Home

Enfin ! L’avalanche des productions Netflix de médiocre qualité n’aura pas tout emporté sur son passage. La preuve est une nouvelle fois faite que rassembler tout ce qui a fait ses preuves ailleurs (un bon sujet, de bons acteurs, un bon scénariste, un bon réalisateur) n’assure en rien la réussite d’une production. On en a eu la preuve avec Marseille autrefois, El Embargo, El Innocente ou Bagdad Central plus récemment. Les vieilles ficelles d’Hollywood n’ont jamais été autre chose que d’étroits calculs de rentabilité.

Quelques productions échappent et c’est heureux – à la normalisation « netflixienne ». Pas entièrement, parce que la jivarisation des saisons, leur réduction à un nombre de plus en plus réduit d’épisodes, semble irrémédiable. La diffusion par saisons entières (et le piratage) a engendré le « binge watching », c’est-à-dire le visionnement en quasi-continuité de tous les épisodes d’une saison. En formatant les saisons de façon à ce qu’elles soient regardables en deux ou trois soirées les chaînes par abonnement se sont renforcé la pratique qu’elles ont créée. Bref, elles ont tué le principe même du feuilleton qui intègre au récit la coupure et l’attente entre deux épisodes.

C’est pourquoi Mare of Easttown fait figure d’exception. On retrouve en effet avec cette production de HBO, le plaisir impatient qui nous enchaîne à un feuilleton. Certains parlent de « télévision de rendez-vous », l’expression est charmante pour désigner ce qui n’est autre que l’essence de la production sérielle. Qu’est ce qui fait que Mare of Easttown nous ramène à cet état ? Ce n’est pas uniquement la diffusion hebdomadaire des épisodes, c’est aussi un mélange particulier de sentiments.

Il faut avouer que les premiers épisodes du récit accumulent les problèmes sociaux avec une certaine complaisance. La communauté dont on nous livre le tableau est réduite à quelques familles chaotiques où tout le monde se connaît depuis l’école primaire, où les couples divorcent, où les filles ont des enfants à 17 ans, où les tromperies s’enchaînent, où l’alcool règne sur les fins de semaines, où la drogue et les armes ne sont jamais loin et où même le vicaire a été autrefois suspecté de problèmes de mœurs. Mare, la policière chargée de l’enquête sur la disparition d’une jeune fille se voit chargée de résoudre le meurtre d’une autre alors que son propre fils, drogué, s’est suicidé laissant un bébé derrière lui. Divorcée suite à ce drame, Mare héberge sa mère et sa fille, encore mineure et le petit garçon de son fils. Son ex-mari habite dans la maison voisine et va de l’une à l’autre sans complexe. La compagne de son fils réclame la garde de l’enfant en excipant de son sevrage des drogues. Rien n’est donc très simple dans cette petite ville d’Easttown.

Les portraits à charge de l’Amérique profonde sont monnaie courante de la production sérielle américaine. D’Escape at Dannemora à The Wire en passant pas True detective, P-Valley ou Low Winter Sun, on aura vu défiler toute l’Amérique qui ne fait pas rêver. Celle des maisons identiques alignées au long de rues interminables, celle des banlieues défoncées, celle qui n’arrive pas à s’extraire de la tutelle des prêcheurs, de l’alcool et des dealers. Dans ce vase clos, tout le monde devient rapidement suspect, les hommes pour commencer, les adolescents ensuite, soupçonnés de rivalités et de règlements de compte.

Mare a joué au basket pendant son adolescence, son équipe a gagné le championnat de Pennsylvanie et elle le surnom de Lady Hawk. Toutes ses copines sont encore là. L’une d’elle, justement, maintenant gérante de la station service, a vu sa fille enlevée. Les relations au sein de la communauté se tendent du fait de l’absence de résultats de la police. Mare encaisse, dérape de temps en temps. La psy qu’elle est contrainte de consulter évoque son refoulement du suicide de son fils.

La brièveté de la saison ayant contraint les auteurs à surcharger les premiers épisodes d’informations sur le contexte social, l’accumulation des traumatismes affectifs devient vite caricaturale. Il y a assez de raisons chez les uns ou chez les autres pour passer par la case « suspect ».  Les fausses pistes, comme celle du diacre, ou le leurre de l’épisodique amant de Mare sont de bonne guerre. Toutefois, sans faire preuve d’un excès d’exigence, on serait en droit d’attendre du scénario des résolutions un peu moins tombées du ciel. Dans le cas des disparitions comme dans celle du meurtre, c’est un témoignage inattendu qui débloque l’enquête et, in fine, un dernier hasard qui clôt la saison.

