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Il est probable que les séries à portée sociale, celles qui traitent de situations voire de drames que nous partageons tous dans la vie courante, bénéficient d’un attrait moindre que les séries policières ou hospitalières qui mettent en avant des héros hors du commun. C’est pour cela qu’il s’en produit peu. Toutefois, la réussite de docu-fictions comme Tchernobyl, Show me a Hero, Mr Bates contre le Post Office ou Adolescence prouve que le lien à la réalité reste l’une des voies les plus sûres pour mener une série à bon port.

Emergência Radioativa

Deux jeunes hommes mettent la main sur l’appareil de radiothérapie

La mini-série brésilienne Emergência Radioativa (“Urgence radioactive”) traite de ce qui fut la plus grand accident radiologique de l’histoire, hors centrales nucléaires. Dans un institut de radiothérapie abandonné deux plus tôt, dans un quartier de Goiânia, au centre du Brésil, deux jeunes hommes découvrent un très lourd objet de métal qu’ils revendent à un ferrailleur. C’est en réalité un générateur de rayonnement qui contient une poudre de Césium 137, produit hautement radioactif. Le générateur contamine tous les espaces et les personnes qui l’approchent. Celles-ci contaminent à leur tour d’autres lieux et d’autres personnes, tout cela sans que personne ne se rende compte de la catastrophe en cours.

Antônia (Ana Costa) vomit dans l’entrée du Centre de Vigilance Sanitaire. Le générateur radioactif est dans le sac que porte le jeune homme à droite, Raimundo (Victor Salomão).

Constatant que les employés de l’entrepôt tombent malades les uns après les autres et qu’elle-même souffre d’étranges « brûlures » sur le corps, Antônia, la femme du ferrailleur, et l’un des employés viennent déposer la « marmite », comme ils l’appellent, au Centre de Vigilance Sanitaire. Elle est hospitalisée dans la foulée. Un médecin rapproche son cas d’autres patients et comprend qu’une contamination radiologique est en cours. Il appelle Márcio, un étudiant en physique nucléaire de sa connaissance qui a le mérite d’être sur place. Il sera le héros de cette histoire.

Márcio (Johnny Massaro)

À partir de cet instant, une opération inédite de sauvegarde de la population et de traitement des victimes se met en place au pied levé, sous la houlette de Benny Davi Orenstein, le directeur du commissariat national à l’énergie nucléaire. Inédite parce que jamais un tel accident n’est survenu dans le monde et que personne n’a la moindre expérience dans ce domaine. Tout comme la série Tchernobyl nous avait permis de comprendre l’origine de l’accident nucléaire et de mesurer l’absence totale de moyens et de connaissances pour endiguer ses conséquences, Emergência Radioativa nous montre une population désemparée devant un mal qu’elle ne comprend pas et, pour certains, qu’elle refuse d’admettre, un gouverneur dépassé et des scientifiques tâtonnants devant ce qu’ils découvrent en le combattant.

Le Dr. Eduardo Souto (Antonio Saboia) reçoit un médicament expérimental

L’hôpital concentre évidement une large partie du récit, c’est là que sont isolés les premiers et les plus rudement contaminés : les employés de l’entrepôt de ferraille. Ce petit groupe permet aux auteurs de décliner toute une gamme de confortements allant de l’hostilité butée à la docilité raisonnable.

De haut en bas : Evenildo Quadrado, le patron de l’entrepôt de ferraille (Evenildo Quadrado), son frère João dos Passos Quadrado (Alan Rocha ) et sa fille Celeste (Mari Lauredo)

La série reste en effet au plus proche de la psychologie de personnages symptomatiques, chacun incarnant un comportement différent devant l’énigme d’une maladie invisible, devant la parole officielle qui ne parvient pas à l’expliquer simplement, qu’elle soit scientifique ou politique, devant la souffrance puis devant la mort. On prend ainsi la mesure du drame que traverse la population de Goiânia, ce qui va pas sans un inévitable sentimentalisme. La première à décéder à l’hôpital de Goiânia est la fille de Marina, belle soeur d’Evenildo Quadrado. Le désespoir d’une mère devant son enfant morte, figure universelle de la souffrance, est éprouvante.

