Home

Les morts ont les yeux bleus

 

GoT Libé final

On peut comprendre l′enthousiasme que suscite Game of Thrones. Un histoire qui se déroule dans une Grande-Bretagne imaginaire, dans un Moyen-Âge imaginaire et qui met aux prises des princes imaginaires, trois dragons, un peu de magie, beaucoup de violence et quelques accouplements, il n′y a là rien de très perturbant mais tout pour nous extraire de ce « désenchantement » dont nous souffririons.
Ces temps derniers ont vu une grande ébullition autour de l′ultime saison de Game of Thrones. Je ne parle pas seulement des dizaines de millions de spectateurs, ni du milliard de téléchargements ou visionnements en streaming, ni des milliers de sites et blogs qui ont fleuri. Le monde intellectuel s′agite lui-aussi et se répand : un numéro spécial de Philosophie Magazine, de multiples articles et dossiers dans Le Monde, Les Inrockuptibles, Libération (0), Télérama, Le Nouvel Observateur, Le Point et bien d′autres magazines et revues, un cycle de quatre émissions sur France Culture dans Les Chemins de la Philosophie, un numéro spécial de Science et Vie, une table ronde aux Rendez-vous de l’histoire de Blois, un ouvrage dirigé par Mathieu Potte-Bonneville (1) et d′autres, tout aussi savants, de ses collègues Marianne Chaillan, Henry Jacoby, Jonathan Steimer, etc, etc, etc. Selon le journal Libération : « Game of Thrones apparaît dans plus de 15.000 travaux académiques, si on en croit Google Scholar, qui répertorie (de manière certes imparfaite) les articles scientifiques, les livres ou les thèses ». La frénésie éditoriale que provoque Game of Thrones est à la hauteur des ambitions financières des producteurs.
S′opposer à un si vaste consensus semble téméraire, presque suicidaire. Néanmoins le rôle du caillou dans la chaussure, aussi modeste soit-il, n′est jamais vain.

GoT tiryon

Post-télévision
Dans un article paru ailleurs (2), j′avais évoqué les « cultural studies » et l′importance pour une nouvelle génération d′universitaires – philosophes et sociologues essentiellement – de s′occuper de télévision, cette forme de culture populaire formidablement excitante dont ils trient le respectable du négligeable, à la fois dans le temps et dans l′espace, si je puis dire. On est dans l′ethnologie à vif, sans avoir à pagayer dans les rapides du Congo. À les entendre, tout commencerait avec HBO et les Soprano, parce que les décennies précédentes n′auraient rien produit qui soit digne d′intérêt et parce que tout se limite aux production des chaînes payantes HBO et de Netflix, ce que certains anglo-saxons dénomment la « quality TV ». Pourtant, en l′état actuel, les « séries » sont sans doute ce qu′il y a le moins télévisuel à la télévision. Game of Thrones, superproduction post-hollywoodienne, le démontre à chaque épisode. S′ils veulent comprendre la télévision, nos philosophes gagneraient à se pencher sur Les Anges de la Téléréalité, Dog TV ou Plus Belle la Vie. Au passage, demandons-nous si l′adaptation au cinéma des romans de George R. R. Martin aurait suscité un tel engouement. Rien n′est moins sûr. Conan le Barbare, qui lui non plus ne négligeait pas la philosophie » (3), avait, il est vrai, rencontré un très large public, mais les temps ont changé et ce sont maintenant les héros futuristes de Marvel qui dominent les grands écrans. Car c′est au cinéma que vont les adolescents maintenant que leurs parents sont devant la télévision.

Got forêt

Bavardages et maladresses
Commençons par remettre les mots à leur place : Game of Thrones est un feuilleton. Et un feuilleton passablement bavard. Les deux premiers épisodes de la 8ème saison en sont l′exemple : ce que se disent les uns aux autres occupe une telle place qu′on comprend vite qu′en plus de faire le point sur chaque personnage, tous ces échanges servent essentiellement à différer une bataille attendue depuis huit ans, celle qui verra s′affronter les forces de la civilisation et celles du Mal, venues du nord. Si l′on écoute d′un peu plus près ces dialogues, deux choses surprennent : le temps passé à citer les noms de personnes et de lieux, comme si les auteurs ressentaient la nécessité de toujours consolider sa géographie imaginaire et, simultanément, l′excessive légèreté avec laquelle la psychologie est traitée. Je pense en particulier à la révélation de la véritable identité de Jon Snow. Celui-ci l′apprend en effet de la bouche d′un ami qui l′aurait découverte dans un livre. Sans y réfléchir ni vérifier davantage, il s′empresse d′en faire part à Daenerys, son amante. Celle-ci aurait pu s′alarmer de se découvrir parente de l′homme qu′elle aime et s′effrayer de l′inceste, mais elle n′a qu′un commentaire : son ascendance fait de Jon Snow l′héritier du trône de fer et la prive en conséquence de ce trône, unique obsession des protagonistes du feuilleton. Par un malencontreux hasard, Daenerys expliquait quelques séquences plus tôt que seul son amour pour Jon déterminait ses décisions.

