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Une série fait actuellement grand bruit au Royaume-Uni au point qu’on en a débattu jusqu’au Parlement de Westminster où le premier ministre a répondu à une députée qu’il avait regardé la série avec ses enfants et que, conscient du problème, il s’engageait à lutter contre la misogynie à l’école.

Elle s’intitule Adolescence. Elle n’est composée que de 4 épisodes d’une heure chacun. Cette forme familière à la télévision britannique a donné lieu à de brillantes réalisations comme One Night, en 2012. Adolescence traite du meurtre d’une adolescente par l’un de ses camarades de collège. Le scénario n’est pas adapté d’un fait-divers authentique, mais inspiré par plusieurs agressions à l’arme blanche récentes commises par des adolescents. Le ton est à la dénonciation du masculinisme que des influenceurs répandent sur les réseaux sociaux, qui contaminent la jeunesse et incitent les garçons à des comportements violents envers les filles. Force est donc de constater que le Parlement de Westminster a débattu d’une série télévisée produite par Netflix et non de faits réels, le premier ministre Keir Starmer qualifiant la série de documentaire avant de se corriger devant les réactions des députés (1).

Premier interrogatoire par l’inspecteur Luke Bascombe (Ashley Walters) de Jaimie Miller (en bas, Owen Cooper) accompagné par son père Eddie Miller (Stephen Graham)

Adolescence débute par l’arrestation de Jamie, un gamin de 13 ans, chez lui, à six heures du matin, pour meurtre, et s’achève peu avant son procès, lorsque, de sa prison, il téléphone pour annoncer à sa famille qu’il plaide coupable, reconnaissant ainsi être l’auteur du crime.

Eddie Miller découvre les images de la scène de crime prises par la vidéo surveillance

Entre les deux, on aura vu le travail efficace et consciencieux de la police, un collège ravagé par la violence verbale et physique des adolescents, une psychologue terrassée par les accès de violence et la pression psychologique que lui inflige le jeune suspect qu’elle est censée évaluer et enfin la famille de l’adolescent anéantie par l’aveu du fils.

Adolescence est d’une telle violence émotionnelle qu’il est impossible de sortir indemne du visionnage de la série. Le jeu époustouflant de véracité des acteurs, adultes comme adolescents, y est pour l’essentiel.

Jaimie pris en photo dans les locaux de la police

Netflix met en avant le principe du plan séquence d’une heure par épisode. C’est-à-dire que chaque épisode n’est composé que d’un plan continu, sans la moindre interruption, donnant ainsi l’illusion du temps « réel ». Illusion parce que dans la réalité rien ne se passerait réellement ainsi, sans temps morts. Quoi qu’il en soit, la question semble mineure par rapport à l’importance du sujet, mais la façon dont on raconte fait partie du récit. Alors commençons par là. Qui raconte et comment ?

Un plan-séquence d’une heure signifie qu’aucune coupe n’a lieu et que les actions des différents personnages s’enchaînent sans discontinuer. Beaucoup de critiques ont salué la prouesse technique et y ont vu un accomplissement esthétique visant une immersion totale du spectateur. Celui-ci est physiquement entraîné dans le mouvement continu des personnages, il participe à l’action comme un témoin privilégié, « immergé » dans une action montrée « en temps réel », sans recul possible, sans possibilité de prendre ce minimum de recul qui permet l’analyse.(2)

Maintenant, qui raconte ? Le point de vue des deux premiers épisodes est celui de la police, celui du troisième est celui de la psychologue, celui du dernier est celui du père. Quatre regards d’adultes pour traiter de l’adolescence. Repoussant les adolescents en terre inconnue, la série ne participerait-elle pas au problème qu’elle dénonce ?

Vue du drone

L’histoire expose la dérive d’un adolescent issu d’un milieu modeste et honnête, une famille comme il s’en trouve des millions dans les faubourgs des grandes villes britanniques. Il aurait pu être issu de n’importe quel milieu, on lui a choisi celui-ci qui, a priori, serait porteur des principes d’éducation et des valeurs morales populaires traditionnelles. Pourtant, une nuit, ce garçon tue une camarade de collège, et c’est tout le Royaume-Uni qui est mis en cause.

Les moteurs de sa dérive ? Les réseaux sociaux, bien sûr, mais propulsés par la formidable caisse de résonance qu’est le collège. Jamais on ne voit Jaimie sur son téléphone portable ou devant un ordinateur, pas plus que ses camarades. Le poison des réseaux sociaux décelable qu’au travers de son effet dans la marmite du collège et dans le vocabulaire de Jaimie qui se devant la psychologue. Il faut pourtant bien que cette intoxication ait des auteurs assez criminels et surtout d’une stupidité sans fond, et que l’on puisse les identifier. C’est ce que fait la canadienne Martine Delvaux dans Libération en divulguant leurs noms : Andrew Tate (cité dans la série), La Menace, Mickaël Philetas, Adin Ross, Hamza Ahmed, etc.(3) Ce sont les fantômes d’Adolescence.

En haut, bagarre dans l’enceinte du collège, en bas, les policiers (Faye Marsay à gauche) suivent la directrice (Jo Hartley )

Plutôt que de focaliser sur un jeune garçon coupable d’avoir succombé aux injonctions sociales du virilisme, on aurait donc pu aussi s’interroger sur la capacité des réseaux sociaux à déverser pêle-mêle infox et idéologies douteuses dans la jeunesse ? Qui contrôle les serveurs, les satellites, les câbles, les antennes-relais, les réseaux de fibres optiques ? De l’autre côté, côté récepteurs, pourquoi le collège dans lequel enquêtent les policiers, est-il ce volcan où les adultes, débordés, ont visiblement perdu le contrôle de la situation ? La parallèle est flagrant. Qu’il s’agisse des écoles ou des fréquences hertziennes, il semble que l’État ait abandonné à leur sort les espaces publics. Pourtant, dans Adolescence, l’État est bien représenté, puisque c’est par des policiers exemplaires, une psychologue exemplaire et des enseignants de bonne volonté, mais submergés. L’État est donc épargné par la série. Et par les critiques parues dans la presse également.

