Après deux séries d’espionnage peu convaincantes, en voici une dernière qui nécessitait plus de temps de visionnage et de réflexion. Temps de visionnage parce que la diffusion de la troisième saison de cette série vient de s’achever, temps de réflexion puisqu’il s’agit d’une série israélienne qui traite d’un réseau d’espions du Mossad à l’œuvre à Téhéran au moment où, dans la réalité la plus immédiate et brutale, Israël et son allié américain bombardent cette ville. Impossible d’écrire sans avoir à l’esprit les images de ce qui se passe dans le Golfe Persique à cet instant même, sans penser aux petites filles tuées dans leur école par un missile états-unien comme aux milliers de morts du mouvement populaire iranien réprimé par la théocratie.

L’attaque du Hamas aux abords de Gaza a eu lieu en octobre 2023, la première saison de la série a été diffusée en juin 2020 et la deuxième en mai 2022, donc avant le massacre, la troisième saison date de janvier 2026, donc deux ans et demi après l’éruption de Gaza, mais à la veille des bombardements massifs d’Israël et des USA sur l’Iran, encore en cours cette heure.

Téhéran est plus subtile et plus prenante que la mini-série française de Gideon Raff, L’Espion qui nous contait les exploits et la triste fin d’un talentueux agent du Mossad infiltré dans une dictature d’imbéciles, la Syrie. Cette fois, la dictature est dirigée par des gens rusés et l’espionne est une jeune hackeuse à la carrure modeste, mais à la détermination farouche et qui ne craint pas de se battre. Dans la première saison, sa mission est de mettre hors d’état un radar pour ouvrir le passage à l’aviation israélienne vers une centrale atomique où l’Iran est censée développer la fameuse bombe qui sert de prétexte à toutes les frappes « préventives ». (1)
La série est israélienne. Les agents israéliens, qui sont en majorité des Iraniens au service d’Israël par hostilité envers le régime des mollahs, sont des gens courageux et d’un absolu dévouement. Issue d’une famille de juifs iraniens émigrée en Israël, Tamar parle couramment farsi, avec une pointe d’accent qu’elle met sur le compte d’années d’enfance passées au Qatar. Sous l’identité d’une employée à la centrale électrique, elle doit pénétrer au cœur du bâtiment pour couper l’alimentation du radar. Tamar ne sait pas qu’une unité des Renseignements des Gardiens de la Révolution (2) suit sa trace depuis son arrivée à l’aéroport et sa substitution d’identité. Nous, nous le savons. Le suspens naît de là et est entretenu comme une mécanique irrépressible puisqu’à peine une situation est-elle réglée qu’une autre se met déjà en place, qu’il s’agisse de représailles, d’une autre cible urgente ou d’une nouvelle tentative après un échec. La plupart du temps, il s’agit de pénétrer sur un ordinateur ennemi et de le pirater, pendant que l’ennemi se rapproche à chaque minute un peu plus. La mission accomplie, l’évacuation prévue est annulée et Tamar demeure en Iran pour une nouvelle mission.
Tamar en situation délicate trois saisons plus tard (en bas de g à d : Moe Bar-El dans le rôle de Karim, un homme de main de Karim et Sasson Gabai dans le rôle de The Owl, le correspondant du Mossad)
Ayant choisi la voie d’un réalisme exhaustif, Téhéran nous décrit la variété de la société iranienne urbaine : les écarts sociaux monstrueux entre la population et des dignitaires du régime, la condition des opposants, l’hostilité d’une majorité de la population au pouvoir des mollahs, la vie à l’occidentale d’étudiants dans leurs squats ou celle de juifs qui ont choisi de rester en Iran après la révolution islamique quitte à se convertir à l’islam, la corruption généralisée, l’inflexibilité des intégristes, la délation, l’esprit de résistance, la répression implacable contre les femmes, leur résistance par l’entraide, les violences entre opposants et musulmans radicaux soutenus par les milices, les pendaisons des « traîtres », les miséreux réduits à dormir sous les ponts, etc.