GoT Jon Daenerys

Puisque nous évoquons les dialogues, on peut s′étonner qu′autant de commentateurs se désintéressent de l′image et du son, c′est à dire à ce qui fait d′un film une œuvre de cinéma ou d′un feuilleton une œuvre de télévision. Ce n′est pas une simple question de forme et de fond, c′est le prélude à tout discours sur une œuvre audiovisuelle. Game of Thrones use d′une image et d′un montage tout ce qu′il y a de plus classiques, hérités des grosses productions cinématographiques (4). Sans même revenir à des réalisations plus anciennes, on est aux antipodes d′Utopia, de One Night ou du télévisuellissime 24 (24 heures chrono).

Got Bataille

L′épisode de la bataille des vivants contre les morts, attendu depuis huit ans, est le morceau de bravoure de cette dernière saison. Deux épisodes pour ronger son frein et la voilà, dans mise en scène qui a presque retenu la leçon du Falstaff d′Orson Welles. Dans le film de Welles, la bataille est décomposée en une succession rapide de plans très courts et serrés, qui participent à la vitesse et la brutalité de la scène. Dicté par des raisons d′économie de pellicule, ce montage est devenu une leçon d′esthétique à la hauteur de l′escalier d′Odessa dans le Potemkine d′Eisenstein. Game of Thrones accentue ce principe de montage en situant la bataille de nuit, ce qui aurait dû permettre de dramatiser l′action. Encore aurait-il fallu un minimum d′éclairages. Lorsque les téléspectateurs ont protesté qu′ils n′avaient rien pu voir, le chef opérateur s′est défendu avec une singulière arrogance. « Une grande partie du problème est que beaucoup de gens ne savent pas comment régler leur téléviseur correctement» a-t-il déclaré à la revue Wired, avant de s′en prendre au distributeur sur TMZ et de dénoncer la « compression trop gourmande de l’épisode par HBO » ainsi que « la connexion faible du service de vidéos de la chaîne américaine ». Tout ceci en confiant que : « personnellement, je n′ai pas toujours besoin de voir ce qui se passe, c′est d′avantage une affaire d′impact émotionnel ».

GoT combat fond flammes

Mais il n′y a pas que la lumière qui ne répond pas aux attentes, la partition sonore est à l′avenant. En stylisant la composition à partir de bruits précis, elle n′évite pas certains ridicules comme le bruit d′os que font les zombies à chaque geste. Leur Roi de la Nuit, ne peut tourner la tête sans que l′on entende craquer chacune de ses vertèbres. Le reste est pris dans un magma sonore d′où émergent les ahanements des combattants, les craquements ou les feulements des dragons. Sans doute les hauts-parleurs de nos téléviseurs sont-ils mal réglés. Au moment où la bataille semble perdue, cet amalgame sonore passe à l′arrière-plan, avec une sensible réverbération, tandis que s’impose une mélodie calme interprétée d′abord au piano puis par un orchestre. Les images semblent ralenties, le temps échappe à ces scènes qui deviennent des évocations de l′action plutôt que l′action elle-même, comme le souvenir d′une bataille plutôt que la bataille. Le procédé, largement usé, magnifie les scènes de carnage.

GoT femme égorgée
L′épisode suivante est lui aussi entièrement consacré à une bataille, mais cette fois de jour. Juchée sur son dragon lance-flammes, Daenerys ravage Port Real, la capitale tenue par son ennemie Cersey. Si cette destruction s′étire en longueur, elle a le mérite de proposer des images particulièrement réussies, notamment celles qui montrent la population de Port Real massacrée par les flammes et les chutes de bâtiments. En dépit du souvenir attendri que l′on peut garder des Derniers jours de Pompei ou d′un antique art doloriste, l′esthétisation de la souffrance reste difficilement justifiable.

