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Il a été dit çà ou là que Carnival Row succéderait à Game of Thrones au sens où, dans un autre contexte, il remplirait sensiblement la même fonction : nous fournir une nouvelle fiction du pouvoir et des luttes menées pour y accéder. Avec Game of Thrones, on en restait aux formes archaïques : têtes tranchées, batailles épiques, chevaliers félons, morts-vivants et fées Mélusine. Le cadre puisait dans un gothique hyperbolique déjà largement usé par le cinéma de série B et les jeux vidéo. Carnival Row, lui, nous entraîne dans un monde beaucoup plus proche puisqu′il relève, lui, de l′imaginaire steampunk.

Carnival Row Paysage urbain

Puisant dans la proto-littérature de science-fiction pour n′en conserver que l′esthétique, le Steampunk dépeint notre société comme si le temps s′était arrêté quelque part entre le Second Empire et la Grande Guerre. On pourrait parler de rétrofiction tant ce courant marche à rebours des rêves et cauchemars des Jules Verne, Alfred Robida ou H.G.Wells qui, eux, en étaient déjà à l’électricité et à la télévision. Ici, la machine à vapeur et la mécanique sont toujours les technologies dominantes, les grandes villes sont parcourues de métros aériens à vapeur même si les classes aisées privilégient toujours le fiacre, de hautes cheminées d′usines dominent les paysages urbains, avec une certaine élégance, il faut l’avouer, qui fait oublier les suies dont on nourrit les cancers. On fait la guerre en dirigeables et la mode féminine est typiquement victorienne, corset compris. Pas un bouton de guêtre ne manque à l’appel.

De par le plaisir qu’il prend à manier la référence et le détournement, le steampunk détient au moins un atout qui fait cruellement défaut à l′heroic fantasy : l′humour. Mais, ce genre cultive avant tout un charme douillet qui puise dans les lectures de nos adolescences, ce qui lui fait beaucoup pardonner.

Carnival rue jour 2
Carnival Row est une parfaite réussite dans sa description d′une société relevant de ce genre. On se croirait à Londres si, depuis 1880, l′électricité ne s′était généralisée. Les scènes nocturnes sont privilégiées, avec le double avantage de réduire les décors tout en redoublant le mystère. La série peuple ce paysage ubain d’une part de fantasy puisqu′on y découvre des fées aux ailes de libellules, quelques centaures, de minuscules lutins, les « kobolds », ainsi que les « pucks »(1), curieux humanidés à cornes et sabots de béliers, tous réunis sous le nom méprisant de « critchs ». Sur cette ville-état du nom de Burgue, règnent les êtres humains, les critchs étant relégués aux métiers pénibles, aux emplois de domestiques ou à la prostitution, notamment dans Carnival Row, le « couloir du carnaval »(2), où le récit va essentiellement se dérouler.

Capture d’écran 2019-10-07 à 21.35.50
Ce couloir de la misère, c′est le Whitechapel de 1888, ce purgatoire où s′entassaient indigents et immigrés dans les miasmes des tanneries et des abattoirs. Il fallut les meurtres de Jack l′Eventreur (3) pour que les classes possédantes de l’époque découvrent que des taudis indignes prospéraient à deux pas de leurs intérieurs biens ordonnés et que l’orgueilleuse capitale de l’Empire Britannique pourrissait de l’intérieur.
Et c′est justement ainsi que débute Carnival Row, par le meurtre sauvage d′une fée tombée dans la misère.

Carnival autopsie
L′enquête est confiée à l′inspecteur Rycroft Philostrate (Orlando Bloom). Il n′a guère plus d′indices ou de témoignages à se mettre sous la dent que ses collègues anglais de 1888.
Au même moment, échouent sur le rivage les corps de fées dont la lointaine contrée est désormais sous domination des forces du Pacte. L′une des survivantes, Vignette Stonemoss (Cara Delevingne), se trouve embauchée de force par Ezra Spumrose (Andrew Gower), l′armateur du bateau naufragé, et contrainte à deux années de service pour régler le prix de sa traversée.
Elle retrouve accidentellement Philo. Se révèle alors leur passé commun au fil d′un long flash-back : Philo fit partie du corps expéditionnaire burguais venu au secours des fées et qui fut écrasé par les dirigeables du Pacte en même temps qu′elles. Au cours du bombardement de la forteresse de Tirnanoc (4), les deux amants qu′ils l′étaient devenus furent séparés et Philo, pour la protéger, demanda à ce que l’on fasse croire à Vignette qu′il était mort. Il leur faudra toute la saison pour retisser leur amour en guenilles.