La psychologue (Erin Doherty) face à Jaimie

Il fallait donner à cet adolescent des raisons d’avoir commis le pire des actes. Comme on vient de le dire, il y a bien le poison des réseaux sociaux et sa démultiplication au sein de la concentration d’adolescents dans un même espace scolaire, mais les auteurs ont tenu à compléter le tableau par un élément crucial : la relation de Jaimie à son père. Relation que Jamie refuse d’évoquer devant la psychologue.

Les parents de Jaimie (à gauche Christine Tremarco)

Le dernier épisode consacré à la famille, dresse le portrait d’un foyer uni mais dominé par un père aux changements d’humeur rares, selon la mère, mais excessifs, voire brutaux à en juger ce qu’on en voit. Jamie aurait-il aussi commis son crime parce qu’il est le fils de son père ? Ses impulsions incontrôlées devant la psychologue ne trahiraient-elles pas l’héritage paternel ? Il semblerait, en effet.

Il ne reste au juge qu’à jeter cet enfant meurtrier en prison plutôt que les propriétaires des réseaux sociaux ou des chaînes de télévision populistes, les ministres de l’éducation ou les propagandistes d’Extrême-Droite.

Eddie Miller et le vendeur du magsin de bricolage

Résumons et faisons le compte des personnages. Le père de Jamie est un autoritaire sanguin qui tient sous sa coupe une mère apeurée et une fille obéissante.

Le policier exemplaire est un afro-britannique, tout comme son fils, élève modèle qui se tient à l’écart de la meute ou une jeune fille noire, amie de la victime, qui étale un garçon dans la cour du collège d’un coup de poing « légitime », puisqu’aucun adulte ne lui reproche.

Il est secondé par une policière bougonne qui râle qu’on ne puisse jamais rien faire… Les enseignants se divisent en deux : un enseignant désabusé et un autre qui tente de maintenir un semblant de discipline.

La directrice du collège est une dame sympathique, très proche des policiers, mais qui n’a d’autre choix que de composer avec la réalité. Son empressement auprès des forces de l’ordre laisserait imaginer qu’une présence policière dans l’établissement arrangerait bien les choses… Autre figure féminine, la psychologue mandatée par le tribunal, modèle d’empathie et de bienveillance, encaisse douloureusement les agressions de Jamie après avoir enduré la drague lourdingue d’un gardien de prison.

Les ados ? Ce sont ces garçons stupides qui se sauvent à vélo après avoir insulté les gens, au collège, c’est une masse bouillonnante toujours prête à la bagarre, ailleurs c’est le garçon qui a prêté le couteau fatal à Jaimie ou enfin un vendeur de magasin, qui témoigne de sa solidarité auprès du père de Jaimie.

Le père de Jaimie, dans la chambre de son fils, après l’aveu par celui-ci de sa culpabilité

Aucun personnage ambigu, aucun propos ni comportement qui vienne contredire ce découpage de la société, aucun traître, aucun menteur, jaloux, faussaire, aucun remord, aucune remise en cause, chacun reste ce qu’il est. Tout juste, entend-on trop vite que la victime harcelait son meurtrier, et encore, on n’en est pas certain d’avoir bien compris. Plus précisément, aucune ambiguïté n’est possible parce que chaque personnage représente une catégorie définie, les agresseurs d’un côté et les victimes de l’autre, selon leur sexe et/ou leurs origines ethniques. Cette façon d’organiser le récit autour de personnages représentatifs d’un groupe rappelle la grande époque du réalisme socialiste, virtuosités techniques comprises. La regretterait-on à ce point ?

PS : En complément, je ne peux que conseiller de lire cet article de Marie Billon dans Médiapart ou celui-ci, en anglais, sur le site du Center for Countering Digital Hate

Mise à jour du 9 juin 2025 : Cette annonce d’une mesure qui risque surtout d’aggraver les difficultés de communication entre adultes et adolescents : https://www.ouest-france.fr/politique/elisabeth-borne/la-serie-de-netflix-adolescence-va-etre-diffusee-en-classe-indique-elisabeth-borne-dd657cda-44a2-11f0-aedb-e054fec24790

Notes : 1 – à regarder ici : https://www.youtube.com/watch?v=fZmH0QfW4wE . Les sous-titres et une traduction française sont accessibles via les icônes à droite en bas de l’image. 2 – Bafta : la British Academy of Film and Television Arts remet chaque année ses célèbres prix pour le cinéma, la télévision et les jeux vidéo. 2 – Un making off est même disponible sur Youtube. Il y a indubitablement une indécence à « vendre » une histoire aussi douloureuse en attirant l’attention sur la virtuosité technique de sa réalisation. 3 – Pour la France, il faudrait citer Thaïs d’Escufon (ex porte-parole de Génération Identitaire), Stéphane Édouard, AD Laurent, Le Raptor, etc.

Adolescence est une micro-série britannique conçue par Stephen Graham et Jack Thorne et diffusée sur Netflix en 2025. Elle est interprétée notamment par : Stephen Graham, Owen Cooper, Ashley Walters, Erin Doherty, Faye Marsay, Christine Tremarco, …

Une réflexion sur “Adolescence

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