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Une météorite a traversé pour la seconde fois la galaxie des séries télévisées. Severance. On ne peut la comparer à aucune autre. Parler de ses cadrages étonnants, de ses lumières froides, de son décor obstinément géométrique, de l’hiver perpétuel au-dehors et d’une mise en scène en forme de jeu de société ne dirait rien réellement d’elle. Autre chose nous troublé d’une façon qui rappelait la première rencontre de 2022, lors de son précédent passage dans nos rétines et nos cochlées. Cela ne tient ni aux personnages ni à l’intrigue-même. C’est un on-ne-sait-quoi dont on ne se débarrasse pas et sur lequel il faut faire le point. Une nouvelle fois.

Les couloirs de l’entreprise Lumon

Après une saison aussi minimaliste que la première, comment était-il possible poursuivre ? Que pouvait-on apporter de neuf ou délaisser d’inutile ? Jamais, je crois, sinon avec Le Prisonnier en 1967-68, on n’était parti d’une proposition aussi dépouillée pour déployer avec une telle radicalité ce que l’absurde peut accoucher d’inquiétant et de drôle à la fois. Ici le Village du Prisonnier s’appelle Lumon Industries, du nom de la société pharmaceutique fondée en 1865 par Kier Eagan, et devenue entre temps un géant des bio-technologies.

Le sympathique M.Milchnick (Tramell Tillman), nouveau chef de service

Nous voici donc dans le monde de l’entreprise, mais réduit à sa vacuité. Vacuité du travail à l’époque du capitalisme technocratique, où la seule valeur semble être celles de données auxquelles on ne comprend rien, vacuité des rapports sociaux condensés dans l’inaltérable sourire de M.Milchnik, le nouveau chef de service. Vacuité du travail en lui-même puisque les employés n’ont aucune idée de ce à quoi il sert. Vacuité absolue d’un bâtiment composé d’un labyrinthe de couloirs d’un blanc luminescent où les portes ne se distinguent pas des murs et où l’on ne croise jamais personne. Vacuité enfin de la personnalité des employés puisqu’ils sont « dissociés », c’est-à-dire scindés en deux êtres identiques grâce à une puce électronique implantée dans leur cerveau : L’Inter et l’Exter (1), celui qui travaille dans l’entreprise et celui du dehors, parfaitement ignorants l’un de l’autre. Ainsi pas de liens au-delà de la porte d’entrée de Lumon, pas de syndicat, pas de fraternisation, pas de problèmes de famille. Le rêve absolu de toute organisation patronale.

Le « séminaire d’entreprise de cohésion en milieu naturel« . De haut en Bas, M.Milchnick, Mark S (Adam Scott) et Helen R (Britt Lower) et enfin, Irving B (John Turturro) et Dylan G (Zach Cherry)

Ce vide dont s’alimente le minimalisme de Severance tient d’abord à un lieu « originel » : « l’open space » où, au centre d’une salle dix fois trop grande, assis devant de quatre bureaux emboîtés les uns contre les autres, quatre « raffineurs » consacre leur journées à trier des chiffres sur des ordinateurs obsolètes.

L’espace de travail des « raffineurs »

Retrouver aujourd’hui ces mêmes employés, strictement inchangés, dans le même dédale de couloirs, dans le même bâtiment transparent lui-même posé dans le même décor extérieur de neige, fait l’effet d’une réinitialisation plutôt que d’une suite. On recommence, avec une jouissance qui a seulement troqué le plaisir de la découverte pour celui de la reconnaissance. Et puis, à nouveau, tout file entre les doigts. Rien ne progresse comme ailleurs. Les détails n’en sont pas et des faits autrement plus importants s’avèrent négligeables.

Mark Scout chez lui. Des lumières à la Hopper, à l’opposé du blanc « clinique » de Lumon

La seconde saison, s’étend en dehors de l’entreprise Lumon, un épisode entier se déroule dans un paysage de montagnes enneigées. Un autre, centré sur l’ex-cheffe de service Harmony Cobel, s’aventure dans un village frigorifié. Un troisième est consacré en partie au départ d’Irwing pour l’inconnu, accompagné par l’homme de sa vie, Burt, un ancien du service Optiques et Deisgn, qu’il a toujours aimé sans parvenir à lui avouer ses sentiments. Ces incursions dans le monde extérieur ne disent pas grand chose de la société qui environne Lumon. Peut-être identifie-t-on une esthétique un peu vieillotte qui confirme la dimension dystopique de Severance.