GoT Victime 1

GoT fuite foule

L′art du recyclage
Dans cette histoire plus compliquée que complexe, où l′on passe son temps à assassiner des gens, on réalise que les personnages ne sont conçus que sous le seul angle du groupe. Game of Thrones est une histoire de clans qui se disputent le pouvoir, chaque clan représentant un type de caractère. Le clan des Stark ne comprend que des personnages droits et braves, celui des Lannister que des calculateurs cruels et celui des Targaryen est miné par la folie. Nous n′avons donc pas affaire à des personnages qui, comme dans la tragédie classique seraient en proie à des conflits internes et qui paieraient en monnaie sonnante les écarts où les auraient précipités leur « défaut moral » mais plutôt à des figures représentant tel ou tel type de vertus ou de défauts et agissant conformément à leur « hérédité ». Comme dans les Rougon-Macquart. Le déterminisme du sang prévaut sur le libre arbitre. Jaime le prouve lorsqu′il trahit sa sœur, la cruelle reine Cersei, en rejoignant les troupes amassées au Nord mais que sitôt après la bataille contre les zombies, il déserte pour prendre la défense de sa soeur contre ses nouveaux amis.

GoT Jaime-Cersei
Cette question du sang charpente Game of Thrones. Frappé d′ignominie pour leur amour incestueux, la faute fondatrice de l’ensemble du récit, le couple Jaime et Cersei ont un double : le couple Jon Snow et Daenerys, qui se découvrent tante et neveu après s′être épris l′un de l′autre. L′obsession de la pureté du sang mène à l′inceste, mais s′il est la transgression qui déclenche le désordre et la guerre, il s′annonce un temps comme celle qui rétablira l′ordre, la justice et la stabilité. L′inceste originel, l′impensable même tant les origines elles-mêmes sont impensables… À ce moment-là, Game of Thrones semble réactiver les antiques mythes de Création.

GoT baiser daenerys
Mais au-delà de ces incestes fondateurs, inspirés (?) des débuts de la Théogonie d′Hésiode ou de textes plus obscurs, quantité de personnages mythiques, personnages historiques et croyances sont simplement recyclés en vrac. Tristan Garcia, dans Philosophie Magazine, note à juste titre que les religions présentées dans Games of Thrones sont toutes issues de religions existant ou ayant existé, du christianisme primitif au christianisme institutionnalisé en passant par l′animisme ou les cultes vikings. Les dragons, les géants, le pouvoir vaudou du Roi de la Nuit de transformer les morts des zombies, les miracles de Melisandre – alias Mélusine -, notamment la résurrection de Jon Snow, les manigances de Cersei qui assassine son mari comme le fit son homonyne Circé, l′habileté cynique de Tyrion, issu du Tyron irlandais, « celui qui vit dans deux éléments », tout cela participe à divers folklores dans lesquels l′auteurs pêche sans complexe. Bricolage ou appropriation ?
De son propre aveux, George R.R. Martin s′est d′abord inspiré des Rois Maudits de Maurice Druon d′un côté et de la Guerre des Deux Roses de l′autre. « Maurice Druon est mon héros et Les rois maudits sont à l’origine de Game of Thrones » déclarait-il. Résistant gaulliste puis ministre autoritaire (5) et académicien réactionnaire, Maurice Druon raconte dans cette somme les malheurs des rois français du XIVème siècle, maudits par Jacques de Molay, le grand maître du temple, à l′agonie sur son bûcher. Game of Thrones délocalise ces personnages en Angleterre pour en faire des princes tout à faire britanniques : Les Lannister en guise de Lancaster, les Stark en guise de York, issus, eux, de la Guerre des Deux Roses qui ensanglanta l′Angleterre du XVème siècle et dont les Tudor, représentés ici par Daenerys, la mère des dragons (6), furent les grands bénéficiaires.

GoT feu dragon 1
De la même façon, si les décors et costumes recyclent le haut moyen-âge, ils piochent aussi allègrement dans l′Antiquité où la Renaissance. C′est ainsi qu′on voit surgir des navires de combats grecs face à une flotte médiévale ou des palais baroques ouvrir leurs jardins derrière des murs médiévaux, les hommes portent des costumes moyenâgeux et les femmes des costumes antiques. On utilise la longue-vue mais on ignore les mâchicoulis et la bombarde. C′est « la Foire du Trône », comme le titrait un magazine.

