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“I dreamed I saw Joe Hill last night, alive as you and me” 
Joan Baez

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Voici une nouvelle série exécutée à l′adolescence, en fin de première saison, comme le furent tant d′autres. Manque d′audience ? La chaîne payante Netflix n′a pas d′états d′âme. Le couperet est tombé.

En quoi Damnation a-t-elle failli ? Pourquoi n′a-t-elle pas su attirer un public suffisant pour survivre encore un peu ?
Sans doute a-t-elle pêché par excès. Comme si, sous la pression de l′environnement le plus réactionnaire qu′aient connu les Etats-Unis depuis longtemps, les scénaristes avaient voulu abattre toutes leurs cartes en une seule saison. Tony Tost décrit ainsi son oeuvre : « L’objectif est un tiers Eastwood, un tiers Steinbeck, un tiers Ellroy. Ou Johnny Cash s’il était un programme de télévision » *. Un mélange de western, de film de gangster et de drame social, en quelque sorte. Mais c’est aussi et surtout : feu à volonté contre le suprématisme blanc, la dictature des banques et des pétroliers, les profits du commerce, les milices armée, le patriotisme fascisant et vive la solidarité des travailleurs ! En 2017, ce n′est pas le discours le plus facile à tenir aux USA, ni d′ailleurs dans le reste du monde.

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Pour obtenir ce mélange savant, Damnation s′est inspirée des troubles qui secouèrent le monde agricole au début des années 30 dans l′Iowa puis le Wisconsin, en pleine dépression économique, et plus précisément, de la Farmers’ Holiday Association, un mouvement lancé en 1932 dans le Midwest, dont le leader, Milo Reno appela à «un congé du fermier » **. Nous mangerons notre blé, notre jambon et nos œufs. Ils mangeront leur or ». Il s′agissait de « rester à la maison – ne rien acheter – ne rien vendre » pour obtenir d’être payés au moins au niveau de leurs coûts de production. En un mot, de faire grève. La police, les milices et divers groupes de briseurs de grèves s′y opposèrent avec la violence que l′on imagine dans un pays où la moindre organisation sociale passe pour communiste et la grève pour une manifestation de l′Antéchrist.

24Th Of May 1933.Wisconsin. American Farmers Strike
Les premiers épisodes de Damnation rappellent le Joe Hill de Bo Widerberg, exemple même de ces fictions de Gauche autrefois vilipendées par les Cahiers du Cinéma. Ici, ce n′est pas un immigrant suédois mais le jeune pasteur Seth Davenport et sa femme Amelia qui, à peine installés dans une bourgade de l′Iowa, encouragent les agriculteurs à résister contre les prix trop bas imposés par les commerçants, prix qui les maintiennent dans la misère, les poussent à s′endetter auprès de la banque pour finir par vendre leurs terres à la compagnie pétrolière qui les convoite. La Bible dans une main, le pistolet dans l′autre, n′hésitant pas recourir à un langage rude, il convainc ses paroissiens de bloquer les routes pour affamer la ville. L′adversaire ne reste pas sans réagir, les briseurs de grève font aussitôt leur apparition et les premiers meurtres surviennent. Dans la tradition sociale américaine, les briseurs de grèves sont aussi anciens que les grèves elles-mêmes. En soutien de la police, financés par le patronat, recrutés par la Mafia, ils ont sur la conscience quantité de violences et d′assassinats. Désormais, la ville de Heldon est divisée en deux camps irréconciliables : banquier, commerçants et briseurs de grève d′un côté, pasteur, éleveurs et cultivateurs de l′autre,
On éprouve très vite des doutes au sujet de la véritable formation d′un adepte de la théologie de la libération aussi radical que le pasteur Davenport. Le thème du faux pasteur a lui aussi une longue histoire dans la culture américaine, dominée par le chef d′oeuvre de Charles Laughton, La Nuit du Chasseur. Vrai pasteur, faux pasteur, qu′importe du moment que celui-ci porte la parole d′un Christ qui, lui, n′a jamais été tendre avec les profiteurs et s′est toujours réclamé des pauvres, des malades et des étrangers, quoi qu′en grommellent les grenouilles de bénitier. Est-ce que cela suffit pour mener une révolution ? Peut-on assimiler la prise de conscience de classe à une rédemption ? On serait tenté d’en douter mais il faut aussi se rappeler que les premières victimes des escadrons de la mort en Amérique Latine, dans les années 80, furent les prêtres partisans de la théologie de la libération.