La séparation d’Irving et de Burt (Christopher Walken) à la gare

Mais, tout en s’élargissant géographiquement, cette nouvelle saison s’enfonce aussi dans le substrat de l’histoire. Il approfondit, par exemple, le dédoublement des personnages sur lequel repose tout le système de la série comme de l’entreprise. Que se passe-t-il quand Mark S (l’Inter) tombe amoureux d’une collègue ? Trompe-t-il son épouse légitime mais dont il ignore tout une fois passé la porte de Lumon ? Et si la femme d’un autre Exter, Dylan George, rend visite à Dylan G, lorsqu’il est dans l’entreprise et qu’elle (re)tombe amoureuse de lui ? Trompe-t-elle son mari ? Et si Helena Eagan, fille du patron mais également dissociée, vérifie les images de la vidéo surveillance et voit son Inter Helen, embrasser un collègue ? Chaque fois, l’un, qu’il s’agisse de l’Inter ou de l’Exter, éprouve le sentiment que son corps a été usurpé par l’autre. C’est pour lui un véritable adultère, sinon un viol de lui par lui-même, comme dans le cas d’Helen, qui accuse Helena d’avoir usé de son corps pour avoir des relations sexuelles avec Mark.

Baiser caché

Severance, la dissociation et la pensée

Une intuition : Severance serait une représentation de la pensée. Une pensée qui, chez chacun d’entre nous, naît avec la distinction entre le dedans (de soi) et le dehors (de soi). Dans le ventre maternel, cette distinction n’existe pas. Mais au-dehors de la matrice, il faut appréhender ce qui s’y est substitué, c’est-à-dire le monde autour, au moyen de ses sens puis des mots. Ensuite, à la finitude du corps se juxtapose progressivement la compartimentation sociale. Intime d’un côté, public de l’autre, domestique d’un côté, civique de l’autre, et on peut décliner cette scission – ou cette articulation, comme on voudra – à quantité de niveaux.

Helen et Mark

L’entreprise Lumon est à l’image de la pensée à l’épreuve de cette dissociation sans laquelle nous serions incomplets. L’Exter qui pénètre dans l’immeuble, laisse les affaires qui lui rappelleraient sa vie au-dehors dans un placard des vestiaires et, tandis que l’ascenseur le transporte vers son bureau, un signal électronique déclenche sa transformation en Inter. Le temps d’une journée de travail, il appartient à l’univers confiné de Lumon, à sa lumière étale et ses murs sans défaut. Rien ne manque à l’Inter, une puissance invisible règle les détails de sa vie, il lui suffit d’effectuer une tâche absurde durant son temps de travail. À 17 heures, une fois redevenu Exter dans l’ascenceur, il regagne les complexités de la vie sociale : les voisins, les amis, les conflits, les quiproquos, tout ce monde ingérable qu’il faut accepter de subir. Et désagrément supplémentaire : non seulement il y a constamment de la neige, mais la majeure partie du temps, il fait nuit. Tout cela est, à peine caricaturée, l’organisation mentale de la journée d’un travailleur.

Gemma Scout/Mme Casey (Dichen Lachman) dirigée dans les couloirs de Lumon

Le sixième épisode consacré à Gemma, la femme de Mark Scout que Mark S recherche sans être réellement persuadé de son existence, exprime bien la ressemblance de l’espace de Lumon avec l’organisation de l’esprit. Suite à un grave accident, Gemma souffre de dépression. On lui fait passer des tests en la conduisant de salle en salle. Chaque porte franchie la ramène à son état d’Exter et, en sens inverse, à celui d’Inter qui oublie aussitôt ce qui vient de se passer, à l’exception, peut-être, d’une sensation d’inconfort ou, au contraire, de satisfaction. Autant de petites plongées hypnotiques du dehors au dedans, du conscient à l’inconscient qu’étudie un mystérieux homme en blouse blanche, devant son écran.

Gemma Scout et son thérapeute, le docteur Mauer (Robby Benson)

Deux approches complémentaires de la dissociation sont brièvement données par l’interprète du rôle d’Harmony Cobel puis par le scénariste.

Patricia Arquette : « Un Inter est comme un petit enfant tandis que son Exter porte en lui les maux et les douleurs du Monde. Et je pense que nous voyons les Inters de chacun grandir un petit peu et incorporer des choses qui ne sont pas agréables, et nous percevons son conflit, le conflit de son Inter et de son Exter. Je pense qu’il éprouve un peu un conflit moral : Qui est-il ? Et quelles sont ses valeurs ? En quoi croît-il ? Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal ? Et toutes ces choses avec lesquelles il se heurte. »

Confrontation entre Harmony Corbel (Patricia Arquette) et Mark Scout

On ne peut pas viser plus juste. Les Inters n’ont aucune expérience de la vie sociale, ni de la vie en général. Ils la découvrent en atmosphère raréfiée, si je puis dire. Dans une configuration simpliste. Lumon ressemble plus à Second Life qu’au monde de l’entreprise tel qu’il est. Privés de leur passé et de leurs relations à l’extérieur, les employés dissociés apprennent les règles d’un monde tout neuf et leur rôle qu’ils y jouent, exactement comme le font des enfants. D’ailleurs, le chef de service réussit apaiser leur première tentative de révolte en leur montrant un dessin animé tout juste bon pour des enfants de 6 ans.