On n′en finira jamais avec le Romantisme
Pour rester indulgent, on pourrait parler au sujet de Game of Thrones d′une esthétique de l′emprunt dont la trame serait l′art romantique. La dramatisation des paysages, les pénombres ocres des scènes d′intérieur tout comme les architectures gothiques rappellent le Moyen Âge fantasmé par le XIXème siècle. Il y a peu de distance entre Game of Thrones et Viollet-le-Duc. Ce que ce dernier a ajouté à Notre-Dame de Paris, au château de Pierrefonds ou au Mont Saint Michel, ce gothique ajouté au gothique, mène droit à la « Fantasy » pratiquée par Game of Thrones. Il faut dépasser le Moyen Âge par le Moyen Âge, l′obscurité par un surcroît d′occulte.

Le supplice de Jane Grey (Paul Delaroche)

Le supplice de Jane Grey, Paul Delaroche, 1833

La Fantasy est née au XIXème siècle. Entre ce genre littéraire marginal et la vision romantique du Moyen Âge, il n′y a pas de réel écart. À l′exception d′un Walter Scott, la plupart des auteurs de l′époque se souciaient moins de chronologie que de fantasmagories. On est à l′époque des prix de Rome et la fascination des ruines, de l′Orientalisme, du spiritisme, de la redécouverte de la littérature médiévale et de la Renaissance italienne. L′Antiquité tant reprise par l′ère classique est passée de mode, sans doute son esthétique manquait-elle de noirceur et d′ardeurs incandescentes.
L′étymologie atteste de la conjonction des imaginaires par-delà les siècles. Le terme romantisme vient de l′anglais « romantic », qui concerne ce qui est issu du roman, donc d′une œuvre d′imagination, mais il est bientôt associé à l′allemand « romantisch » dont Mme de Staël dit : « Le nom de romantique a été introduit nouvellement en Allemagne pour désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été l’origine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme. » (7) Il faut sauter par dessus le siècle des Lumières pour retrouver les troubles de la magie et de l′occulte. Hugo écrit Notre-Dame de Paris peu de temps avant que Viollet-le-Duc n′augmente Notre Dame de gargouilles, puis il s′enfuit à Jersey où il fait tourner les tables jusqu′à épuisement. Tout cela dans le même mouvement.

GoT Kings-Landing-Red-Keep-North-7x07
Ainsi donc, née à l′ère romantique, la Fantasy reste obnubilée par un Moyen-Âge de lutins et de dragons. Mais de quel Moyen Âge s′agit-il vraiment ?
Selon Isabelle Durand-Le-Guern, « Le Moyen Âge [vu par les Romantiques] apparaît de fait comme le temps du surnaturel accepté, codifié, inscrit au plus profond des consciences et de la vie quotidienne. Ce Moyen Âge fabuleux se manifeste dans les œuvres romantiques à travers la profusion de lieux gothiques, de créatures surnaturelles ou d’objets dotés de vertus magiques, pour la plupart issus de légendes médiévales. Le surnaturel prend bien souvent la forme du terrifiant, créant un Moyen Âge noir, fascinant par sa violence irrationnelle. » (8)
L′irrationnel, voilà le sang qui anime la Fantasy. Mais c′est un irrationnel codifié, sans surprise. Il y aura des nains et des dragons, des géants et des princesses captives, des combattants formidables, des poisons dans les breuvages, des reines implacables et belles, des magiciens et des châteaux impénétrables. Parce que c′est la loi du genre.

