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« Qu′y a-t-il de pire, avec les mensonges ? Ce n′est pas les confondre avec la vérité. Le danger, quand on entend trop de mensonges, c′est de ne même plus reconnaître la vérité. Que faire, alors, si ce n′est abandonner tout espoir de vérité et nous contenter de simples histoires ? »

Cela fait plusieurs années que la région de Tchernobyl est devenue la capitale du « tourisme de catastrophe ». On dénombrait 7500 touristes en 2010, mais la diffusion de la série Tchernobyl a fait exploser la fréquentation. La nouvelle est désolante mais la fascination des ruines n′est pas une nouveauté. À qui reprocherait-on de visiter Pompei ou Auschwitz ? Ce qui nous choque, peut-être, est la proximité des faits, le risque idiot de se faire irradier et plus certainement la fascination de la puissance mystérieuse de l′atome, ce magnétisme prométhéen dont l’industrie nucléaire reste porteuse.

Chernobyl incendie
Pourtant, Tchernobyl déconstruit cette fascination avec une impeccable pédagogie. Aucun effet d’envoûtement devant le réacteur nucléaire en feu. Tout est mis, au contraire, au niveau de la banalité d’une quelconque industrie, avec ses petits chefs hargneux, ses ouvriers soumis et ses patrons arrogants. Ici, aucune esthétisation de la catastrophe, si commune dans les productions américaines, on est plutôt dans l’inéluctable, ce qui doit arriver un jour où l’autre, quelque part et auquel personne n’a pris soin de prémunir les populations. Le monstre se réveille, on avait oublié sa puissance destructrice à force de l’entendre paisiblement ronronner.

Chernobyl pompier

Lorsque l’accident survient, le Comité central est informé et l’on dépêche sur place Boris Chtcherbina, le  vice-président du Conseil des Ministres, accompagné de Valeri Legassov, directeur adjoint de l’Institut d’énergie atomique de Kourchatov et l’un des initiateurs du programme nucléaire soviétique. À ces deux sommités s’ajoutera rapidement Ulana Khomyuk (1), un personnage fictif représentant l’équipe de Legassov. Conformément à une tradition scénaristique américaine plus que rabâchée, les deux premiers, issus de milieux différents, s’opposent avant de finir par se respecter puis s’apprécier au point que Chtcherbina mettra son autorité politique au service des décisions techniques de Legassov.

Chernobyl legassov et vice

Dans Tchernobyl, le moindre détail est à sa place et la ressemblance est obsessionnellement cultivée au point d’avoir impressionné jusqu’aux téléspectateurs russes. Les circonstances sont décrites avec minutie, on suit le cataclysme quasiment heure par heure. Le contexte socio-politique, lui aussi, est autopsié sans complaisance. On a l’impression d’avoir toujours vécu en Union Soviétique tant l’image reproduit avec exactitude les bâtiments, les rues, les véhicules, les costumes et les uniformes, les coiffures et jusqu’à l’esthétique des intérieurs, mais aussi tant les rapports humains y sont conformes à la société soviétique d’alors.

Chernobyl épouse pompier

Quant à l’explication scientifique, c’est à dire ce dont nous avons besoin pour saisir l’étendue du drame, elle est judicieusement énoncée. C′était la principale difficulté du scénario : comment faire comprendre au plus grand nombre le fonctionnement d′une centrale nucléaire et l′accident qui lui est arrivé ? Les scénaristes ont recouru à un procédé aussi vieux que le cinéma américain : le procès. Après la catastrophe, un procès a effectivement eu lieu qui s′est soldé par la condamnation à 10 ans de travaux forcés pour trois responsables de la centrale mais ni Legassov ni Chtcherbina n’y étaient présents et le procès n’a ressemblé en rien à celui que la série raconte. C’est donc un artifice narratif qui permet de mettre en scène ce que l’on sait des déclarations et des actes de Legassov. Mais, puisqu′il faut, dans ce faux procès, faire œuvre de vulgarisation pour se faire comprendre des juges, nous autres, spectateurs, profitons de l’enseignement. Ce n′est pas un procès à l′américaine où deux parties échangent les arguments, mais une leçon. Le fonctionnement d′un réacteur de centrale nucléaire ainsi que le pourquoi et le comment de son explosion sont expliqués assez simplement pour que nous en cernions le principe général et surtout l′irrésistible enchaînement des mauvaises décisions qui ont transformé un essai de sécurité en cataclysme incontrôlable.

Chernobyl exposé

L′exposé de Legassov ne s′arrête pas là. Certes, il y a eu de graves fautes humaines mais la mécanique de la catastrophe aurait pu être stoppée si l′ultime système de sécurité n′avait pas été défaillant et si une enceinte de confinement avait été construite. Mal conçu dans le premier cas et négligé dans le second, ces deux derniers remparts ont été victimes de stupides mesures d′économies. Il en ressort que le fautif est moins l′industrie nucléaire que celle d′un système où le mensonge et la propagande étouffent toute velléité de transparence (2). C’est là le message non des protagonistes mais bien du scénariste en personne.

