien, ne dort pas, mais elle se déplace énormément à pied. On ne cesse de la voir remonter des couloirs, souterrains ou pas, pour rencontrer son état-major, écouter les émissaires américains, retrouver son mari ou le premier ministre, filmée le plus souvent en travelling arrière. Contrairement aux présidents des autres pays, qui ont des téléphones et reçoivent dans leurs bureaux, les journées de la présidente finnoise se résument en un interminable marathon entre tous ceux qui doivent lui rendre des comptes. Curieuse mise en scène qui, à force d’insistance, paraît davantage meubler des vides qu’apporter du sens au récit. Et qui finit par friser le gag.

La présidente arpente les couloirs avec ses collaborateurs, exceptionnellement avec le général américain Tim Adler (Dylan Smith).

Quoi qu’il en soit, la guerre d’Ukraine existe désormais à la télévision, sous forme de fiction, et c’est pour chacun d’entre nous l’occasion de lire l’Histoire en cours à sa lumière. Les récents développements et les multiples péripéties qui s’annoncent avec la présidence Trump vont vite rendre Conflict obsolète. Ce n’est pas grave, elle y gagnera sa valeur mémorielle, aux côtés d’Occupied.

Note : 1- Conflict a été diffusée gratuitement en Ukraine. 2- Poncif des séries télévisées actuelles pour traduire un choc émotionnel.

Conflict est un mini-feuilleton finlandais en 6 épisodes, co-écrit par Aku Louhimies, Andrei Alén, Jari Rantala et Helena Immonen et réalisée par Aku Louhimies. Il a été diffusé fin 2024 en Finlande sur MTV3, en France sur Canal+. Il est interprété notamment par : Sara Soulié, Julia Korpinen, Peter Franzén, Pirkka-Pekka Petelius,…

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