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Les familiers du complotisme savent que derrière les états se dissimulent de mystérieuses réseaux qui détiennent la réalité du pouvoir. Selon les tendances, il peut s′agir de groupes d′intérêts ou de bureaucraties imperméables aux changements politiques et qui mènent le monde selon leurs propres stratégies. Les politiciens n′en seraient que les jouets, puisqu′ils ne font que passer, tandis qu′eux, les personnages de l′ombre, restent en place. Le discours complotiste escamote volontiers l′analyse politique et économique pour dénoncer des démiurges comme Georges Soros, le juif errant portraituré en docteur Mabuse, ou de mystérieux réseaux comme le groupe Bilderberg, les franc-maçons (encore et toujours), les illuminati et autres. Résurgence des vieilles lunes de l′Extrême-droite d’avant-guerre, résurgence, également, d′une littérature populaire de la même époque, fascinée par les jeux d′ombres.

Deep State profils sombres
Le feuilleton britannique Deep State fait partie des séries qui n′hésitent pas user du filon. Le titre est limpide : Deep State, « l’Etat profond », désigne les cercles qui tirent secrètement les ficelles étatiques. De X-Files à 24, on a déjà vu défiler quantité d′exercices du genre, et l’on peut remonter à la préhistoire de la télévision pour en dénicher bien d′autres. L′ironie veut que Deep State, tout comme X-Files et 24, ait été produit pour la Fox, la chaîne qui, il y a seize ans, se fit le porte-étendard d′une guerre déclenchée au prétexte de l′un des plus gros mensonges de toute l′histoire et cela au profit d′intérêts tout à fait opaques.

Deep state trump

Une fiction comme Deep State se présente comme un bloc compact. Personnages entiers, récit rectiligne, suspens alimenté en continu, révélations distillées métronomiquement, une telle mécanique narrative ne se laisse aller à aucune faille, aucun temps mort, aucun trouble, aucun doute. Ce n′est donc pas le désir de savoir qui stimule le désir de regarder Deep State, la résolution n′apportera rien que l′on n′ait pressenti. C′est autre chose : le pur plaisir du mouvement narratif pour lui-même, à son meilleur rendement. Tout s′y enchaîne à grande vitesse, suivant plusieurs lignes complémentaires, plus ou moins étayées. Parfois, la machine s′emballe et l′on saute d′une situation à une autre sans prendre le temps dont la vraisemblance aurait besoin. À peine s’étonne-t-on que des agents britanniques maîtrisent si parfaitement le perse et l’arabe que les autochtones les prennent pour des compatriotes. De même, dès qu’il s’agit de perdre du temps à enquêter, la technologie prend tout naturellement la relève. Un micro, une caméra espion, une recherche sur internet et l′on a identifié un suspect ou mis à jour la stratégie adverse. À défaut, il reste les méthodes plus traditionnelles : la torture et les balles dans la tête. L’affaire progresse ainsi très vite, et parfois très violemment, comprimée dans les limites trop étroites, une fois encore, de ses 8 épisodes. Et sans vraiment laisser d’espace au spectateur.

On peut préférer la subtilité des grandes adaptations de l′époque de la Guerre froide, plus lentes et plus complexes, de L′espion qui venait du froid à La Maison Russie… Au moins les personnages y traînaient-ils une aura de mystère qui fait passablement défaut à ceux de Deep State. Ce monde, hélas, appartient sans doute à un autre temps.

Deep State pistolet

L’histoire de Deep State oppose Max Easton, un ancien agent des services secrets britanniques, à un réseau opaque où se mêlent responsables du MI 6 et de la CIA soumis à de mystérieux commanditaires. Retiré dans le sud de la France, Max Easton reprend donc du service pour venger la mort de son fils Harry, espion lui-aussi, récemment assassiné au Liban. Quelque chose de bien plus compliqué se dissimule évidemment derrière ce qui apparaîtra bientôt comme le paravent d′une vaste manipulation. La tension avec l′Iran accusé, à tort ou à raison, de mener un programme nucléaire militaire sert de toile de fond. Inévitablement, le parallèle se fait avec la guerre d′Irak dont la politique de Trump ne serait que la redite. Les références directes sont légion, établissant clairement les rapports idéologiques, économiques, stratégiques entre les deux époques. Jusqu′à cette féroce allusion au président actuel, « cet homme [qui] tweete comme une adolescente ».
À regarder cette dénonciation des réseaux occultes, on balance entre des sentiments contradictoires. Certes, les collusions entre fonctionnaires et affairistes sont clairement ciblées. Mais la conclusion fait l′effet d′une douche froide.

deep state complot

L′intervention désabusée d′un sénateur qui avoue que « la vérité n′intéresse plus personne », référence évidente aux « fake news », est une des scènes les plus intrigantes de la série. Mais aussitôt la béance est suturée. Le sujet du faux et du vrai, des fakes news et de la vérité ouvrait sur de vastes et passionnantes possibilités. Malheureusement, Deep State fait le choix de ne faire que les effleurer pour livrer au plus vite sa morale. On y voit Max Easton rétorquer à son fils que s′ils avaient réussi, si la vérité avait éclaté, la presse en aurait parlé quelques semaines, quelques têtes seraient tombées, certes, mais, l′orage passé, les choses seraient restées inchangées. Les derniers plans ne font que le confirmer. Lucidité du pessimisme ? Peut-être. Tentation du repli sur soi et les siens ? Elle est clairement affiché. La famille comme ultime refuge ? Des contingents entiers de séries américaines nous le serinent depuis des décennies. Max Easton est l’anti-George Smiley.

Deep State reflets
En cela, un feuilleton qui dénonce aussi franchement les manœuvres souterraines des puissances politico-financières peut simultanément n′offrir pour seule issue que la démobilisation générale. À moins, bien sûr, qu’il ne s’agisse que d’exprimer cette irrépressible lassitude qui, à titre individuel, pourrait tout aussi bien être la nôtre. C′est là toute l′ambiguïté de Deep State.

Deep State est un feuilleton britannique écrit par Matthew Parkill and Simon Maxwell et diffusé sur Fox Europe et Afrique en 2018. Il est interprété notamment par Mark Strong, Lyne Renee, Joe Dempsie, Karima McAdams, Anastasia Griffith, Alistair Petrie,… 

 

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