Home

Drame historique de grand format et longue réflexion sur la nature du pouvoir, The Queen who Crowns, ajoute au répertoire des sageuk (1) coréens une œuvre remarquable inspirée de personnages authentiques des débuts de l’époque Joseon, dans les premières années de notre 15e siècle.

Le roi Taejo, fondateur de la dynastie Joseon, abdique en 1398 face aux rivalités de ses fils. Taejong est celui qui l’emporte après avoir assassiné ses deux demi-frères, Bang‑seok et Bang‑beon, et poussé son frère aîné Jeongjong à l’abdication.

Assassinat d’un des deux jeunes princes

Déjà sensiblement plus organisé qu’un royaume européen, le royaume de Joseon est aux mains de familles puissantes dont beaucoup sont dotées d’armées privées. Dans l’histoire de toutes les monarchies, les grandes familles sont la principale menace du pouvoir central. La France en a fait l’expérience avec les guerres de religions puis la Fronde. Tout monarque aspirant à l’absolutisme prétend gouverner seul dans un rapport direct et étroit avec le peuple dont il se déclare tout à la fois le défenseur et l’incarnation. C’est le cas de Taejong.

Voici brièvement pour le contexte historique. Le cadre dramatique est celui d’une œuvre shakespearienne.

L’armure préparée par Won Geyong pour Taejong (en h.). Le pacte des deux époux (en b.)

Après les meurtres fratricides qui le hanteront toute sa vie et l’exil de son père, Taejong s’empare du pouvoir. Plutôt que de Taejong seul, il faudrait parler de Taejong et sa femme Won Gyeong (2) car c’est elle qui affermit la main du guerrier, lui fait endosser son armure et le met face à ses choix. Sans elle, il n’aurait pas sauté le pas. Le titre est clair : c’est elle qui le fait roi.

Issue de la puissante famille des Min (3), Won Gyeong est une femme aussi lucide, courageuse et déterminée qu’il est émotif, sanguin et parfois craintif. Elle sait parfaitement de quel milieu elle est issue, qui elle a épousé et pour quoi faire.

Mariage de Won Gyeong (Cha Joo-young, à g.) et de Taejong (Lee Hyun-wook, à d.)

Un jour de leur jeunesse où elle chevauche avec Taejong dans une région montagneuse et qu’ils contemplent le paysage à leurs pieds, elle lui déclare qu’elle trouve que le pays est petit. « Je veux parcourir le vaste monde à ma guise », ajoute-t-elle. « Le vaste monde », ne sera pas une géographie mais une philosophie. Dans son esprit, le pouvoir est un absolu auquel tout et tous doivent se soumettre, y compris ceux qui l’exercent, et rien de concret, ni d’immatériel ne doit l’entraver. C’est elle qui, par exemple, lors d’une grave épidémie de variole, rappelle au Roi que c’est au chevet de son peuple qu’il doit être et non à celui de son fils mourant. Le père doit s’effacer devant le Roi.

Taejong à la mort de son plus jeune fils

Lorsque les grandes familles sont mises en cause, elle est la première à requérir de la sienne la restitution des terres et des esclaves indûment obtenus. Ce que le pouvoir exige s’applique en premier à soi et aux siens, ainsi reste-t-elle intouchable.

Les deux frères de la Reine contemplent la mer, pour la dernière fois ?

Une scène résume parfaitement le personnage : Lorsqu’elle apprend la condamnation à mort de ses frères par le Roi, pour trahison, elle se précipite à sa rencontre. Celui-ci lui apparaît dans une allée, escorté de sa cour. À sa vision en costume royal, se substitue le souvenir du roi en armure à la tête de ses troupes, le roi-guerrier qu’elle voulut faire autrefois de lui et qu’il est devenu. Et à ses côtés, elle se reconnaît elle-même, déterminée comme au premier jour.

Won Gyeong se voit engagée auprès du roi et de ses troupes

Elle se résout à ne pas solliciter sa clémence. Ses deux frères périront.