Selon des connaisseurs, l’urbanisme de Téhéran lui-même semble parfaitement reconstitué. La série a pourtant été tournée à Athènes, mais on imagine qu’en Turquie ou au Liban, on aurait aussi trouvé des décors satisfaisants. De même, il n’y a pas beaucoup de différence entre Tamar et son amant de passage, Milad, c’est la même jeunesse moyenne-orientale moderne. En revanche, il y a un abîme entre elle et sa jeune cousine islamiste radicalisée, Razieh, qu’elle découvre en cherchant un hébergement auprès de sa tante, juive iranienne convertie à l’Islam.
Milad (Shervin Alenabi) et Tamar
L’employeur de Tamar, le Mossad est présenté – du moins à partir de la seconde saison – comme une machine implacable qui n’hésite pas à tuer, y compris ceux qui l’ont servi. Le servide de renseignement israélien doit conserver l’initiative, c’est le prix qu’Israël paie pour demeurer intouchable. Sa suprématie technologique est écrasante puisqu’il a accès à toutes les caméras de surveillance publiques ou privées d’Iran sans que les Iraniens le sachent. Il voit tout et entend tout, ce n’est pas une invention de la série mais une réalité décrite dans un article récent. Dans ces conditions, la vie de Milad se joue sur le fil de sa relation amoureuse avec Tamar ; un jour viendra où le Mossad le fera liquider parce qu’il en saura trop, Tamar le sait et lui aussi.
On sent nettement le découragement des agents face à une telle insensibilité lorsqu’à la troisième saison, l’un d’eux, en recevant l’ordre d’exécuter une prisonnière, mère d’une petite fille, annonce en retour que l’opération à laquelle il participe est la dernière qu’il accepte.

Tout serait donc pour le mieux, quoiqu’un peu répétitif, si la personnalité du chef de l’unité de renseignement des Gardiens de la Révolution, Faraz Kamali, ne surprenait dès le début, du fait de l’affection quasi-infantile qu’il porte à sa femme. Au téléphone, puisqu’elle est hospitalisé à l’étranger, ce sont de longs babillages amoureux auquels il ne peut ni ne veut échapper. Le contraste entre ce sentimentalisme téléphonique et la dureté des scènes d’interrogatoires de suspects, par exemple, confert au personnage un aspect malsain, obscène même, qui tient du lieu commun des portraits de bourreaux. C’est le nazi qui adore les enfants, le tueur psychopathe qui bichonne ses rosiers, etc…
Faraz Kamali (Shaun Toub) au téléphone avec sa femme Naahid (Shila Ommi) hospitalisée en France
La qualité du méchant est la force d’un récit. Mettre en évidence la cruauté de Faraz en la contrastant avec son affectivité bêbête relève du procédé scénaristique. Procédé en l’occurrence d’autant plus inefficace que le spectateur ne doit pas mépriser le bourreau, il doit le craindre. Or, nous connaissons la faiblesse de Faraz Kamali, nous savons déjà qu’elle causera son échec, donc nous ne le craignons pas. À ce moment, du moins.
La deuxième saison donne le sentiment d’assister à un conte où l’ogre Taraz chasserait les deux enfants Milad et Tamar dans le dédale de Téhéran pour les dévorer. La tante de Tamar, qui l’avait hébergée une seule nuit, est exécutée avec son mari suite à une dénonciation de leur propre fille. J’imagine que de telles dénonciations ont été ou sont pratiquées en Iran comme il y en eut en Allemagne sous le régime Nazi ou en Russie sous Staline, car le rapprochement est immédiat.
Masoud (qui travaille pour le Mossad – Navid Negahban), Faraz Kamali et une amie de Masoud qui choisit courageusement de le couvrir
Néanmoins, le conflit israéliens contre iraniens finit par trouver un point d’équilibre à partir du moment où les ennemis se rencontrent. Ils ne sont dès lors plus des dangers abstraits les uns pour les autres mais des individus capables de paroles, de sentiments et de réflexion. Accessoirement, ils se ressemblent beaucoup. Se met alors en place entre eux un système d’échange, si l’on peut dire, qui se réduit le plus souvent à un chantage/contre-chantage mais peut prendre la forme d’une collaboration discrète dans le but d’exécuter un ennemi commun.
Tamar et Faraz, deux ennemis désormais liés
La deuxième saison signe l’échec de Faraz et son humiliation mais, contradictoirement, elle restaure sa dignité. Alors qu’il est pris au piège des services israéliens, la série lui laisse l’opportunité de déclarer et de prouver que sa cause est aussi noble que la leur. Des deux côtés, le patriotisme prédomine. Une forme de respect mutuel émerge alors entre Tamar et lui tandis que, symétriquement, le conflit larvé entre Tamar et sa cheffe menace d’exploser.