Chernobyl commandes centrale

Le contexte international, lui, n′est pas évoqué. Il doit tout de même être rappelé : en 1986, la « Guerre des Etoiles » bat son plein. Officiellement lancée en 1983 par Reagan devant une Convention des associations évangéliques (!), elle relance la course aux missiles en violant au passage plusieurs traités. L′URSS se trouve acculée, elle dont l′économie souffre déjà d′une guerre hasardeuse en Afghanistan et du primat d′un complexe militaro-industriel qui absorbe alors 47 % des dépenses publiques. Dans ce cadre, on peut facilement imaginer la paranoïa des dirigeants. Si on y ajoute les économies et la négligence à tous les échelons de la production industrielle, les conditions sont remplies pour le désastre.
Gorbatchev n′arriva au pouvoir qu′en 1985. La catastrophe de Tchernobyl survint l′année suivante. L′URSS disparu quelques années plus tard.

chernobyl liquidateur

Était-il dans l′intention des scénaristes de dénoncer un système politique enterré depuis presque 30 ans ou bien de mettre en cause la dérive politique contemporaine qui prospère sur le mensonge, sur les « vérités alternatives » et autres « post-vérités » ? L′insistance du Legassov de Craig Mazin dans sa dénonciation du mensonge laisserait penser que ce sont bien ceux que l′on appelle actuellement les « populistes » qui sont visés. Mais à en croire une déclaration du scénariste, c′est plus largement la place que prennent les récits dans la vie politique et sociale qui est ciblée, ce que l′on appelle en anglais le « storytelling ». Craig Mazin s′en explique dans une interview :
« …Le problème, c’est quand on (en) fait une arme [de la narration]. Je vois ça avec la politique aujourd’hui: on ne peut plus se présenter aux élections présidentielles si l’on n’a pas une histoire à raconter. Les Soviétiques étaient passés maîtres dans l’art d’utiliser la narration comme une arme. Et il est intéressant de noter que c’est une tradition qui perdure. » (…) « j’ai beaucoup de mal avec la politique en raison de la quantité phénoménale de narration qu’on y insuffle. Je pense que l’une des raisons pour lesquelles Hillary Clinton (que je soutenais) a eu du mal à convaincre est justement qu’elle n’a pas assez raconté de ces histoires dont tout le monde semble avoir si besoin. Elle était intelligente, elle voulait faire des choses et elle pensait que ça suffirait. C’est ce qui m’inquiète, ce besoin de faire passer les histoires avant tout. »

Chernobyl couloir hopital
Tout en étant un formidable documentaire sur la catastrophe, Tchernobyl serait donc aussi une réflexion sur la fiction du Pouvoir, menée par un scénariste, c′est à dire un fabriquant de fiction. Pari pour le moins risqué. Jean-Paul Fargier a écrit autrefois un roman intitulé « Atteinte à la fiction de l′Etat ». Le titre était bien trouvé. Tout pouvoir s’alimente d’une fiction, il suffit de regarder le journal télévisé pour s’en rendre compte.

On se souvient aussi de Wag the Dog (Des hommes d′influence), le film de Barry Levinson au cours duquel un conseiller du président (Robert de Niro) et un producteur de cinéma (Dustin Hoffman) fabriquaient en studio une fausse guerre pour masquer un scandale dans lequel était impliqué le président des États-Unis. Dans le même ordre d’idées, la chaîne russe NTV a lancé bien avant la diffusion de Tchernobyl  la production d’une série qui contredira la vision américaine. Elle évoquera un espion de la CIA infiltré dans le complexe nucléaire, dans la plus pure tradition soviétique. On en est donc à se battre au renfort de séries télévisées ce qui, dans l’actuel contexte de tensions politiques, n’a rien d’étonnant.

Chernobyl KGB

Craig Mazin, lui-même recourt à la fiction pour donner une vision politique de l′histoire, en l′occurrence celle de la déliquescence du régime soviétique. Bien plus, au moyen de procédés narratifs un peu éculés, il crée une histoire au-delà de l’histoire, une fable mythologique. C’est sans doute à ce moment que Tchernobyl devient une oeuvre importante, quand Mazin, après avoir forgé une représentation du Monstre, construit un destin pour Legassov. Car il réserve une scène, vers la fin, elle aussi de pure invention, où un dignitaire du KGB fait le point avec le savant. Il lui rappelle qu’il a toujours été un authentique apparatchik, donc l’un des leurs, mais aussi un lâche qui s’est toujours rangé du bon côté et s’est laissé aller à des bassesses. Pour avoir publiquement proclamé la vérité, il est maintenant condamné non à mourir – la radioactivité a déjà commencé son œuvre – mais à disparaître. Son témoignage non seulement ne sera jamais publié mais il n’a jamais eu lieu, il conservera ses titres et ses fonctions mais vidés de leur contenu, il deviendra invisible au point qu’à sa mort, il sera très difficile d’affirmer qu’il a jamais vécu. Le savant devient alors un homme. Un homme sans courage qui a accompli une tâche exceptionnelle et a sacrifié sa vie pour anéantir le Moloch auquel il avait contribué à donner la vie, un homme sans éclat, destiné à ne laisser aucune trace de son passage sur terre après avoir affronté et vaincu, provisoirement, sa Création.

PS : Pour poursuivre, je ne saurais trop recommander la Supplication de Svetlana Alexievitch, « Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse » sur France Culture, ou les réalisations artistiques de Lydie Jean-dit-Pannel, inlassable exploratrice et pourfendeuse des installations nucléaires du monde entier.

Note :

1 – Le personnage est apparemment inspiré de Vassili Nesterenko, un scientifique biélorusse.

2 – Quoi qu’il en soit, Gorbatchev tira vite la leçon du drame puisque la Pravda publiera le 20 mai 1988 le testament de Legassov, enregistré sur cassettes avant son suicide, au lendemain du second anniversaire de la catastrophe.

Tchernobyl est un feuilleton en 5 épisodes créé par Craig Mazin et diffusé par HBO et Sky UK en 2019, il est interprété, entre autres, par Jared Harris, Stellan Skarsgård, Emily Watson, Jessie Buckley, Paul Ritter, Adam Nagaitis,…

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