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Poséidon s’amuse

affiche Love Boat

The Love Boat avait disparu de nos écrans depuis 1986-87, après une dizaine d’années d’aventures inconstantes et légères dans le Pacifique. Disparu de nos écrans mais pas de nos mémoires qui, depuis, ne cessaient de naviguer entre le Mexique, Hawaï et Tahiti. Oui, nous avions aimé ce Pacific Princess et son équipage affable, ces escales enchanteresses, ces soirées romantiques et cet humour bon enfant qui fait la qualité des croisières. Nous avions également goûté la complexité de scénarios qui mêlaient plusieurs intrigues parallèles, trois en général, rédigées par des équipes différentes et qui brodaient sur une trame très ordinaire autant de motifs cocasses quitte, parfois, à s’emmêler l’écheveau. The Love Boat (La croisière s’amuse, en français) avait un capitaine aux cheveux blancs, le capitaine Merrill Stubing, un médecin dans la lune, le docteur Adam « Doc » Bricker, un intendant-gendre idéal, Burl « Gopher » Smith, un barman facétieux, Ted Lange, et une jolie hôtesse, Julie McCoy, qu’on aurait bien voulu embrasser sur la joue juste pour la faire rougir.

Cette série avait pour créateur Aaron Spelling, petit juif immigré d’Europe Centrale devenu le producteur de Starsky et Hutch, Drôles de Dames, Charmed, Melrose PlacePour l’Amour du Risque, Beverly Hills, et surtout de Dynasty, l’éternelle rivale de Dallas. Bref, cet Aaron Spelling est crédité de milliers d’heures de télévision, bien plus qu’aucun producteur de cinéma n’a jamais osé rêver, aussi petit juif immigré d’Europe Centrale ait-il été.

The Love Boat vécut 11 saisons sur les écrans, de 1977 à 1987, plus une seconde génération d’une seule saison de 1998 à 1999. 666 épisodes au compteur ! La liste des stars invitées à bord du paquebot est impressionnante : Anne Baxter, Cyd Charisse, Ginger Rogers, Olivia de Havilland, Lana Turner, Zsa Zsa Gabor, Joan Fontaine, Andy Warhol, Tom Hanks, pour n’en citer qu’une petite partie. Hommage conjoint d’Hollywood et du Pop Art au spectacle populaire.

Titanic

 

The Love Boat, c’est d’abord la suture d’une plaie. Le naufrage du Titanic, le 15 avril 1912. Le début de la fin d’un monde. Un autre navire a déjà pris la relève, c’est le Cuirassé Potemkine. Début du XXème siècle, essor de la lutte des classes, la bourgeoisie est à cran. Elle relègue le prolétariat en 3ème classe, à fond de cale. Le drame se joue en pleine nuit au milieu de l’Atlantique nord : d’un seul coup d’iceberg, le cuirassé bolchevique envoie par le fond le symbole de la ségrégation sociale. Circonstance imprévue : les 3èmes classes sont englouties les premières.

Lorsque le cinéma nous rejoue l’évènement, avec DiCaprio et Kate Winslet, il ne manque pas un bouton de guêtre au dernier des figurants. Tout est exact, des dentelles de Kate aux semelles élimées de Leonardo, tellement exact que l’impression de faux l’emporte. Trop de vraisemblance tue la croyance. Appelons cette dérive cinématographique vers le Musée Grévin, le syndrome Scorcesocoppolien. C’est cela que le Potemkine avait coulé, aussi, à l’époque. Du moins l’a-t-on cru tout le temps qu’on a cru aux avant-gardes. J’avancerais même qu’au delà de la reconstitution naphtalinée, ce sont aux amours d’un prolétaire et d’une héritière que met fin Potemkine. On ne badine pas avec l’idéologie.

Costa Concordia

Le temps a passé. Un siècle plus tard, le communisme ayant sombré à son tour, les avant-gardes s’étant noyées, on peut lancer un successeur au Titanic sans risquer de se faire couler à la première traversée. C’est The Love Boat. Le consumérisme s’est substitué à la ségrégation sociale. La petite bourgeoisie s’offre des croisières en Méditerranée, dans la mer des Caraïbes ou dans le Pacifique. Les élégants transatlantiques ont laissé place à des casinos ventripotents. Mais il y a une fatalité. The Love Boat finira lui aussi par sombrer. Après avoir disparu de nos écrans télé, il s’est éventré en janvier dernier contre l’île du Giglio, en mer Tyrrhénienne. Car le naufrage du Costa Concordia, on l’aura compris, n’est autre que l’épisode jamais diffusé de The Love Boat.