Damnation grève

Au rayon de la mort, justement, le feuilleton ne mégote pas sur les coups de feu. On cesse vite de compter les cadavres. Début des années 30, dans l′Iowa, on est entre la toute fin du western et le début de la modernité technologique. Il y a des siècles qui n′en finissent pas. On continue donc à défourailler au premier mot de travers, quoique, comme dans les westerns, ces morts ne soient pas des morts « pour de vrai », ce sont plutôt des pages qu′on tourne. Un peu comme les baisers, dans les mélos.
Et puis, soudain, le récit fait la culbute. Des flash-backs décrivent les origines du pasteur et du briseur de grève, des liens surgissent, que l′on ne faisait que subodorer, la division entre bons et méchants se trouble. Simultanément, un Ku Klux Klan local, la Légion noire, fait son apparition, la question raciale et le problème social s’amalgament, les morts s′amoncellent.

Black Legion

De cette confusion émergent deux figures de femmes. Celle, tout d’abord, d′Amelia, la jeune épouse du pasteur, véritable tête pensante de la révolution en devenir. Quand tous les autres agissent poussés par le besoin ou les ambiguïtés de leur passé, Amelia, s’engage lucidement, sans le moindre regret d’une classe sociale avec laquelle elle a rompu. Tête pensante du mouvement, elle prend en charge la propagande, rédige et publie le journal clandestin. C’est elle qui conçoit la dimension intellectuelle et politique du mouvement et sa nécessité historique. Ses origines lui ont donné la confiance en soi et l’éducation suffisantes pour en être capable. Contrairement aux séries précédemment présentées sur ce blog, où les femmes n′étaient que mères-sœurs-femmes-filles des personnages masculins, Amelia ne doit rien à personne. Elle est la véritable âme – et l’esprit – de la révolte.

Amelia
Son alter ego, Bessie, noire et prostituée, a appris depuis longtemps à filer doux dans cette société raciste et à atteindre ses objectifs en contournant les obstacles. Son instinct de survie est trop puissant pour laisser place aux idéaux politiques. Le briseur de grève l’a choisie parmi les autres pensionnaires du bordel, tant mieux ! il a beaucoup d’argent, elle sera de son côté. Bessie pourrait incarner ce lumpen proletariat dont Marx faisait un ennemi potentiel de la classe ouvrière mais ce serait réduire le personnage à ce qu’il n’est pas seulement. Sa couleur de peau et, plus profondément, l’absence d’une mère qui l’a abandonnée bébé, sont tout aussi déterminants. Il suffit pour s’en convaincre d’assister à la scène bouleversante où elle entend pour la première fois la voix de sa mère, gravée sur un disque, pour l’amnistier de tout ses péchés. Bessie Marie-Madeleine n’a pas besoin d’une conscience de classe – elle en sait déjà trop sur l’exploitation de la femme noire par l’homme blanc – mais d’une rédemption, très certainement. Et elle passera, cette rédemption, par le regard des autres.

Damnation - Pilot

Un dernier épisode lénifiant et Damnation s′achève, condensé de l′histoire sociale américaine, dans toute son inconcevable violence. Cela fait beaucoup, et même trop. Il aurait fallu moins de coups de pistolet, moins d′évènements, plus de temps et de maturation des personnages, mais, comme dans la réalité, les rapports sociaux ont du mal à échapper aux raccourcis. On aurait aimé que tout cela s’étire et se prolonge. Il est trop tard, Damnation ne reviendra plus.

 

Damnation est un feuilleton écrit par Tony Tost et diffusé sur Netflix et USA Network entre fin 2017 et début 2018. Il est interprété notamment par : Killian Scott, Logan Marshall-Green , Sarah Jones, Chasten Harmon, Christopher Heyerdahl, Melinda Page Hamilton, Joe Adler,…

 

Notes :

* « The aim is one part Eastwood, one part Steinbeck, one part Ellroy. Or, if Johnny Cash was a TV show. »

** Farmer’s Holiday en référence au Bank Holiday, congés annuel des banques. Si les banques pouvaient se mettre en congé, pourquoi pas les fermiers ?

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