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Nos Odyssées

 

NOS ODYSSÉES

Southland

Sans doute traversons-nous une période incertaine, une époque sans fait majeur à partir duquel s’orienterait nos interprétations du monde. Le 11 septembre 2001 relève désormais d’une Histoire proche, mais de l’Histoire tout de même. En mémoire des 6000 victimes, sur le lieu même de l’attentat, un musée vient d’ouvrir dont la boutique vend des “ souvenirs ” de cette tragédie, comme dans n’importe quel musée. La guerre d’Afghanistan et celle d’Irak s’effacent, elles aussi, tout comme les séries d’attentats qui avaient ensanglanté Paris, Londres ou Madrid. Le grand traumatisme qui marque l’origine du XXIème siècle est derrière nous. Certes aucun continent n’échappe aux conflits, aux scandales, aux crises mais le décor des grandes tragédies s’est apaisé. Tout passe très vite. En dix ans, le décor a changé. Les fictions ne peuvent plus être les mêmes.

Raymond Queneau professait qu’il existait deux grand modèles de récits : l’Iliade et l’Odyssée (1). Dans les récits conçus sur le modèle de l’Iliade, les personnages participent à l’élaboration de l’Histoire, dans les récits construits sur le modèle de l’Odyssée, les personnages produisent l’histoire.

L’Iliade narre un incident, la colère d’Achille, pris un contexte historique considérable : la guerre de Troie. “ C’est une chose délimitée, particulière, qui concerne une personnalité déterminée, le reste ne contribuant qu’au “ suspens ” et au développement de l’histoire ”. “ Il me semble, poursuit Queneau, qu’il y a quantité de romans qui prennent des personnages délimités, précis, avec leurs histoires, quelque fois de médiocre intérêt, placées dans un contexte historique considérable mais qui n’est après tout que secondaire ”. Chartreuse de Parme, Guerre et Paix, La recherche du temps perdu, tout Zola, et puis Sagan aussi relèveraient de ce modèle.

De l’autre côté il y a l’Odyssée, “ l’histoire d’une personnalité qui, au cours d’expériences diverses acquiert une personnalité soit différente ou bien affirme ou retrouve la sienne ”. Queneau range dans ce rayon Don Quichotte, Moby Dick, Ulysse (de Joyce), Bouvard et Pécuchet, Le rouge et le noir ou Jacques le Fataliste.

Ainsi, s’agirait-il, selon lui, soit de placer un personnage dans un contexte historique soit faire de sa vie même un événement historique. “ La fiction a consisté soit à placer des personnages fictifs dans une histoire vraie soit à présenter l’histoire d’un individu comme ayant une valeur historique générale. ”

Les séries télévisées, qui poursuivent le roman sous sa forme feuilletonnesque, n’échappent pas à cette distinction et se rangent d’un côté ou de l’autre mais, à la grande différence du texte littéraire, dont le temps d’élaboration, la latence, conditionnent le propos, les séries télévisées sont tenues par l’Histoire en marche. La capacité de la télévision à se saisir de l’immédiat, elle qui n’est qu’immédiateté, lui fait engendrer des histoires qui épousent toujours l’instant et qui, de toute façon, aussi décalées seraient-elles de l’actualité, seront perçues en osmose avec leur temps précis. La guerre de Troie de 24 (24 heures chrono) ou de Homeland c’est le 11 septembre et ses suites. Celle de Men from U.N.C.L.E. (Des agents très spéciaux), du Prisonnier, des Envahisseurs ou de The Avengers (Chapeau melon et bottes de cuir), c’est la guerre froide. Zorro, en revanche, est une Odyssée. Dallas aussi. Dallas au temps de l’affaire Kennedy aurait été une Iliade.

Voilà donc que la dernière bataille (en date) de la guerre de Troie s’est achevée, en belle débandade, d’ailleurs. Ben Laden a été exécuté, Bush s’est retiré pour se consacrer à la peinture, Blair donne des conférences. Jack Bauer erre quelque part sur les flots d’un monde qui n’est plus le sien (2). En ces années atones où les enjeux de pouvoir, de succession, de loyauté, parmi d’autres, se diluent dans le mol consensus de la démocratie libérale, où un Shakespeare trouverait-il son inspiration ? Il ne reste que Poutine à tailler encore le marbre et Game of Throne pour l’enluminer.

 

Southland

“ 9800 policiers seulement patrouillent dans la ville de Los Angeles, vaste de 800 kilomètres carrés et peuplée de 4 millions d’habitants ”, telle est la préface d’une série affichant à ce jour 5 saisons de 6 à 10 épisodes chacune : Southland, véritable monument d’une trentaine d’heures, mais monument discret, créé par Ann Biderman pour FX en 2009. Certes la ville est trop grande, livrée aux gangs, incontrôlable et des quartiers entiers sont délaissés, mais s’annoncer ainsi, revient à se ranger délibérément du côté de l’ordre et du droit, comme le font ordinairement les séries policières américaines. The Wire ou de True Detective, appartiennent à un autre monde, plus ambigu, où les demi-teintes prévalent sur les couleurs trop tranchées.

