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Un récit d’aventures tel que The Murky Stream relève du genre sageuk – littéralement « drame historique »– équivalent coréen des films de samouraï japonais, des films de cape et d’épée européens, des wuxia chinois ou des westerns états-uniens. Comme chez ces genres voisins, les combats y sont les articulations indispensables du récit et se doivent d’être chorégraphiés avec talent, qu’ils s’exécutent avec les poings ou des sabres. C’est le cas ici.

Le paysage du port sous les yeux de Choi-Eun (Shin Ye-eun)

Un sageuk se déroule usuellement à l’époque Joseon, qui correspond au règne de la dynastie Yi sur la Corée, et qui court de 1392 à 1910, c’est-à-dire de la veille de notre Renaissance jusqu’à la veille de notre Grande Guerre. Durant cette très longue période imprégnée de philosophie confucéenne, le système politique faisait habilement s’équilibrer les forces en présence. Une énorme bureaucratie structurait l’État, son élite formant la noblesse du royaume. Le prestige des fonctionnaires et l’ascension sociale proposée à tous, ou du moins aux classes éduquées, par les concours d’accès à « la fonction publique » est l’un des aspects les plus ironiques de la série aux yeux d’un spectateur français contemporain.

Le représentant des commerçants (Jeon Bae-soo) interrompt la partie de Go entamée par le chef de la police (Choi Gwi-hwa) et le parrain des gangs de la région au grand désagrément de ceux-ci.

Mais, si dans la société que dépeint The Murky Stream, les fonctionnaires sont respectés, ils sont aussi parfaitement corrompus. La caste des marchands, catégorie prospère quoique largement méprisée, s’assure de leur protection au renfort de dessous de table conséquents. Tout en bas de l’échelle sociale, les bandits soudoient les mêmes fonctionnaires en rackettant les travailleurs du port, tout en assurant la circulation des marchandises indispensables aux commerçants. L’Autorité, l’Argent, la Rapine, ces trois puissances se neutralisent en se corrompant l’une l’autre. Cet équilibre confine ainsi la région dans un parfait, mais fatal immobilisme, pour le plus grand malheur de sa population pauvre et du pays entier.

La moindre déstabilisation peut faire s’écrouler le château de cartes. L’ouverture du 3e épisode de la série en offre une violente illustration : l’attaque, en 1583, de la ville par des Jürchen (1) révoltés et la débandade des soldats qu’elle provoque avant même d’atteindre les fortifications. Le port étant pris sans coup férir, les Jürchen massacrent la population avec une rare violence. La leçon, aussi douloureuse a-elle été, n’a pas été retenue.

Massacre lors de la révolte Jürchen

Des attaques comme celle-ci, il y en eut bien d’autres au cours de l’histoire puisque la Corée a l’encombrant privilège d’être cernée par la Chine, la Mongolie et le Japon. La guerre dite d’Imjin dont on devine les tous débuts dans les derniers plans de la série, mit aux prises à partir de 1592 les Coréens et leurs alliés chinois aux envahisseurs japonais pour une durée de six ans (moins 3 de trêve). 1592 est précisément l’année choisie par la série qui nous occupe.

On dit que l’eau lipide de la rivière Gyeonggang (2) devint trouble cette année-là. C’est ce qu’annonce d’ailleurs le titre de la série qui se traduit par « la rivière boueuse » ou « trouble ». Sur cette rivière existe un petit port, appelé Mapo-Naru, où les bateaux viennent s’ancrer aux quelques jetées de planches montées sur pilotis qu’une noria de porteurs emprunte pour charger ou décharger les bateaux. Le paysage est splendide, la misère totale.

Le port

Trois personnages interviennent simultanément : Le premier, Jeong-Cheon, est un jeune officier de police qui prend ses fonctions à Mapo-Naru. Il commence par exiger les inventaires d’armes et le registre des chevaux. L’état des lieux est sans appel : les armes, mal entretenues, sont inutilisables, les montures ont été vendues par les policiers eux-mêmes. Deuxième personnage, Jung Seo-Yul son frère de lait, perdu de vue depuis très longtemps, est désormais un fugitif qui cache sa réelle identité, mais se fait démasquer par le chef des bandits et se voit contraint à rejoindre sa bande guenilleuse. Troisième personnage enfin, Choi Eun, fille du chef de la guilde des marchands. Son intelligence et son autorité, la font s’imposer à la succession à son père, elle entend bien se passer des services des bandits. Les trois jeunes gens, impliqués auprès des différents groupes qui se partagent le pouvoir, ont de bonnes raisons pour apporter plus de justice et de sécurité dans une région où le hasard les fait se croiser.