Marina à l’inhumation de sa petite fille Céleste

Par la suite, on l’apprendra, trois autres personnes sont mortes, une quinzaine subirent des opérations lourdes, un millier furent contaminées à des degrés divers. Un bilan compréhensible au vu des déplacements de la source radioactive au travers de la ville, à pied, en bus, et de son long séjour à l’entrée du service de vigilance sanitaire. Tout cela ne peut aller sans larmes ni cris de souffrance.

Improvisant à partir de leur peu d’expérience sur les irradiations, soumis à des pressions du gouverneur comme de la population, physicien et médecins en charge de la protection et des soins font un travail exemplaire.

Les deux héros de profil, Marcio et le professeur Benny Davi Orenstein (Paulo Gorgulho) devant

Le Covid n’est pas assez éloigné pour que l’on ait oublié le stress généré par une épidémie dont les germes sont mal connus. L’irradiation de nombreuses victimes par une cause qu’ils ne ne voient pas et surtout ne comprennent pas, provoque de semblables réactions de méfiance devant les autorités et de révolte contre les règles imposées. Et encore, à l’époque, le complotisme ne brouillait pas les cartes comme aujourd’hui !

Révolte de la population contre un projet de stockage des déchets radioactifs dans leur commune

Les faits ont été suivis avec une grand rigueur par les auteurs. Ceux-ci ont néanmoins plus ou moins modifié les personnages en les affublants d’autres noms ou en les composants à partir de plusieurs personnages réels. Márcio, par exemple, est composé de plusieurs personnes dont la principale est Walter Mendes Ferreira, le premier à avoir identifié la contamination. Le docteur Benny Davi Orenstein qui dirige les opérations est inspiré de José de Júlio Rozental, le directeur du CNEN à l’époque, etc. Petites précautions pour parer d’éventuelles accusations d’inexactitude. Ce qui est incontestable en revanche se trouve dans la qualité de l’image de Emergência Radioativa.

J’ignore quels ont été les choix du chef-opérateur mais on a la très nette impression de se trouver devant des images tournées à l’époque. Elles ont les couleurs, j’oserais dire le grain, des films que l’on tournait il y a presque quarante ans. L’effet d’authenticité est indéniable et amène à réfléchir sur ce que l’on doit attendre de séries et de films qui parlent de temps antérieurs au nôtre mais sont produites avec les moyens techniques actuels. Ici, la distance n’est pas grande mais suffisante pour se demander comment les brésiliens de 1987 voyaient leur monde ? Et en conséquence de se poser la question plus large de la traduction de la façon dont nos prédécesseurs se représentaient leur époque ? Eric Rohmer a mené de fascinantes expériences en ce sens, je pense à L’Anglaise et de Duc et à Perceval le Gallois.

Dirty Business

Station d’épuration

À l’opposé d’Emergência Radioativa, aussi bien géographiquement que télégéniquement, se tient Dirty Business. Issue d’une longue et puissante tradition du film et de la série sociale britannique qui remonte au moins à Ken Loach, cette micro-série prend le relais de Mr Bates contre le Post Office dans la dénonciation de la privatisation des services publics depuis Margaret Thatcher.

La première ministre Margaret Thatcher à la Chambre des Communes

Ici, ce ne sont pas de petits commerçants qui sont ruinés et condamnés par la Justice du fait des dysfonctionnements du logiciel qu’on leur a fourni mais de l’empoisonnement de toute la population par le rejet abusif des eaux usées dans les rivières. Dirty business est le fruit d’une longue enquête et de multiples interviews menés avant la réalisation de la série, comme elle le précise en introduction.

Le résultat de la privatisation de la distribution d’eau : un rejet illégal d’eau polluée sur une plage. (document issu d’un réseau social)

Point commun entre les deux séries britanniques, l’Agence de l’Environnement qui est ici mise en cause a les mêmes pouvoirs de police que le Post Office. Aussi curieux que cela puisse nous paraître, leurs inspecteurs peuvent infliger des amendes ou déférer devant la Justice des personnes ou des entreprises qu’elles jugent fautives. Les compagnies qui ont mis la main sur la distribution d’eau (et donc l’épuration des eaux usées) dans le cadre de la privatisation n’investissent évidemment pas dans l’entretien des équipements. Les réparations sont toujours effectuées a minima. Résultat : les incidents se multiplient, les bassins débordent et les eaux usées sont évacuées vers les rivières où l’eau, devenue brune, véhicule quantité de déjections et de détritus accompagnés de bactéries extrêmement dangereuses telle qu’E.Coli (Escherichia coli) présente dans les matières fécales. Les poissons meurent en masse.

