Kengis est un village de la commune de Pajala, dans le comté de Norrbotten, sur la frontière avec la Finlande, un peu au nord du cercle arctique, autrement dit : en Laponie. Nous sommes au milieu du XIXe siècle, pour les paysans et les quelques ouvriers qui survivent en ces confins, la vie est rude sous l’autorité d’une petite élite de notables composée de la patronne du moulin, la veuve Sjödahl, du bailli Brahe (1), de son adjoint Michelsson, du médecin Sederin et du commerçant Lindmark. Pour prendre en charge le salut des âmes et prêcher la parole de Dieu, un nouveau pasteur, Lars Levi Læstadius, débarque en 1856, avec une large famille et de maigres bagages, dans cette paisible bourgade.
Première rencontre entre le pasteur Læstidius (Gustaf Skarsgård) et le bailli Brahe (Magnus Krepper)
Le personnage est précisément calqué sur l’authentique prêtre et prédicateur Lars Levi Læstadius, initiateur d’un mouvement de réveil religieux dit des Læstadiens qui essaima dans la vallée de Tornedalen, l’extrême-nord suédois, et en Norvège. Ses prêches violemment hostiles à l’alcool et à la danse, sa compassion pour les pauvres, l’incitation à se confesser et à se pardonner entre croyants, l’encouragement à des manifestations spontanées d’adoration durant l’office mais surtout son influence sur une population sami (2) jusqu’alors réticente envers le christianisme sont bien ceux du personnage historique. Il fut le contemporain des grands mouvements américains de réveil religieux du XVIII-XIXe siècles qui nous valent aujourd’hui l’extension des évangéliques dans le monde et de leur puissance politique avec. Aux qualités professionnelles du pasteur, il faut ajouter un talent de botaniste, pour le personnage comme pour son modèle, qui vaudra à ce dernier une reconnaissance internationale.

Peu après l’arrivée du pasteur et de sa famille, disparaît une jeune fille du village dénommée Hilda. Le bailli proclame aussitôt qu’elle a été tuée par un ours, la patronne du moulin enchaîne avec une récompense à qui tuera l’ours. L’animal est vite exécuté. Dans les esprits, les ours sont un peu plus que de simples ours, on dit d’eux qu’ils peuvent être contrôlés ou possédés par les âmes des hommes. Le Pasteur, évidemment, ne croit pas un mot de cette accusation dépourvue de preuve. L’enquête qu’il entreprend de son côté l’amène à découvrir peu après le corps de la victime dans un myr, un de ces marais où même les grands animaux se laissent piéger. Mais Hilda ne s’est pas faite piéger par le marais, c’est un homme qui l’a tuée à en juger d’après les marques que Læstadius découvre sur son corps.

C’est que l’homme de Dieu a dû lire Conan Doyle puisqu’il enquête à la manière de Sherlock Holmes, examinant la moindre brindille, auscultant chaque hématome. Après quoi, il fume sa pipe à bec courbe, tout en réfléchissant. À ses côtés, son fils adoptif, Jussi, un jeune Sami qui apprend le double métier de prédicateur et d’enquêteur, joue dans ces circonstances particulières le rôle du docteur Watson. Tout ceci ne va pas sans un certain ridicule qui mine la crédibilité du récit. Il faut croire que le reste, le formidable jeu des acteurs, la reconstitution historique et la mise à nu des rapports sociaux, est assez puissant pour nous faire si bien tolérer ces naïvetés. Car Comment cuire un ours (Koka Björn en suédois) est sans conteste une série envoutante qui nous replonge dans l’univers de nos lectures adolescentes, la question du sexe en plus. Le XIXe siècle, décidément, n’a pas fini de nous retenir par les basques.

Le pasteur et sa famille ne sont pas les seuls étrangers à s’installer à Kengis, le loup s’est introduit en même temps qu’eux dans la bergerie. C’est un « artiste » nomade à la fois peintre, photographe, excellent danseur et inlassable don Juan qui séjourne quelque temps dans le village. Il peint les portraits de ceux qui peuvent s’offrir ses services. Peu de femmes restent insensibles à son bagout et il en profite. Toute histoire a besoin d’un histrion dans son genre, d’un bouffon qui éclaire les ridicules de la société des hommes. Au risque, pour ce trublion au cynisme achevé, d’être suspecté non seulement d’avoir engrossé quelques filles mais aussi d’en avoir assassinées.

Une seconde fille meurt en effet, pendue à une branche d’arbre. Le bailli décrète cette fois qu’il s’agit d’un suicide. À nouveau, le pasteur enquête et découvre que la corde a servi à masquer l’empreinte de mains étrangleuses. C’est donc un meurtre et non pas un suicide.

Pendant ce temps, Jussi commet l’erreur de danser avec la belle Maria, servante chez la veuve Sjödahl. Chacun le sait : quand on danse, on tombe amoureux et c’en est fini de la paix au village.