Sinon, qu’on me dise où un capitaine peut frôler une côte pour faire plaisir à son maître d’hôtel qui veut faire coucou à sa ville natale ? « (…) Un témoignage qui, là encore, étaye la thèse selon laquelle le commandant du Costa Croisière a voulu parader toutes lumières allumées au plus près de l’île du Giglio. Et ce pour faire plaisir au responsable des serveurs, Antonello Tievoli, originaire de cette île. » (Sud Ouest)

Qu’on me dise où l’animateur chargé des enfants se déguise en Spiderman pour sauver ses protégés ? « Une fois que nous avons entendu l’alarme, nous nous sommes regroupés dans une zone sûre du navire qui penchait déjà sur sa gauche. Pour remonter le moral des enfants, je me suis habillé successivement en Spiderman, puis en M. Indestructible et Wonderwoman, et j’ai réussi à réduire un peu la peur des enfants », écrit Giovanni Lazzarini, 30 ans, sur sa page Facebook, selon le journal Corriere del Mezzogiorno. »Nous avons trouvé une chaloupe et après avoir hurlé que nous avions des enfants, ils nous ont fait monter à bord et nous avons finalement pu rejoindre la terre ferme » où les enfants ont retrouvé leurs parents, conclu « Spiderman ».(TF1 News)

Qu’on me dise où un capitaine peut se cacher quand son bateau coule ? « Interrogé par Nice-Matin, un rescapé dit avoir vu le commandant se cacher sous des couvertures dans l’heure qui a suivi l’accident. »

Où est-ce que le même capitaine peut prétendre avoir glissé sur un pont trop ciré et s’être retrouvé par inadvertance dans un canot de sauvetage ? « Alors que le «pacha» tardait à donner l’alarme avant de fuir l’épave parmi les premiers («je suis tombé dans la chaloupe», s’est justifié Schettino), la plupart des officiers ont dû organiser une sorte de mutinerie. En sécurité sur le port, «Francesco Schettino a regardé le Concordia couler», écrivent les magistrats qui ont ordonné un test antidrogue à l’encontre du capitaine. » (Libération)

Où est-ce que ce capitaine peut refuser de remonter à bord de son navire sous prétexte qu’il fait nuit ? D’ailleurs, continuons sur ce capitaine devenu la consternation de toute l’Italie. Voici la description qu’en fait Gérard Lefort dans Libération :

« Le teint surcramé, un certain embonpoint, la toison bouillonnant hors du décolleté de la chemise, le bracelet en or et la montre carrossée comme une Lamborghini (notons l’étrange absence d’une dent de requin en sautoir), le lourd poids de ses galons sur les épaulettes, un badge agrafé au-dessus de sa poche poitrine indiquant qui il est (le commendatore !) au cas où on l’aurait confondu avec un pizzaïolo. Autant dire un parfait physique de bel canto. On dirait qu’il va parler, mais aussi bien il pourrait chanter. Quelque chose d’un peu viril cela va s’en dire. Tiens, au hasard, Vous les femmes de Rouleau Essuie-glace. A moins que cette façon de frôler de trop près l’arrière-train de l’île du Giglio – pour faire plaisir à un marin du Concordia – ne cache une sombre et romanesque affaire homo-sentimentale, Francesco est sûrement un fieffé dragueur de filles. Du genre un peu lourd ? Tu crois ? »

Il n’y a que dans The Love Boat que les choses pourraient se passer ainsi. A chaque nouvelle anecdote, on se surprend à pouffer, en dépit de la gravité de l’accident. On voudrait compatir, on réprime un sourire. Rien ne semble crédible. C’est un naufrage d’opérette avec de vrais morts. Il faut pourtant y croire parce que cela s’est bien passé en janvier sur les côtes italiennes. Au environs de là où, autrefois, Ulysse rencontra (et aima) Circé. Si l’on peut croire aux vrais morts d’un naufrage de comédie, comment ne pas croire aux comédies des vivants sur le vrai Love Boat ?

Tout est télévision, y compris la mer et la bateaux. Et, puisque nous sommes en Italie, souvenons-nous des centaines d’albanais qui, fuyant le communisme d’Enver Hoxja et attirés par la télévision berlusconienne qu’ils captaient de leur côté, traversèrent l’Adriatique en barques et crurent débarquer au pays des girls et des billets de banque tombant en pluie des cintres. Rappelons-nous également que Berlusconi débuta sa carrière comme chanteur sur des paquebots de croisière, qu ‘il fit ensuite des affaires et devint propriétaire de chaînes de télévision (qui diffusèrent The Love Boat) avant de finir président du Conseil et organisateur de soirées « bounga-bounga ».

Enfin, pour conclure, sait-on que Godard a tourné son film Socialisme sur le Costa Concordia, et pas ailleurs ? Un film sur la fin de l’Europe tourné sur le navire qui sombrera quelques temps plus tard, en pleine crise financière européenne…

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