La mère de Won Gyeong a appris la mort de ses deux fils, Won Gyeong redevient un instant leur sœur.

Reine et femme de pouvoir, Won Gyeong n’est pas pour autant une Lady Macbeth. Elle manifeste un tempérament protecteur envers son mari comme envers ses fils qui fait défaut à la reine écossaise. Won Gyeong est le ciment de la dynastie, quand les hommes, par leurs actes orgueilleux, poussent sans cesse vers la destruction. Le vieux roi Taejo lui en sera reconnaissant après qu’elle a organisé la réconciliation entre son fils et lui.

Conseillé par la Reine, Taeong supplie son père (Lee Sung-min) de lui pardonner ses crimes et de revenir parmi eux

Cela n’empêche pas qu’elle soit constamment suspectée de vouloir tirer le pouvoir à elle, d’autant qu’en infraction avec les ordres royaux, elle jouit de son propre réseau d’espions dirigé par un mendiant aveugle. Le mendiant aveugle auquel aucun secret n’échappe et la Reine philosophe politique forment un duo tout à fait romanesque, mais qui, fatalement, fait de l’ombre au Roi. C’est un risque que la Reine Won Gyeong a pris sciemment, le roi lui-même exécutera l’aveugle.

L’aveugle, espion de la Reine, exécuté en dépit de ses services à la Couronne.

Elle doit aussi endurer les favorites du Roi auxquelles elle ne s’attendait pas en l’épousant. Taejong s’est vite glissé dans la peau du souverain ancienne manière. Une manieuse de sabre comme Won Gyeong n’entend pas être reléguée au second rang. Elle bloque les tentatives du Roi de ramener les femmes à un statut inférieur à celui obtenu sous la dynastie précédente. Et, tant qu’à être reléguée à son propre « territoire », autant en choisir les limites. Elle organise la Cour « intérieure » sous sa juridiction. Tout ce qui concerne les femmes sera désormais son affaire. Les favorites seront sous ses ordres, tout comme les dames de cour et les servantes.

Won Gyeong au premier plan, la principale favorite (Lee Yi-dam) au second

L’esthétique propre à l’univers de Joseon est renforcé par une limitation drastique des espaces filmés. Très peu de scènes sont tournées en plein air, dans un village ou une campagne, Les déplacements sont généralement brefs et se limitent au départ d’un lieu et à l’arrivée dans un autre.

Tout se joue au palais, ou plutôt dans les palais : le palais actuel (qui comprend celui de la Reine), le minuscule palais où le vieux roi Taejo est relégué, puis enfin l’énorme palais autrefois bâti par Taejo à Séoul et que son fils décide de réinvestir. L’univers de la série est ainsi réduit à une construction humaine méticuleuse où le hasard n’existe pas. Espace minéral du pouvoir contre espace naturel du peuple. On voit gardes, employés, courtisans évoluer entre d’immenses cours pavées, des successions de couloirs enserrés entre des parois de papier de riz, ou quelques lieux précis : la salle du trône, les appartements du Roi, de la Reine ou d’une favorite.

Le roi médite.

La rareté de paysages naturels condense le spectacle en un théâtre de marionnettes dépourvu de pesanteur où les costumes, notamment féminins, à la fois légers et raides comme des feuilles de papier, dissimulent l’essentiel des gestes. Les maquillages et les coiffures de poupées, les positions constamment figées des servantes ajoutent à cette impression d’immobilité. Il suffit de voir la Reine s’asseoir en tailleur devant le Roi, comme s’il n’y avait que sa robe à se tasser sous elle, sans le moindre mouvement visible de sa part, pour admirer la maîtrise des gestes sur ce versant du monde.

Néanmoins, au fur et à mesure que la saison progresse vers sa fin, les espaces s‘ouvrent, les prairies et les forêts printanières se teintent de verts tendres. Les références au printemps s’accumulent y compris dans la bouche innocente d’un jeune prince qui déclare adorer le vert parce qu’il représente le printemps. Printemps de la jeunesse… Au fil des années, dans le monde clos du Palais, les intrigues et les trahisons se sont apaisées. Le Roi a réformé le pays en profondeur et fait passer sa justice, les complots n’ont plus de raison d’être (4).