De haut en bas : Choi Eun (Shin Ye-eun), Jung Seo-Yul (Kim Ro-Woon) et Jeong-Cheon (Park Seo-ham)

Les héros sont hélas à la peine. Devenue la patronne de la Guilde des marchands, la jeune Choi Eun ne parvient pas à s’imposer à la petite mafia qui règne sur le port, l’officier Jeong-Cheon se fait vite neutraliser par ses supérieurs et ses collègues. Seul Jung Seo-Yul dynamise le récit, puisqu’il lui revient d’assumer la plupart des combats. Cela ne suffit pas à étoffer le récit ; bien au contraire, on finit par se lasser de tant de bagarres. De ce fait, les paysages, l’organisation sociale, les personnages secondaires et les anecdotes prennent une importance croissante au détriment de la narration principale.

Les bandits

Très vite, le quintette comico-tragique des bandits, dirigé par le pitoyable Mudeok et les quatre clowns qui lui servent de troupe, finit par distraire davantage que les héros. Mudeok est sans doute le seul personnage de la série à gagner en intérêt puisqu’il évolue au contact de sa nouvelle recrue, Jung Seo-Yul, et laisse percer une sensibilité jusqu’alors insoupçonnable. Ce mélange de drame et de comique respire un théâtre ancien qui savait jouer de l’un comme de l’autre, en mettant en scène alternativement maîtres et serviteurs.

Mudeok (Park Ji-hwan), le chef des bandits, dans un moment d’introspection.

De plus hautes personnalités tirent les ficelles dans l’ombre, au sens propre comme figuré. Certaines visent à faire pencher la balance à leur profit, mais un autre, le prince Dae-ho (Choi Seong Wuk), donne l’exemple d’un grand serviteur de l’État. On le découvre alors qu’il achève son grand projet : constituer une carte complète du royaume en assemblant des cartes des différents fleuves acquises au travers du pays. Il sait que ce n’est qu’en créant l’image la plus précise et la plus exacte du territoire que l’on parvient à le maîtriser et le protéger. Puissance de la cartographie !

Tout cela évidemment vaut pour le symbole. Que la rivière devenue boueuse réfère à l’état du pays n’échappe à personne, pas plus que les cartes qui le représentent enfin, mais trop tard, en illustrent l’unité défaillante.

La carte presque achevée

Il est en effet trop tard pour réagir, le pays est gangréné, il tombera comme un fruit pourri aux mains de l’ennemi parce que personne ne saura plus pourquoi le défendre. Et aucun des héros de cette série en tout cas, ceux qui représentent la bureaucratie, le commerce et le lumpenproletariat, ne cherche à contrecarrer la chute du royaume. Certains sont morts, d’autres se détournent de l’avenir, comme le bandit-malgré-lui qui préfère reprendre son chemin vers nulle part que de lier son destin à la belle Choi Eun. En contrepoint, sans que cela soit dit, on entend tout de même résonner l’alerte. Quelle que soit la sophistication de son organisation, une société ne résiste ni à l’individualisme extrême ni à son extension naturelle, la corruption généralisée. L’un se nourrit de l’autre.

L’amour au premier regard. Pour la seconde saison ?

Les amateurs de sageuk s’ennuieront probablement devant une série qui traîne en longueur et laisse ses personnages sur le bord du chemin. Mais ceux qui, comme moi, découvrent le genre, prendront plaisir à observer les mœurs, les architectures, les (magnifiques) costumes, les bateaux et tout ce qui composait la vie des Coréens, il y a maintenant plus de quatre siècles. Les connaisseurs disent que l’absence du roi, par exemple, fait de The Murky Stream un cas particulier de sageuk qui traduirait la déliquescence du pouvoir central à l’époque. Ce qui vaut pour le XVIe siècle vaut-il pour aujourd’hui ? Car la tentation reste toujours vive de chercher dans notre présent ce que les séries nous désignent. Et, dans le cas présent, ce ne serait pas perdre son temps.

Note : 1 – Population installée au Nord de la Corée et donc au Nord-Ouest de la Chine. Pour tout savoir sur les conflits frontaliers coréano-jurchen : c’est ici. 2 – Ancien nom de la rivière Han.

The Murky Stream (탁류 ) est un feuilleton coréen en 9 épisodes écrit par Chun Sung-il, réalisé par Choo Chang-min et diffusée sur Disney + fin 2025. Il est interprété notamment par : Park Ji-hwan, Shin Ye-eun, Kim Ro-Woon, Choi Seong Wuk, Park Seo-ham, Choi Gwi-hwa

Une réflexion sur “The Murky Stream (탁류)

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