Le dessin animé « amusant » qui fait oublier leur rancoeur aux dissociés. La marionnette accuse une nette ressemblance avec le producteur exécutif, Ben Stiller.

Mais, ce n’est pas tout. Ben Stiller, le réalisateur et producteur de Severance, ajoute à son tour : « Ça a été une chose amusante, vous savez, de se poser la question au fur et à mesure que nous fabriquions la série, chaque jour, et vraiment pour chaque personnage dissocié, chaque interaction, chaque scène. Il y a toujours cette sorte de question : qu’est-ce qui, de l’autre, l’autre « moi » – leur autre moi dissocié – résonne peut-être en eux ? Même si c’est d’une manière que nous ne voyons pas. Je pense que c’est une question que les acteurs se posent toujours eux-mêmes et je pense que c’est aussi l’une des questions intéressantes de la série. »

Au fond, Ben Stiller dit presque la même chose que Patricia Arquette. La dissociation provoquée par une puce électronique chez les employés dissociés de Lumon recouvre aussi la rupture entre l’adulte et l’enfant, la césure entre l’acteur qui interprête un rôle et l’homme qu’il est dans la vie ou la séparation entre le salarié dans son entreprise et l’individu qu’il est à la maison. Pour grandir, vivre et travailler, nous acceptons tous la dissociation.

Helena Eagan aux étages supérieurs

Le 10e épisode

Severance est une mise en abyme à partir de presque rien, un vortex qui avale tout ce qui passe à sa portée. Les acteurs, les personnages dissociés ou non, le décor enneigé et son double, le labyrinthe luminescent, le sourire inaltérable de Monsieur Milchick, le chef de service, les adieux émouvants de John Turturo et Christopher Walken, l’élevage de chèvres aussi incongru que la montre soviétique de la première saison, mystérieusement disparue, etc… jusqu’à la régurgitation finale.

Mark et Helen a l’instant de la finalisation du dernier « dossier ».

Celle-ci, prend la forme du dernier épisode de la deuxième saison de Severance. C’est le dixième épisode alors que la première saison n’en comportait que neuf, comme si on en avait ajouté un à une seconde saison déjà écrite. Le doute se renforce au visionnage. Dans cet épisode supplémentaire, l’univers policé de Lumon explose. Les informations qui permettent de comprendre ce qui restait opaque sont livrées l’une après l’autre, d’une façon accélérée, un peu artificielle. On comprend enfin les rôles réels de Gemma Scout et d’Harmony Cobel ou la raison d’être du « raffinage » des données pratiqué par l’équipe de Mark S. Tout s’éclaire et le modèle aseptisé de techno-entreprise concentrationnaire se fissure. Une fois déchiré, le paravent d’une modernité bienveillante mais absurde dévoile l’autoritarisme d’un fondateur gourou assez ressemblant, finalement, à Ron Hubbart ou Elon Musk. C’est pourquoi on ne reste pas insensible à l’appel à la mobilisation générale contre l’exploiteur lancée par Helen R, grimpée sur une table.

Fuite en rouge

Un peu comme le dernier et très chaotique épisode du Prisonnier, qui révolta le public britannique de l’époque, cette fin (provisoire) paraîtra inconfortable à beaucoup. Distiller les révélations au fil de la saison aurait créé un suspense, ou du moins une attente, bénéfique au récit. Et puis, on aurait pu s’accomoder d’une part d’incompréhension.

Le choix de l’auteur a été celui de renverser la table. Que l’on se rassure, cependant, une troisième saison est annoncée et l’on peut miser sur une suite à la hauteur de ce qu’a été Severance jusqu’ici.

Dernière image de la saison

PS : Pour pénétrer plus profondément dans l’univers de Severance, je ne peux que conseiller cette plateforme (en anglais) : https://severance-tv.fandom.com/wiki/Severance_Wiki ou celle-ci (en français) : https://severance.wiki/

Notes : 1- Severance se traduit par « séparation », « dissociation ». Les Canadiens ont choisi, avec raison, de rebaptiser la série Dissociation. 2 – Micro-interviews diffusées sur Rotten Tomatoes.

Severance est un feuilleton américain en deux saisons de 9 puis 10 épisodes écrit par Dan Erikson et dont la seconde saison a été diffusée sur Apple TV en février-mars 2025. Il est interprété notamment par : Adam Scott, Britt Lower, Zach Cherry, Tramell Tillman, John Turturro, Patricia Arquette, Dichen Lachman,…

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