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Creux/Plein

CREUX/PLEIN

 

“ For what will it profit a man if he gains the whole world and loses his soul ? ”. Ainsi l’Evangile selon Saint Marc (8:36) résume-t-il Magic City. La version française de ce verset est sensiblement différente : “ Que sert donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il le paie de sa propre vie ? ”. Les anglo-saxons parlent d’âme et nous de vie, ce qui n’est pas exactement la même chose. Les deux sont néanmoins possibles concernant la série de Mitch Glaser.

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Magic City

Magic City évoque la fin des années 50 et le début des années 60 avec un bonheur égal à celui de Mad Men. Même recherche de l’authenticité, quoique moins perfectionniste, même fascination pour les années décisives de l’Amérique et, finalement, même sujet. Plus exactement même structuration du récit autour d’un personnage très semblablement dépeint. Du moins en apparence.

Il faut croire que Mad Men a lancé un mouvement dans les productions télévisées, à la fois dans les sujets et les moyens. Il s’agit de revenir sur des moments fondateurs : le tournant des années 50-60 pour Mad Men et Mob City, les années de la prohibition pour Broadwalk Empire, la guerre froide pour The Hour, et avec un obsessionnel souci du détail. L’accueil est toujours semblable : satisfaction d’une reconstitution aussi exacte que les images de nos souvenirs.

Curieuse réaction, curieux sentiments que ceux-là autour desquels flotte comme un parfum de paradis perdu.

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Magic City raconte la vie de Ike (Isaac) Evans, gérant de l’hôtel Miramar Playa, à Miami, et ses efforts pour arracher son joyau des mains de la pègre et de son représentant local, son associé Ben “ Butcher ” Diamond, le bien surnommé. Il doit aussi tenir à distance le procureur général, Klein, que les crimes de Butcher ne laissent pas indifférent. Toute la difficulté d’Ike, ou sa duplicité, est de conserver son hôtel sans se salir les mains. Pour cela, il a développé le don de regarder ailleurs quand il le faut. Franck Sinatra doit se produire dans l’hôtel, des manifestants font le siège de l’hôtel pour contraindre Ike à rejoindre le syndicat, à bout d’arguments, Ike demande à Butcher de parler à l’avocat du syndicat, l’avocat est assassiné par les hommes de main de Butcher, fin du problème syndical. Ike n’a rien fait, rien dit. La prostitution et les paris clandestins règnent dans son établissement, il détourne les yeux.

Don Draper avait deux faces, celle du publiciste à succès et celle de l’usurpateur. Il maintenait, autant que faire se peut, la frontière étanche entre ses deux (ou trois) vies. Ike Evans a lui aussi deux vies : celle du père de famille, sincère, dévoué et aimant, et celle du patron d’hôtel, prêt aux plus obscures compromissions. Les deux ont une sphère intime à protéger et une présence sociale à assurer. Et tout ne va pas sans mal. C’est même à l’articulation de ces deux domaines que la faille se creuse.

Tous les deux sont partis de rien : Don Draper était simple soldat en Corée, Ike Evans videur de boîte de nuit. Ils se sont hissés dans l’échelle sociale en scindant leurs vies en compartiments étanches. Deux faux innocents dans un monde naïvement coupable dans un cas, parfaitement corrompu dans l’autre.

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Esthétique du Kodachrome

Mad Men ressuscitait une époque, avec son décor, son vocabulaire, ses ambitions. Magic City ressuscite les images d’une époque. Des images qui retrouvent les teintes du kodachrome des diapos et des films 8mm de ces années-là. En portraiturant la fin des années 50, Mad Men désignait ce que nous ne sommes plus. Nous ne sommes plus (aussi) machos, ni (aussi) racistes, ni (aussi) intoxiqués (à l’alcool et au tabac), ni (aussi) ostensiblement réacs. Le politiquement correct est passé par là. À l’effet “ en creux ” de Mad Men, Magic City substitue un effet de “ trop plein ”. Que les personnages de cette série passent leur temps à boire, à fumer et traitent les femmes comme des bibelots ne nous parle plus de ce que nous sommes devenus. Mad Men a fait le travail. On a compris. À défaut de nous renvoyer à ce que nous ne sommes plus, Magic City nous ramène aux images de ce passé perdu. D’où cette impression d’un “trop plein” d’images (de couleurs, de poses, de décors) qui le fige définitivement le passé sous l’aspect d’un soleil couchant sur la baie de Biscayne.

Un détail, minuscule mais parlant : l’hôtel Miramar Playa donne sur une plage, comme son nom l’indique et comme cela est régulièrement rappelé chaque fois qu’est évoquée sa construction. Le passé de l’hôtel, c’est la plage qui appartenait au beau-père d’Ike. Or jamais on ne la voit. Jamais on voit de plan de l’hôtel et de la plage. Le fameux plan nécessaire pour valider un montage, ce plan qui doit réunir au moins une fois les différents points de vue pour confirmer qu’il s’agit bien d’un tout, ne survient étrangement jamais. La fêlure dans la carte postale. Et rien pour la suturer.

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Le temps et les couleurs

Le temps joue contre le temps. À partir du septième épisode, la fatigue pointe. Insensiblement, le scénario s’étire. Les péripéties et les lignes narratives s’accumulent pour compenser le manque. Le manque de quoi ? On ne sait toujours pas. Stevie, le fils d’Ike entretient une relation avec Lily, la femme de Butcher ; un maître chanteur met la main sur des photos compromettantes. Butcher envoie un tueur liquider Judi Silver, une prostituée qui sait trop de choses ; Ike est contraint de liquider le tueur et d’expédier Judi incognito à Saint-Domingue. Danny, l’autre fils d’Ike, achève ses études de Droit ; il est recruté par Klein, le procureur qui rêve d’arrêter son père. Vera, la femme d’Ike, ne peut avoir d’enfant ; elle finit par consulter un sorcier vaudou, sans succès. Ike tente en vain de faire racheter par sa belle-soeur les parts de Butcher dans l’hôtel. Tous ces sous-récits s’entrecroisent sans parvenir à tisser une trame suffisamment serrée. On se doute qu’à l’avant-dernier épisode, Mitch Glaser met en place une fin de saison en forme de cliffhanger hypertrophié, pour emprunter le jargon en usage. C’est effectivement le cas. Passons sur les raccourcis et les trucs de scénariste. On a connu des au revoir plus élégants.

Ce qui fait défaut, ce qui laisse la trame se distendre, c’est peut-être tout simplement le spectateur. Il s’absente, lâche les fils, laisse l’histoire se détisser. Comment peut-il en effet faire le lien entre l’hôtel et la plage, entre Ike et la pègre, entre le Ike extérieur et le Ike intérieur ? Ike est trop plein de non-dits comme le ciel est trop plein de couleurs. La faute n’en revient pas à l’acteur, excellent, mais au choix de faire du héros une énigme. De Don Draper, on savait le drame intime. D’Ike Evans, on ne sait finalement rien. Comment le spectateur pourrait-il se reconnaître en une telle énigme ?

Finalement, Magic City ne serait-il rien d’autre qu’un somptueux chromo ?

Magic City est une série crée par Mitch Glaser, diffusée en 2012 sur Starz et interprétée notamment par Jeffrey Dean Morgan, Olga Kurylenko, Jessica Marais , Steven Strait, Danny Huston, Dominik García-Lorido, Elena Satine, Christian Cooke …

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