L’ogre a disparu, chacun porte sa croix, si j’ose dire au sujet de juifs et de musulmans. Faraz s’est humanisé et, finalement, on se demande si cet anti-héros n’est pas le personnage le plus fort de la série, le plus complexe, le seul a évolué au fil des épreuves et à perdu de ses certitudes pour faire ce qu’il doit faire au mieux, sans crainte de souffrir ni de mourir, et en aimant sa femme jusqu’aux dernières limites. Son personnage possède une densité que n’a pas celui de la jeune Tamar. Il ne trahira jamais mais il passera par toutes les souffrances et s’en relèvera différent. Voilà pourquoi j’écris qu’il est à mon sens le véritable héros de Téhéran.
Simultanément, sa femme Naahid accomplit son chemin de Damas, passant de sa condition d’épouse d’un gardien de la Révolution à celle de fugitive volontaire. Les femmes, premières victimes d’un régime théocratique patriarcal, sont déterminantes, la violence à leur égard signe le plus grand échec du régime et son écroulement le jour venu. Et si elles en sont l’avant-garde, les jeunes femmes ne sont pas les seules. Le parcours de la discrète Naahid détaille la lente mais définitive rupture de femmes plus âgées, mieux intégrées socialement, avec la société islamique.

On voit au travers de ces deux personnages, Farz et Naahid, que Téhéran construit ses personnages au fil des saisons. Aussi précisément déterminé soit le personnage par le scénario, ce que lui apportent l’acteur et le metteur en scène, l’accueil qu’il reçoit du public, les intuitions des scénaristes qui se vérifient ou pas le façonnent progressivement. Une série est un processus auquel participe aussi le spectateur. C’est en cela qu’une série télévisée se distingue du cinéma, à la différence d’un film, elle ne cesse de s’inventer qu’au dernier plan de son ultime épisode.

Notes : 1 – Un véritable prorotype de bombe apparaît à la fin de la troisième saison et fait l’objet d’un traitement passablement embrouillé sur lequel je n’ai pas jugé bon d’insister. 2 – Les Gardiens de la Révolution Islamique, aussi appelés Pasdarans, forment une milice crée dès le début de la révolution islamique, qui fait office de bras armé du pouvoir et se superpose aux organes officiels de renseignement (intérieur et extérieur), de police voire de l’armée. Véritable État dans l’État, cette organisation est responsable des violentes répressions sociales, contre les femmes en particulier et les opposants en général.
Téhéran est un mini-feuilleton israélien écrit par Moshe Zonder et Omri Shenha et dirigé par Daniel Syrkin. Il a été diffusé en Israël sur Kan 11 1 en juin 2020, puis internationalement par Apple TV. Sa troisième saison a été diffusée début 2026. Il est interprété notamment par : Niv Sultan, Shaun Toub, Shervin Alenabi, Menashe Noy, Navid Negahban, Liraz Charhi, Glenn Close, Hugh Laurie…