Poissons empoisonnés

Les pollutions échouent en mer et ce sont les baies et des plages entières qui sont contaminées. Des familles venues se baigner en toute confiance sont atteintes de gastro-entérites, diarrhées, colites hémorragiques, etc. Une petite fille, Heather, est victime de symptômes neurologiques graves après avoir seulement marché dans une flaque d’eau polluée. Elle mourra quelques temps plus tard à l’hôpital

Heather vient de décéder (Madison Waterworth). Ses parents Julie et Mark Preen l’étreignent une dernière fois (Posy Sterling et Tom McKay)

Dans les Costwolds, au sud-ouest de l’Angleterre, une paire de retraités, Peter Hammond, un ancien professeur de bio-informatique et Ashley Smith, un policier à la retraite, choqués de constater l’état de l’eau de leur rivière, contactent la société locale d’épuration puis l’agence de l’environnement et découvrent peu à peu une montagne d’informations cachées, de mensonges et une absence totale de respect des contraintes légales. Deux « lanceurs d’alerte » leur viennent en aide, un technicien d’une société de distribution d’eau et une inspectrice de l’Agence de l’environnement, écoeurés par la politique de leurs employeurs.

L’ingénieur Mickey Lazarus (Asim Chaudhry) explique à Peter (Jason Watkins) et Ash (David Thewlis) la catastrophique réalité du traitement des eaux usées

Peter met au point un algorithme qui permet d’extraire de milliers de lignes de données les signalement d’incidents, c’est-à-dire de rejets illégaux. Une association de surfeurs révoltés par la saleté de l’eau de mer apporte également son soutien. D’autres associations de riverains partour en Angleterre sont contactées.

C’est tout un système de compromission et de corruption que les deux compères découvrent pas à pas. Le but des compagnies qui achètent les sociétés de distribution d’eau n’est évidemment pas de nettoyer les eaux usées mais de se faire le maximum d’argent et de revendre en faisant la plus grosse plus-value possible. Les propriétaires tournent, aucun ne se considérant responsable de la dégradation des équipements. Et quand on apprend que le plus haut responsable de l’agence de l’environnement travaille en parallèle pour l’une des sociétés qu’il est censé contrôler, on comprend que c’est tout l’édifice de la distribution et de l’assainissement de l’eau qui est gangréné.

L’état imonde de la station d’épuration

La stratégie adoptée par l’Agence de l’Environnement est de cesser de contrôler les sociétés de distribution de l’eau. Au grand désarroi des inspecteurs, il est décrété que les sociétés de distribution s’évalueront elles-mêmes et transmettront les résultats à l’Agence. Moins de bureaucratie, plus de confiance. En réalité un voile opaque sur des dysfontionnements qui portent directement atteinte à la santé de la population.

Les inspecteurs de l’Agence de l’environnement consternés d’apprendre qu’ils ne contrôleront plus les sociétés de distribution d’eau mais enregistreront des données qu’elles leur enverront.

Leurs démarches, la plainte des parents qui ont perdu leur petite Heather, les examens des troubles neurologiques de deux autres victimes, Rueben et Tom, tout butera sur le front commun des sociétés privées et de l’organisme public chargé de les contrôler. Et la justice préfèrera croire une agence de contrôle assermentée dont la version discrédite le témoignage des parents.

Le père d’Heather, hanté par la culpabilité, se suicide.

En dépit de la cruauté des faits, jamais la série ne cède au pathos. La dignité des parents d’Heather lors de la mort de leur enfant est au-delà de l’imaginable. Le suicide du père est juste esquissé et à peine a-t-on le temps de suspecter auparavant la dégradation de sa résistance morale.