Got feu dragon 2

Une désutopie
La plupart des auteurs convoqués pour alimenter l′actuel discours philosophique sur Game of Thrones sont déjà éloignés : Kant, Spinoza, Nietsche, Hobbes, Machiavel, Locke…. Point de Marx ni d′Engels, bien évidemment, ni de Proudhon ou de Bakounine. Les classes populaires, maintenues dans la misère et la saleté, font partie du décor, à peine leur concède-t-on d′apprécier ou non leurs maîtres. À moins de s′agiter sur ordre du suzerain, elles demeurent inertes et craintives, à moins qu′elle ne se fassent exterminer. Les armées, elles-mêmes, sont faites de soldats sans visages fauchés par centaines sous les ordres d′une poignée de généraux.
Dès lors que nous dit Game of Thrones de nous-mêmes, à une époque où la démocratie se trouve malmenée mais où des peuples tentent de s′affranchir de leurs dictateurs ?
« Les romantiques prenaient leur temps à contretemps ; le siècle des chemins de fer, de la barbarie industrielle et technologique ne travaillait pas pour eux » (9) écrivait Georges Gusdorf.
Game of Thrones lui aussi marche à rebours de notre temps. Quand la raison et la démocratie sont remises en cause sous l′effet de forces politiques et obscurantistes, la fascination pour un merveilleux archaïque est davantage un échappatoire que l′exposé lucide des conditions du pouvoir. Show me a hero, lui, traitait intimement du politique, en démocratie, au XXème siècle, à partir d′une question de logement sociaux à créer dans un quartier bourgeois. Evidemment, il n′y avait là ni chevauchées ni têtes décapités mais la lente et solitaire destruction d′un homme impliqué dans la vie politique de sa ville. C′était une authentique tragédie, une tragédie à bas bruit, sans tapage, qui nous mettait face à l′impossibilité d′endurer les contradictions du pouvoir en démocratie.

GoT Cercei terrasse
Est-il si utile de passer par un Moyen Âge de carton pâte pour aborder les questions du pouvoir ou de la suzeraineté au XXIème siècle ? C′est plus facile, évidement.

Machiavel écrivait à l′époque des Borgia, Kant sous la révolution française, Spinoza à l′époque de la persécution des juifs, Hobbes à celle de Cromwell et de la guerre civile. On peut s′appuyer sur leur expérience. Mais des oeuvres aussi variées que Baron noir, Show me a hero, House of Cards, The Left Wing, Deep State, The Good Fight, Borgen, nous confrontent plus fermement aux enjeux de nos sociétés actuelles.
Certes, dans Game of Thrones, il y a les Sauvageons, ceux qui l′on tient aussi à l′écart, de l′autre côté du mur, et qui renvoient à Westeros son image despotique. Eux sont libres et choisissent librement leur chef. Considérés comme des barbares, ils sont indifférents aux guerres intestines d′un royaume qui ne veut pas d′eux. Ils cherchent seulement à franchir le Mur pour se mettre à l′abri des Autres. Et encore, une fois les Autres détruits, ils n′ont qu′une hâte, repartir dans leurs forêts glacées !

GoT les-sauvageons

Les Sauvageons sont une espèce à part, de sympathiques barbares, mais un rien excentrés dans un récit dont ils n′affectent que marginalement le cours et dont le sujet leur échappe.

Le Mur de trop
Si toute série nous parle de l’instant auquel on la regarde, on peut craindre que Game of Thrones ne nous renvoie à certaines aspirations contemporaines, singulièrement régressives, qui font préférer la fureur à la monotonie du débat.
George R. R. Martin a reconnu que le mur de glace construit par Westeros pour tenir à distance ses ennemis lui avait été inspiré par le mur d′Hadrien. Cependant, il ne pouvait manquer d′évoquer simultanément quantité de murs détestables : le mur de Berlin, le mur de sable marocain, la clôture de sécurité d′Israël pour confiner les Palestiniens ou le mur, invisible mais bien réel, que l′Europe érige pour repousser les réfugiés en mer Méditerranée. Depuis plus de deux ans, les scénaristes ne peuvent pas, non plus, éviter que le mur de glace ne fasse instantanément référence à celui que Trump s′acharne à ériger entre les USA et le Mexique pour, dit-il, contenir les « criminels, trafiquants de drogue et violeurs » mexicains. Lors de la campagne présidentielle, le futur vice-président Mike Pence expliquait d′ailleurs « [qu′] il y a des aliens criminels dans ce pays [le Mexique] qui sont venus dans ce pays [les USA] illégalement et qui sont violents et prennent la vie des Américains ». Les aliens de l′évangéliste Pence sont les Marcheurs du Roi de la Nuit, ces zombies que l′on appelle également les Autres.

