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Abel et Caïn au travers du Chaos

 

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La ville de Detroit s’est mise en faillite en juillet 2013. Low Winter Sun raconte l’histoire de cette débâcle. Des services publics à l’abandon, des commerces fermés, des bâtiments voués à la démolition, la drogue et la misère partout. Une ville, ce n’est pas seulement une économie ou une administration, ce sont aussi des hommes, des femmes, des enfants, les relations entre eux, des bâtiments, des histoires, des images. Lorsque Detroit se met en faillite, elle met en faillite tout cela, jusqu’à la série qui lui est consacrée. Au moins, la Nouvelle-Orléans post-Katrina de Treme avait-elle le drame joyeux, la musique réparait tout et le grand potlatch du carnaval lui faisait un objectif. Detroit est aussi une ville de blues, mais d’un blues douloureux, qui porte encore les stigmates des rails qui conduisirent les anciens esclaves vers le nord.

Low Winter Sun n’aura jamais de deuxième saison, elle est déjà partie rejoindre le cimetière des séries mortes trop jeunes. AMC en a décidé ainsi. Les patrons d’AMC tiennent l’Audimat pour un oracle. Ils le consultent chaque matin et agissent conformément à ses préceptes. Il faut reconnaître que vendre de la désillusion n’est pas aisé. Exit, Detroit.

La série est aussi déglinguée que son cadre. Remake d’une mini-série anglaise, elle se pose d’emblée de guingois. Voici un commissariat miteux où règne la corruption, deux flics chargés d’enquêter sur un meurtre qu’ils ont eux-même commis, l’inspection de la police qui rôde… Le suspens est posé d’emblée : les deux flics, qui n’ont, après tout, assassiné qu’un flic encore plus corrompu qu’eux, vont-ils réussir à se tirer d’affaire? La matière est-elle suffisante pour tenir dix heures ? Pas sûr. D’autant que la série n’est pas avare de clichés : Franck, l’un des flics est amoureux fou d’une prostituée, l’autre, Joe Geddes, au service des truands locaux, s’escrime à donner une éducation respectable à sa fille. On ne peut que les comprendre. Le suspens tient à peine la route et tant pis pour la jeune inspectrice intègre, séduite le temps d’une nuit. Elle se vengera en balançant son collègue à l’inspection. Les femmes trinquent en premier dans les histoires d’hommes.

Parce que c’est est une.

Nous ne sommes plus à l’époque du western. Et pourtant, ici, le Detroit brinquebalant se substitue facilement au désert de l’Arizona. Il ne reste que les hommes pour agir. Les femmes, elles, subissent. Seule concession à la modernité : la deputy mayor, l’élue patronne de la police, est une femme noire et c’est elle qui enterre l’affaire le moment venu. Sinon tout le reste se passe entre hommes.

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D’une manière ou d’une autre un tel récit doit toucher au mythe. À moins, il n’est qu’une chronique. Et pour atteindre cette dimension du mythe, il doit reprendre les fonctions archaïques. Le guerrier, la mère, le prêtre, le juge, l’oracle, etc… Il ne peut pas si facilement s’en affranchir au nom d’un respect de l’évolution des moeurs.

Comme dans un mythe, les personnages sont ici soumis à la Fatalité et cette puissance démiurgique qui décide du sort des hommes prend ici les traits d’une ville : Detroit. Elle s’incarne dans ses murs lépreux et taggés, ses bâtiments abandonnés, ses quais déserts et les herbes folles qui poussent partout. Et comme dans un mythe, un meurtre originel fonde une complicité. Par le crime commis en commun, les deux flics sont devenus frères de sang. Le premier est taraudé par sa culpabilité et tente de se racheter en sauvant une prostituée, le second – le seul d’ailleurs à connaître et à citer les Écritures – se sait pêcheur de par sa simple condition d’homme et ne cherche humblement qu’à transmettre le meilleur à sa fille.

L’état du récit à l’ère de la décomposition

Une histoire trop resserrée sur trop peu de personnages, des clichés en pagaille, une fin on ne peut plus disloquée, il semble que la ville entraîne son propre récit dans sa chute. Joe Geddes le dit : “ La seule réaction que cette ville comprend, c’est le chaos ”. Tout est là.

Et si, justement, il fallait aller jusque là ? Parler chaotiquement du chaos, ne reculer devant aucun incohérence et laisser les personnages se débattre avec ça ? Les miner, eux-aussi de l’intérieur. Camper des clichés pour mieux les ruiner. Volontairement ou non, voilà ce qu’a tenté et réussi Chris Mundy, l’auteur de Low Winter Sun. L’Amérique d’Obama peut-elle assumer cette vision ? Apparemment pas. Mais il faut aussi prendre la question à rebours et se demander ce que vaudrait une image esthétisée, un récit lissé d’un réel chaotique ? Serait-ils défendables ? Certainement pas.

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Low Winter Sun est une série crée par Chris Mundy, diffusée par AMC en 2013 et interprétée notamment par Mark Strong, Lennie James, James Ransone, Ruben Santiago-Hudson, Sprague Grayden

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