Jussi et Maria paieront très cher leurs innocentes minutes de liberté, car les limites imposées aux filles sont les mêmes que partout ailleurs, à l’époque : demeurer chastes, se marier à celui qui conviendra aux parents et enfin s’occuper de ses enfants et de son foyer. Le pasteur lui-même, pourtant si attentifs aux défavorisés, n’est pas en reste : il refuse de former sa fille aînée à devenir prédicatrice en dépit de son talent de lectrice, de sa connaissance de la Bible et d’un antécédent féminin dans le métier. Le ciel a d’autres projets pour elle, lui répond-il. Par exemple faire des enfants ?
Lisa (Siggrid Johnson) fait la démonstration de ses capacités à un père indifférent
Il y a une femme au moins qui se distingue des autres et qui, tout en étant un personnage secondaire, assez peu présent, ramène son mari à la réalité. Il s’agit de Brita Kajsa, la femme du pasteur. Quand, dans ses fréquents moments d’exaltation, son homme se voit aux prises avec le Diable ou destinataire d’un miracle de Dieu, Brita Kajsa lui rappelle aussitôt qu’il commet un péché d’orgueil en croyant que l’un ou l’autre s’intéresse à lui. Elle est l’anti-Beronius, la seule assez lucide, dans cette histoire, pour servir au spectateur de repère stable, rationnel, au coeur de la folie des hommes.

Northern
Koka Björn est un western scandinave, un northern devrais-je dire. Les paysages grandioses des landes montagneuses et du fleuve valent ceux des grandes plaines américaines. Le village de bois où la population vit au rythme des messes, des fêtes locales et des travaux des champs est le cousin des villages de bois des westerns, allongés au long d’une rue. Le pasteur joue le rôle du cow-boy de passage, justicier occasionnel. Quant aux Samis, ils remplissent le rôle des Indiens (3), et même un peu plus, car ici, au moins, ils s’expriment longuement sur leur sort.

La grande qualité de cette série, en effet, est de consacrer un long et beau moment à présenter une petite communauté same et à la faire parler très clairement de l’assimilation culturelle que les Samis subissent, de leur culture orale menacée par l’écriture, de leur religion chamanique menacée par le christianisme, de leur mode de vie nomade menacé par les colonisateurs sédentaires.
Ceci se fait par le truchement d’une tentative de retour de Jussi auprès des siens. Il a été recueilli enfant par le pasteur et a eu une éducation suédoise. L’expérience de retrouver la vaste nature, les discussions qu’il a avec les femmes (les hommes ont suivi les troupeaux), s’avèrent décevants. Le bonheur de retrouver sa sœur ne suffit pas à remplacer la part de lui-même devenue suédoise. Il sait écrire, il sait lire, il connaît la richesse des livres, la connaissance qu’ils apportent. Il a connu une autre mode de vie, il sait, contrairement à ceux qu’il rencontre, Samis comme Suédois, ce qu’il doit à chacun des deux mondes. C’est pourquoi il décide de rentrer chez son père adoptif.
Pour son malheur.
Anne Maaret, la soeur de Jussi (Maien Gaup Sandberg) en haut puis une femme sami (?) en discussion avec Jussi
Car, seul garçon sami dans une communauté qui traite les siens en parias, Jussi sert vite de bouc émissaire. À l’occasion de chaque meurtre, le rôle du bailli consiste à désigner sur le champ un coupable par définition étranger à la communauté : c’est l’ours, le Sami, voire la victime elle-même, comme Jolina qui, contre l’avis du pasteur, sera enterrée à l’écart du cimetière pour avoir enfreint l’interdiction divine du suicide. Jussi, lui, est doublement puni, en tant que Sami et en tant que fils du pasteur.

Préservation de la communauté ou de la petite caste dominante ? Les deux, en quelque sorte. Avec ses écarts envers le rituel luthérien, ses condamnations de l’alcool et de la danse et son discours en faveur des démunis, le pasteur a semé le doute parmi les fidèles. Les notables du village craignent qu’à force d’avoir raison avec ses enquêtes, il ne retourne la population contre eux et que cela finisse avec les pauvres et les Samis comme à Karesuando où les Samis se soulevèrent et tuèrent le bailli et le commerçant (4). Dans ce genre de situations, les notables de Kengis savent ce qu’il leur reste à faire. Ils font comme les cow-boys avec les Indiens.
Et c’est ainsi qu’en auscultant l’histoire d’une extrémité de l’Europe, Koka Björn donne une leçon d’anti-colonialisme. Il en reste beaucoup d’autres à exhumer du passé de notre continent. À quand ?

Notes : 1 – Lansmann, en suédois. 2 – Chacun sait que le terme « Lapon » jugé offensant par le peuple concerné n’est plus utilisé, remplacé par le nom « Sami » qui est celui par lequel ce peuple se désigne. Contradictoirement, la région suédoise où une partie d’entre eux vivent s’appelle toujours « Lapland », que l’on traduit par Laponie. 3 – J’utilise à dessein le terme « Indien » désormais refusé par les peuples concernés pour les raisons identiques. Ici, il renvoie aux westerns cinématographiques. 4 – Il s’agit en réalité du soulèvement de Kautokeino, en Norvège, intimement lié au mouvement laestandien. Des Samis de cette confession s’étaient soulevés en 1852 contre les notables locaux, accusés de « s’être enrichis grâce à la vente d’alcool, endettant et ruinant plusieurs de familles samis » (Wikipedia) Lire ici à ce sujet.
Koka Björn (To cook a Bear, Comment cuire un ours) est un feuilleton suédois en 6 épisodes adapté par Jesper Harrie du roman homonyme de Mikael Niemi et réalisé par , Trygve Allister Diesen. Il a été diffusé à partir d’octobre 2025 sur Disney + et Hulu. Il est interprété notamment par : Gustaf Skarsgård, Ane Dahl Torp, Pernilla August, Magnus Krepper, Anton Sehlstedt, Jonas Karlsson, Tyra Wingren, Emil Kárlsen, Simon J. Berger, Lily Ek, Charlotte Lindmark, Jaakko Ohtonen, Johan Widerberg….






