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Le destin s’arrête à Lakemead

 

LE DESTIN S'ARRETE A LAKEMEAD

Peut-on dire qu’une œuvre se juge à sa capacité à révéler au spectateur ses propres qualités ? Oui. Le reste on s’en fiche. Emerveillement, stupeur, jubilation, éclat de rire, admiration, effroi, qu’importe le vecteur, il suffit qu’un instant s’éclaire l’esprit. Les oeuvres qui comptent sont ceux qui secrètement nous disent : « A toi de jouer ! ». One Night est de cette qualité.

One Night ne dure que quatre épisodes de trois-quarts d’heure. C’est peu, c’est court, mais c’est de la pure télévision et cela ne pouvait durer que quatre fois trois-quarts d’heure. De quoi s’agit-il ?

D’un simple sachet de chips tombé par terre, à deux mètres d’une poubelle. Pas de quoi en faire un drame. Quoique de nos jours, un mot de travers, une cigarette allumée au mauvais endroit, un déchet à côté de la poubelle et c’est la guerre. Donc, ce sachet incivil va entraîner une succession d’évènements qui s’achèveront par un meurtre, un blessé grave et un enfant détruit. Tout cela se passe en banlieue, à la frontière des pavillons petit-bourgeois et des immeubles prolétaires, à Londres, de nos jours.

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Quatre épisodes pour nous donner quatre versions, quatre points de vue d’une même soirée vécue par quatre protagonistes à partir d’un même incident. Le risque est celui de l’exercice de style mais d’autres, comme Altman, Resnais ou Ruiz, s’y sont autrefois essayés avec bonheur. Avec One Night, Paul Smith trouve, lui-aussi, l’équilibre entre la composition, la crédibilité des personnages, la cohésion du récit et la palette des nuances dramatiques. Puisque les mêmes situations vont nécessairement se reproduire dès que les personnages se croiseront, on peut craindre que le récit ne devienne une sorte de vérification permanente de la chronologie. Paul Smith a le doigté nécessaire et laisse assez de zones imprécises pour que les répétitions apportent chaque fois du sens.

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Le premier épisode donne le point de vue de Ted, agent commercial en pleine crise existentielle, le deuxième est celui de Rochelle, première lycéenne noire du quartier acceptée à Oxford, le troisième celui de Carol, sa mère, humoriste devenue caissière de supermarché par nécessité et le dernier narre le triste destin d’Alphie, treize ans, en charge des trois frères et sœurs qu’une mère volage lui a confié le temps d’une escapade amoureuse. Tout cela se passe à la frontière de Lakemead, banlieue tenue par les Lake Mead T’ugs, le gang de Jacke, le frère de Rochelle, en guerre contre le gang des somaliens que fréquente Sami, l’amant de la même jolie Rochelle.

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La platitude du titre français, « drame de voisinage », ne doit pas décourager le spectateur. Le conflit (au sens littéraire) ne se réduit pas à un simple friction sociale entre petits-bourgeois et immigrés. Nous ne sommes pas dans la France des années 2010, en plein revival pétainiste, mais bien au Royaume-Uni, c’est à dire dans une société cosmopolite, tolérante et compétitive.

One Night traite de voisinage, sans doute, mais aussi de bien d’autres choses. Du côté des amours de Rochelle et de Sami, One Night est une relecture de Romeo et Juliette. Sous l’angle du destin tragique d’Alphie, One Night est une version traumatique des 400 coups.

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Vue par Ted, on croit y déceler des réminiscences de la Mort d’un commis voyageur. Quant à Carol, on peut lui trouver des accents de Mère Courage. Tout cela pour dire, qu’en dépit des conditions propres à la comédie dramatique, One Night est à l’opposé de toute caricature. Composer des personnages qui, tout de suite, atteignent à l’universalité n’est pas si fréquent. Paul Smith leur donne de surcroît la possibilité de s’accomplir, telle Carol qui plaque son emploi ou Ted, le lâche, qui trouve le courage de s’interposer dans une bagarre.

La morale ? Le lâche meurt en se montrant courageux, le gamin se sacrifie pour sa mère et pour le gang, la mère de famille s’occupe enfin d’elle-même, la jeune fille prometteuse reste auprès de son amant blessé. Que dire d’autre ? Rien, une nuit est passée, c’est tout. A moins que, peut-être, au cours de cette nuit, chacun ait osé devenir celui qu’il désirait être. Quoi que l’on pense de ses choix, et de leurs conséquences parfois tragiques, il a usé de sa liberté.

 

One Night est une mini-série de Paul Smith diffusée en 2012 sur BBC One et interprétée par : Billy Matthews, Jessica Hynes, Georgina Campbell, Douglas Hodge. Musique d’Errollyn Wallen.

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