GoT Mur de glace
La responsabilité politique des scénaristes est en jeu. Des dizaines de milliers d′Africains se noient en Méditerranée, les latino-américains sont traqués à la frontière des USA. Ce sont nos Autres. Dans Game of Thrones, la distinction faite entre les populations extérieures, morts-vivants d′un côté, Sauvageons de l′autre n′excuse rien. Les tribus nomades inorganisées des Sauvageons finissent par être admises au royaume de Westerlos car ce sont des réfugiés acceptables. Ils ont apparence humaine et on peut négocier avec eux. De même, après, certes, d’impardonnables violences, italiens, portugais ou espagnols ont fini par s′intégrer en France parce qu′ils étaient « blancs » et supposés chrétiens. Les Autres, c′est à dire pour nous les Musulmans ou les Africains (et pour les nord-américains les latinos), c′est une histoire dfférente. Ils ne sont ni « blancs » ni chrétiens (ni protestants pour les nord-américains). Trump ne s′y est pas trompé lorsqu′il a malignement tweeté « The wall is coming » en allusion à la fois au Mur de Glace et au titre du premier épisode du feuilleton : « Winter is coming ». Il paraît que ce tweet a choqué les acteurs et les scénaristes du feuilleton. Fallait-il qu′ils aient été si naïfs ?
Divers massacres récents ont prouvé à quel point la thèse du « Grand Remplacement » et la haine de l′Autre sont prégnantes. Game of Thrones joue avec le feu. Le considérer comme une simple allégorie est tout à fait imprudent, car qui sait ce que l′imaginaire collectif en fera ?

GoT envol final dragon

Notes :

0 – Une exception – hélas tardive – dans Libération : la chronique de Paul B.Preciado du 15-16 juin 2019, qui rompt avec un consensus étouffant. Article ne s’énonce pas du haut d’une chaire et fustige avec efficacité une série ainsi décrite : « Politiquement conservatrice, les quatre-vingt heures de la série glorifient la violence, l’autorité patriarcale et un féminisme de fer que n’aurait pas renié Margaret Thatcher »

1 – Game of Thrones. Série noire, Ed. Les Prairies ordinaires, 2015
2 – in Turbulences vidéo #98
3 – Le film Conan le Barbare s′ouvre sur une citation de Nietzsche : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort »
4 – « Grosse » parce que la démesure financière est devenue un argument de vente, comme à l′âge d′or d′Hollywood. On parle de budgets de 15 millions de dollars par épisode avec des salaires avoisinant les 400.000 dollars par épisode pour les 5 acteurs les mieux rétribués. En comparaison, le budget moyen d′un film français est de 4,4 millions d′euros soit environ 5 millions de dollars.
5 – On lui doit une phrase fameuse, du temps où il était ministre des affaires culturelles : « les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov dans l’autre devront choisir ! »
6 – Entre autres ressemblances, l′étendard des d′Henri VII, premier roi Tudor d′Angleterre, portait un dragon rouge sur fond blanc, symbole du Pays de Galles.
7 – Madame de Staël, de l′Allemagne, 1810
8 – Isabelle Durand-Le-Guern, Le Moyen Âge des romantiques, Presses universitaires de Rennes, 2001
9 – Georges Gusdorf, Le romantisme, Paris, Payot, 1993

Game of thrones est un feuilleton américain adapté par David Benioff et D. B. Weiss de l’oeuvre de George R. R. Martin « A Song of Ice and Fire » et diffusé sur HBO de 2011 à 2019. Il est interprété par : Kit Harington, Emilia Clarke, Lena Headey, Peter Dinklage, Maisie Williams, Nikolaj Coster-Waldau, Gwendoline Christie, Sophie Turner, John Bradley-West, Iain Glen, Alfie Allen, Liam Cunningham, Rory McCann, Conleth Hill, Carice van Houten, Jerome Flynn, Kristofer Hivju, Nathalie Emmanuel, Hannah Murray, Joe Dempsie, Jacob Anderson, etc.

5 réflexions sur “Game of Thrones S08

  1. Votre analyse de la télévision en général, des séries et de Game of Throne me paraît tout à fait pertinente.
    Je suis passé de la saison 1 directement à la saison 7 et encore à la fin. Je suis la saison 8.
    Le bavardage, les lieux … Tout est bien vu.

  2. Un commentaire intelligent et très fouillé de la série. L’analyse littéraire et sociologique est plus que pertinente. Au fond cette série mérite-t- elle l’enorme engouement qui nous a tous embarqués?

    Et pourtant elle nous parle de la lutte entre la passion et la raison , des partis et les clans qui dominent les peuples, de la bassesse des dirigeants. Elle nous renvoie à notre réalité . Ce mur de qui va – t – il à présent protéger la civilisation”….. Quelle civilisation ? La question de la démocratie posée à la fin du dernier épisode provoque les rires de l’assemblée… C’est pourtant la question que pose aujourd’hui nombre de citoyens.

  3. Pingback: Too old to die young | les carnets de la télévision

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s