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Je ne sais pas si, comme le prétend Sandra Laugier dans Libération, Unbelievable est l′une des grandes séries de la décennie. Ce qui semble en revanche évident est qu′elle a un propos, un ton, une position clairement énoncés.
Le récit se fonde sur un faits-divers rapporté en décembre 2015 dans un long article de T. Christian Miller et Ken Armstrong, An unbelievable story of Rape, publié simultanément sur Propublica et The Marshall Project et qui fut couronné par le prix Pulitzer. Il a été également relaté par le podcast Anatomy of the Doubt.

Unbelievable plage
Marie Adler, une jeune femme en situation difficile, déclare à la police de Lynnwood (Washington) avoir été violée au cours de la nuit, dans sa chambre d′un centre d′hébergement. On relève sa déposition, elle est examinée à l’hôpital, la police fouille les lieux, aucun indice, aucune trace n’apparaissent. Parallèlement, une série de viols similaires survient dans différentes localités de l′Etat voisin du Colorado. L′absence de connection entre les services de police des différents Etats ou même des différents comtés va être surmontée pour les seconds grâce à un hasard. Lorsque la détective Karen Duvall confie des détails de son enquête sur un viol à son mari, policier dans une autre ville, celui-ci lui répond qu′une affaire semblable est en cours dans son commissariat. Karen Duvall fait le déplacement et rencontre Grace Rasmussen, la collègue chargée de l′enquête. Les deux décident de faire équipe et de partager leurs documents comme leurs équipes.

Unbelievable 2de victime

Plusieurs centaines de kilomètres plus loin, l′enquête sur le viol de Marie est particulièrement mal gérée, voire sabotée, par les policiers de Lynnwood qui mettent en doute la parole de Marie dès sa première contradiction. Aucun indice matériel ne venant conforter ses déclarations, aucun témoin ne se manifestant, il ne reste que la parole de la victime et quelques mots de trop de proches suffisent à la ruiner. Prise dans un piège qui se resserre, Marie finit par déclarer avoir menti (ce qui en soi constitue un mensonge) et se retrouve accusée puis condamnée pour fausse dénonciation. Revenir sur ses dires ne ferait qu’aggraver son cas, qu’elle dise la vérité ou qu’elle mente pour échapper à l’accusation de mensonge, la police considèrera qu’elle a menti au moins une fois. Il faudra un second hasard, ou plutôt que la série d′enquêtes du Colorado se conclue pour que Marie échappe à l′étau de la police et de la Justice.

Unbelievable deux flicsporte
On pourrait disserter sur la surdité des policiers masculins à la détresse d′une femme victime de viol et sur l′écoute a contrario empathique des policières, la série flirtant avec la caricature dans sa représentation trop symétrique des genres. On pourrait également constater que le schéma archi-classique de la rencontre de deux personnalités opposées qui finissent par s′apprécier est une vieille lune des séries américaines. Ici, la chrétienne Kate se heurte à Grace, la dure à cuire, comme autrefois Sonny Crockett et Ricardo Tubbs dans Miami Vice ou Scully et Mulder dans X-Files. Les USA sont le creuset des différences et de leur acceptation, du moins est-ce la mission de la télévision que de l′enseigner. On pourrait enfin s′attendre à ce qu′une fiction offre autre chose que la reconstitution mot à mot d′un article aussi brillant soit-il. Le vrai, le scrupuleusement authentique et vérifiable, est-il ce que l′on attend d′une fiction ou même d′une simple reconstitution ? Avec De Sang froid, Truman Capote nous avait appris que non. Il s’agit d’en faire une leçon. Unbelievable y parvient-elle ?

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L′absence dramatisation est en effet le premier écueil à franchir pour le spectateur. Le premier épisode paraît long, très long, et il faut atteindre le troisième pour se laisser happer par l′histoire. C′est à dire approximativement lorsque l′enquête sur la série de viols dans le Colorado commence à s′épaissir et que, de ce fait, se crée un suspense entre l′évolution de cette enquête et la descente aux enfers de Marie. Cette lente chute, nous le devinons, ne s′arrêtera que parce que, loin de là, deux policières finiront par résoudre une autre affaire que nous savons intimement liée, ne serait-ce que par le mode opératoire du violeur.
La froideur du récit, cette absence de toute séduction qui nous retient de prime abord, est obtenue en particulier par une prise de vues très stable, aussi étonnant que cela puisse paraître. Habitués depuis des années aux caméras à l′épaule tremblotantes et à l′effet « reportage » que les cinéastes du Dogme95 (1) avaient consacré dans leur manifeste, nous avions oublié ce qu′un trépied ou une steadycam raisonnable apportait à l′image. Nous nous étions laissés engluer dans un faux effet de véracité et avions abandonné à son profit une idée toute simple : la discrétion du cadre permet au spectateur de se fondre au récit. C′est ainsi que toute une génération de réalisateurs modernes a, pour des raisons économiques et stylistiques à la fois, créé un spectateur moderne, toujours un peu distant, un pied dedans, un pied dehors.
Tel n′est pas le cas avec Unbelievable qui n’use d’aucun effet, ni de prise de vue ni de montage. C’est à peine si un accompagnement musical, souligne les plans. En revanche, durant très longtemps, on a le sentiment non pas de voir par les yeux de Marie mais du point de vue de son absence, si je puis dire. De là où elle se tient physiquement, mais où elle ne se trouve mentalement pas. Comme si les policiers s’adressaient à un être vide. Comme si le monde qui l’entourait cet être était devenu un obstacle infranchissable, un mur sur lequel elle butait.

Unbelievable FlicUnbelievable dépositionUnbelievable infirmièreUnbelievable flic exaspéré

On me tapera sur les doigts pour parler davantage de prise de vue que du sujet, les agressions contre les femmes. Depuis longtemps ces crimes et délits sont dénoncés mais peu résolus. Un mouvement récent, plus vigoureux, peut-être stimulé par les affaires DKS/Weinstein/Epstein ou les chiffres enfin accessibles de féminicides, éveille les consciences et appelle à prendre des mesures efficaces. La résurrection du terme « féminicide » est un signe. Signe que la façon de dire – ou de montrer – est aussi importante que ce que l′on dit – ou que l′on montre -. Les mots sont des armes, les images sont des points de vue. L′essentiel est qu′ils soient justes.

En ce sens, Unbelievable, dont on peut regretter le manque d′imagination scénaristique, expose son sujet avec une réelle finesse de moyens. Sans séduire, sans artificiellement dramatiser, sans s’écarter d’une certaine froideur qui mobilise davantage notre attention que nos affects. Car le drame est déjà là, tout entier contenu dans le corps et l′âme de Marie, comme dans celui des autres victimes.

Note :

1 – Article 3 du Voeu de Chasteté du Dogme95 édicté par Lars von Trier et Thomas Vinterberg : La caméra doit être portée à la main. Tout mouvement, ou non-mouvement possible avec la main est autorisé. (Le film ne doit pas se dérouler là où la caméra se trouve ; le tournage doit se faire là où le film se déroule).

 

Unbelievable est un feuilleton américain en 8 épisodes créé par Susannah Grant, Ayelet Waldman et Michael Chabon et diffusé Netflix en septembre 2019. Il est interprété notamment par : Toni Collette, Merritt Wever, Kaitlyn Dever, Elizabeth Marvel, Bill Fagerbakke, Bridget Everett, Danielle Macdonald…

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