Pourtant, malgré tout les reproches que l’on peut faire à cette série, quelque chose d’indéfinissable se met en place dès les trois ou quatrième épisode qui ramène le spectateur à des émotions perdues depuis longtemps, celles qu’il avait devant un vrai feuilleton. Comme alors, il passe la semaine avec ce pincement né de l’attente, il se précipite devant son écran dès la sortie de l’épisode et se trouve comblé durant 52 minutes avant que l’attente ne reprenne sa complainte grinçante. Il est comme n’importe quel amoureux.

À quoi tient cet « indéfinissable » ? Bienheureux celui qui le dira. Y participe sans doute la diffusion strictement hebdomadaire des épisodes, bien évidemment. Il y a aussi la personnalité de Kate Winslet, actrice exceptionnelle dont le jeu, d’une rare densité, exclut toute emphase sans jamais être en déficit d’expression. Elle a préparé ce rôle avec le sérieux de tout acteur anglo-saxon digne de ce nom, en s’immergeant dans le milieu où elle allait évoluer et en apprenant l’accent propre au coin de Pennsylvanie où se déroule l’action. Je crois que c’est elle, Kate Winslet, qui nous « attache » au récit. Pas en nous séduisant d’une manière ou d’une autre mais, oserais-je dire, en nous ignorant poliment, en nous laissant pénétrer dans le récit, y prendre notre place comme des invités invisibles aux yeux des personnages.

Ce que j’essaie de dire est un peu difficile à expliquer, c’est faire comprendre comment un acteur nous fait passer du devant de l’écran au dedans. Et cela n’est pas du tout la même affaire qu’au cinéma. C’est d’abord une question de présence. De présentation dirais-je, pour démarquer la télévision de cet art de la représentation qu’est le cinéma.

L’art des romanciers se saisit d’autant plus facilement du lecteur qu’il sollicite abondement son imaginaire. Le cinéma a le hors-champ à sa disposition pour mobiliser les tréfonds de l’esprit. La télévision, au contraire, est un médium froid, comme dit McLuhan, c’est-à-dire qui implique plusieurs sens et ne requiert qu’une passivité bien disposée. Faire passer l’esprit du spectateur du devant au dedans, de l’avant-champ au champ, et sans user de démagogie ni de séduction, comme le fait Mare of Easttown, est la preuve qu’il reste à la télévision une indicible puissance de fascination. Et celle-ci tient à une certaine qualité de présence.

Mais ce feuilleton ne s’arrête pas à la magie d’un récit ou d’une actrice. Il possède aussi une forte dimension morale, un côté « Si c’était vous ? », pour reprendre le titre d’une émission de la télévision française de la fin des années 50 où l’on interrogeait le spectateur par le truchement d’un panel d’invités sur ce qu’aurait été son comportement s’il s’était trouvé dans la même situation que les personnages.

En effet, Mare résout les deux affaires mais la seconde s’avère être à tiroir. Sans révéler la fin, on peut dire que Mare arrête un suspect qui avoue son crime. Tout serait donc pour le mieux si par obstination professionnelle et parce qu’elle découvre par hasard d’autres indices, elle ne poursuivait ses investigations et finissait pas découvrir le vrai coupable, ruinant ainsi définitivement une famille, celle de sa meilleure amie. Cette dernière, en larmes, lui demande pourquoi elle ne peut pas s’arrêter, pourquoi elle ne peut pas fermer les yeux pour une fois et laisser simplement la vie effacer le malheur ?

Ces scènes infiniment douloureuses comptent parmi les plus émouvantes que l’on a pu voir dans une série télévisée. Elles posent une question redoutable. Jusqu’où la vérité est-elle nécessaire ? Ou, dit autrement : et Si c’était vous ?

PS : Mare est le diminutif de Marianne, dans la série, seule sa mère utilise parfois la forme longue.

Mare of Easttown est un mini-feuilleton américain créé par Brad Ingelsby et diffusé sur HBO en 2021. Il est interprété notamment par : Kate Winslet, Julianne Nicholson, Jean Smart, Angourie Rice, David Denman, Robbie Tann,…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s