The Queen who crowns ne fait que douze épisodes, ce qui n’est pas un nombre exceptionnel et pourtant, j’ai parlé en début d’article d’un « drame historique de grand format ». C’est qu’il donne cette impression de fresque grâce à un montage particulièrement habile. Beaucoup de scènes semblent se répéter parce qu’elle relève de rituels ou du fonctionnement ordinaire du Palais. Les séances dans la salle du trône où le Roi consulte ses conseillers et donne ses directives, donnent l’état du rapport de forces entre le Roi et la noblesse. Parallèlement, les « couchers du Roi », avec l’une de ses favorites, éclairent sur son évolution intime. Ces rituels monarchiques, servent à la fois à signifier l’écoulement du temps dans l’histoire et à gérer le temps du récit.

Le rituel du coucher du Roi

Ainsi propulsée, l’histoire paraît longue alors qu’en réalité, le règne de Taejong ne dura que 18 ans. 18 ans nécessaires pour stabiliser le royaume, liquider (momentanément) la corruption et laisser la place à un héritier érudit et sage, le jeune roi Sejong, connu aujourd’hui sous le nom de Sejong le Grand, qui inventa l’alphabet coréen et soutint les sciences comme les arts.

Au contraire d’une série occidentale où la temporalité est conçue pour entretenir la dynamique d’un récit, ici le temps est ce qu’il est en réalité : l’immatérialité même. Ce n’est plus la somme des évènements, des déplacements, des mouvements, des actions-réactions, mais une transparence dans laquelle les êtres et leurs actes se manifestent le peu de temps qu’ils vivent.

À la veille de mourir, et se rappelant leurs débuts, la Reine Won Gyeong fait à son époux cette confession empreinte de sérénité et de noblesse : « Je n’ai pas cherché le pouvoir, j’ai cherché le Monde. Quand on cherche le Monde qu’importe celui qui s’assoit sur le trône ! » The Queen who crowns embellit certainement la fin de Taejong et de sa Reine (5), mais restons-en là et laissons la fiction à ses derniers éclats. L’Histoire, la vraie, la sérieuse attendra bien demain.

Le jeune roi Selong danse pour sa mère mourante.

Notes : 1 – Voir la définition dans le précédent article sur ce genre, The Murky Stream. 2 – Ce nom est celui qu’elle portait durant son règne. Par la suite, elle fut appelée Hudeok Dowager puis, après sa mort, Wongyeong. La complexité de l’onomastique coréenne me fait opter pour la solution la plus simple : le nom en usage pendant la période que couvre la série. 3 – À ne pas confondre avec les Ming qui règnent à l’époque sur la puissante Chine voisine. 4 – Il est dommage que la série ne détaille pas davantage les multiples avancées de la Corée de cette brève époque tels que la libération de centaines de milliers d’esclaves (pour dettes), l’interdiction des armées privées, l’introduction de « tablettes » d’identité, etc…. Je renvoie donc à ce site https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-20025/taejong-de-joseon/ 5 – Taejong abdiqua en faveur de Sejong mais il resta présent assez longtemps pour faire place nette autour de son fils en liquidant les opposants politiques, la belle-famille de Sejong, bref, tous les rivaux potentiels du nouveau roi. Contrairement à l’être tourmenté par ses crimes originels et au souverain soucieux de son peuple, que la série présente, Taejong appartenait encore à un monde archaïque.

The Queen who crowns est un feuilleton sud-coréen écrit par Lee Young-mi et réalisé par Kim Sang-ho. Diffusé sur TVING et tvN (chaînes par abonnement), il est accessible, sous-titré en français, sur Apple TV (sous réserves). Il est interprété notamment par : Cha Joo-Young, Lee Hyun-Wook, Lee Sung-Min, Lee E-Dam, Lee Shi-A, Han Seung-Won

Laisser un commentaire