Carnival dirigeables
Pendant ce temps, le tueur tue et éviscère encore et encore sans que ses crimes semblent relever d′une logique particulière. L’enquête piétine.
L′emploi forcée de Vignette dans un hôtel particulier ainsi que des incursions dans les hautes sphères politiques permettent de dépeindre également les castes sociales supérieures. On y trouve essentiellement le frère et la sœur Spumrose, bourgeois au bord de la ruine qui découvrent avec effroi que leur nouveau voisin n’est rien moins qu’un puck et le Chancelier Breakspear (Jared Harris) aux prises avec d′un côté Longerbane (Ronan Vibert), le leader xénophobe de l′opposition, et de l′autre son débauché de fils, client invétéré des fées prostituées de Carnival Row.

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Vignette échappe à son semi-esclavage et trouve refuge dans un gang de fées, le Black Raven (le corbeau noir), donnant ainsi à sa relation avec Philo les conditions d′une romance toute victorienne entre classes sociales incompatibles. Mais sa rupture définitive avec la société burguaise est consommée lorsqu′elle découvre dans un musée une exposition d′objets et d′oeuvres de Tirnanoc, notamment la bibliothèque dont elle était la gardienne.
Enfin, pour compliquer la situation et précipiter tout ce monde vers une conclusion fatale, une secte puck commence à se manifester en public et à commettre des attentats.

Carnival castelet
A l′écart de ce décalque trop évident de notre monde, survit néanmoins le personnage le plus touchant et le plus indispensable de l′histoire : le saltimbanque qui présente dans le Row son petit spectacle de kobolds, semblable à un théâtre de marionnettes si celles-ci étaient vivantes. Adaptées aux circonstances, les représentations traitent des évènements récents au grand plaisir des badauds et à l′irritation de la police.

Si l′on a un peu suivi ma description, on doit avoir compris à quel point la peinture de l’univers de Burgue dissimule mal le discours politique des auteurs. Les images de la réalité contemporaine se superposent mentalement à celles du récit, le modelant sans qu′un espace soit laissé libre à l′interprétation, à la rêverie, au trouble, à l’ambiguïté. Les fées noyées dans le naufrage rappellent les milliers de réfugiés noyés ces dernières années en Méditerranée, le leader de l′opposition xénophobe incarne les démagogues populistes qui font actuellement vaciller les démocraties, la secte puck emprunte ses rites de flagellation aux chiites, la tentative de meurtre qu’elle commet sur la personne du chancelier est jumelle des attaques au couteau qui défraient régulièrement la chronique,

Carnival procession

le racisme affiché de la police dénonce celui de la plupart des polices, le puck parvenu qui s′offre un hôtel particulier dans les beaux quartiers est cousin du noir américain ou de l′immigré moyen-oriental embourgeoisé, la révolte de Vignette contre le pillage de Tirnanoc illustre le décolonialisme actuellement à l′oeuvre et les polémiques sur l′appropriation culturelle, etc.

carnival Philo+Vignette
Tout est trop dit, trop lisible, trop évident pour qu′on puisse se laisser aller au plaisir de la fiction. En dépit de la minutie et des moyens mobilisés pour rendre crédible un récit teinté de fantastique, l′allégorie politique s’impose. Dès lors, comment les personnages pourraient se construire et évoluer dans un monde qui est moins le leur que la description du nôtre ? C′est là malheureusement la limite de Carnival Row.

L′avalanche de thèses philosophico-politiques que Game of Thrones avait déclenché s′engouffrait dans la relative vacuité idéologique de la série. On négligeait paresseusement l′absence politique des populations pour mieux disserter sur Machiavel. Carnival Row commet le péché inverse en bridant l′imaginaire au profit de l′exposé idéologique.

Notes :

1-Les kobolds sont des lutins du folklore germanique, quant aux pucks, d′origine scandinave (puke en vieux suédois), ils appartiennent au folklore anglais.

2- comme il y a un couloir de la mort…
3- http://www.tueursenserie.org/jack-eventreur/
4-Tirnanoc = Tír na nÓg (le pays de la jeunesse dans la mythologie irlandaise)

Carnival Row est un feuilleton américain en 8 épisodes créé par René Echevarria et Travis Beacham et diffusé en 2019 sur Prime Video (Amazon). Il est interprété notamment par les acteurs britanniques Orlando Bloom, Cara Delevingne, David Gyasi, Tamzin Merchant, Karla Crome, Indira Varma, Jared Harris, Simon McBurney, Arty Froushan, Caroline Ford,…

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