Tom Bestwick témoigne en public de ses difficultés

La souffrance de Tom Bestwick atteint d’une hépatite B puis de cholestase, ses difficultés à suivre l’école du fait d’une fatigue continuelle sont décrites par ce grand garçon costaud avec un calme parfait. Le stoïcisme de Reuben atteint de la maladie de Menière (vertiges accompagnés de nausées et de vomissements, perte d’audition) lorsqu’il répond aux questions stupides de la fonctionnaire est chargée d’évaluer son handicap est admirable de sang-froid. Contenue par la pudeur dont savent faire preuve les anglais, la puissance émotionnelle de ces témoignages n’en est que multipliée. Et lorsqu’elle se fracasse contre l’hypocrisie et de mensonge des responsables de la santé publique, on comprend que la valeur la plus fondamentale, la plus basiquement humaine de nos sociétés européennes, les soins pour les faibles et les malades, est gravement bafouée.

Rueben vomit et chute devant ses élèves, durant un cours. Il perd son emploi

Il est peut être inutile d’épiloguer devant le récit de tant de souffrances, mais nous traitons ici de séries télévisuelles et la forme nous importe. La grande différence entre toutes les séries citées en début d’article (Adolescence, Mr Bates contre le Post Office, Tchernobyl, Give me a hero et Emergência Radioativa) est que celles-ci recourent un langage classiquement cinématographique. Adolescence se distingue seulement par une prise de vue en mouvement, impliquant le spectateur dans l’action, comme je l’ai suffisament déploré dans mon article à son sujet. Dirty Business fait preuve d’un peu plus d’audace en se risquant à deux types de séquences purement télévisuelles. Les premières usent du discours en regard caméra où un personnage s’adresse directement au spectateur ou à un autre personnage qui lui répond ultérieurement selon le même procédé. Ce dispositif crée un espace très particulier où l’avant-champ (l’espace entre le spectateur et l’écran) se substitue au hors-champ (au cinéma, l’espace en dehors de l’écran, sur ses côtés). Dans cet avant-champ, la tension se situe dans le face-à-face entre le spectateur et le personnage ou entre les deux personnages qui échangent par le truchement du spectateur. Le recours au regard caméra, qui est la forme dominante à la télévision, hors-fictions, a été expérimenté dans le cadre de fictions aux débuts de la télévision, quand tout était encore à inventer. Les premieres « 5 dernières minutes », en 1958, sont restées dans les mémoires.

L’autre exemple d’écriture spécifiquement télévisuelle relève de la mise en page. C’est par exemple, Ashley qui découvre sur son ordinateur la pléthore de données numériques qu’une société de distribution d’eau lui a communiqué pour répondre à sa demande d’information de façon à le submerger de données (image ci-dessous). Le visage du personnage semble se refléter sur les colonnes de codes tandis qu’une fréquence lumineuse rouge traduit l’alerte, le danger. Ou c’est Hanna Swift, l’inspectrice lanceuse d’alerte de l’Agence de l’Environnement qui découvre sur son ordinateur des faux en écritures de ses supérieurs.

Deux exemples de mises en page, en haut celle déjà décrite, en bas, l’inspectrice Hanna Swift découvre de fausses informations dans les documents officiels de l’Agence de l’Environnement pour laquelle elle travaille.

Le procédé n’est pas nouveau, certes, mais cette façon de relier des personnages à l’espace numérique qui désormais s’ajoute à nos espaces physiques est, pour une fois, assez réussie pour ne pas faire figure d’artifice. Adresse directe au spectateur, incrustations d’écrans numériques, l’espace fictionnel de la télévision ne cesse de s’inventer et les séries en sont le moteur.

Emergência Radioativa est un mini-feuilleton brésilien en 5 épisodes créé par Gustavo Lipsztein et dirigé par Fernando Coimbra. Il a été diffusé sur Netflix à partir de mars 2026. Il est interprété notamment par : Johnny Massaro, Paulo Gorgulho, Bukassa Kabengele, Alan Rocha, Tuca Andrada, , Ana Costa, Antonio Saboia, Leandra Leal, Marina Merlino

Dirty Business est un micro-feuilleton britannique en 3 épisodes écrit et réalisé par Joseph Bullman pour Channel 4 qui l’a diffusé en février 2026. Il est interprété notamment par : Posy Sterling, Chanel Cresswell, David Thewlis, Jason Watkins, Charlotte Ritchie, Asim Chaudhry, Vicki Pepperdine, Tom McKay, Alex Jennings, Alice Lowe, …

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