Dans ce registre, comment se démarquer de NYPD Blues ou de l’insubmersible Law and Order ? Southland joue l’atout de la proximité avec des flics qui nous ressemblent, avec leur vie de famille, leurs faiblesses et qui commettent, comme tout le monde, des erreurs. C’est même leur spécialité que de commettre des erreurs au point qu’elles structurent bien des épisodes. C’est l’officier John Cooper drogué aux analgésiques, son co-équipier le jeunot Ben Sherman qui couche avec une victime, Sammy Bryant qui se ruine pour une épouse fantasque, la très efficace Lydia Adams qui vit avec sa mère en attendant l’homme de sa vie, le détective Salinger qui se fait voler son arme par un gang, l’officier Dewey qui se laisse embobiner par un cabotin d’Hollywood, etc… s’ils ont autant de défauts, c’est parce qu’ils sont, au fond, fait de ce mélange de noblesse et de bassesse, de réussite et de ratage, de force et de couardise, de bonté et d’égoïsme qui est l’alliage dont chacun d’entre nous est fait. Nous nous reconnaissons en eux. Sur un fond d’absence, le tricot des vies individuelles fait une odyssée collective.

 

Fargo

A l’opposé Fargo est une comédie, parfois sanglante mais toujours amorale. Dans la campagne enneigée du Minnesota, sans autre accident qu’un poteau électrique de temps à autre, ou un bois, ou un lac, voilà qu’un curieux étranger, qui pourrait faire un émissaire du Diable très présentable, vient réveiller les pulsions enfouies chez les uns et les autres. Cela commence avec des meurtres, finit par une pitoyable rédemption et laisse plusieurs cadavres sur la route. Le ton est grinçant et la morale bafouée mais dans un tel décor et avec des personnages si benêts qu’on en sourit. Qu’est-ce qui fait que ces habitants d’une bourgade perdue, ces gens simples voire un peu nigauds, ne sont pourtant jamais ridicules ? On connaît de ces détestables caricatures de “ ploucs ” qui ont fleuri sur les scènes comme sur les écrans et qui provoquent des rires passablement douteux. Ici, non. Car une chose les réunit tous, ou du moins la plupart : ils ne sont pas à leur place et en ont conscience. Le vendeur d’assurance est le pire vendeur d’assurance qui soit et un incapable notoire. Sa femme le lui répète chaque jour. Le policier venu de Duluth voulait être facteur et avoue qu’il n’est qu’un piètre enquêteur, le nouveau chef de la police est un incapable notoire qui n’a eu sa place qu’à l’ancienneté au détriment de la seule policière compétente, le patron du supermarché doit sa fortune à un coup de chance extraordinaire, qu’il interprète comme un signe du ciel, bref aucun n’est légitime dans sa fonction sociale et tous le savent. Ce décalage entre ce que sont supposés être les personnages et ce qu’ils sont réellement, c’est à dire à leurs propres yeux, nous touche en ce que nous sommes aussi, parfois, des enfants dans des corps d’adultes, des ignorants pris pour des savants, des responsables dépassés par leurs responsabilités, des amants décevants, des parents insuffisants. Parfois ? Non, toujours.

Cet autre odyssée collective s’achève aux limites du visible, dans une tempête de neige d’où ne surgissent plus que d’incertaines silhouettes. Une dernière méprise et le plus innocent des hommes abat la plus innocente des femmes tandis que le Diable s’enfuit dans la bourrasque.

L’Erreur commune

Ainsi, l’erreur rassemblerait, comme motif narratif commun, ces deux séries aussi éloignées par leur style que leur portée. Les odyssées modernes sont faites de ces incapacités à être pleinement. Les trajets sont hasardeux, involontaires, plein d’embûches. Comme l’écrivait Anatole France : Il aimait les beaux voyages et, comme on dit d’Ulysse, les longues erreurs.

Southland est une série télévisée créée par Ann Biderman. La première saison a été diffusée sur NBC et simultanément au Canada sur CTV. Elle a été ensuite diffusée sur TNT. Elle est interprétée notamment par Michael Cudlitz, Benjamin McKenzie, Shawn Hatosy, Regina King, Kevin Alejandro, Michael McGrady, Arija Bareikis,…

Fargo est une série télévisée créée par Noah Hawley et diffusée sur la chaîne FX aux États-Unis et FXX Canada1. Elle est basée sur le film du même nom, écrit et réalisé par les frères Coen en 1996, producteurs de la série. Elle est interprétée notamment par Billy Bob Thornton, Martin Freeman, Allison  Tolman, Colin Hanks…

 

Notes :

1 – Raymond Queneau ou les jeux du langage, entretiens avec Georges Charbonnier, FR3, 1962 :

2 – 24 heures chrono– Live another day, saison 9 de la saga, récemment sur Canal +

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