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De nuit, sur une autoroute, un bus tente de dépasser un semi-remorque. Pour une raison inconnue, il se déporte sur sa gauche, heurte la glissière de sécurité, la rompt et se retrouve à contresens provoquant un véritable carnage avant de se coucher sur le flanc et de se mettre à brûler.

Premiers secours

Telle est la catastrophe qui ouvre la série allemande 113, du nom de la ligne qui relie la ville allemande de Cologne à celle de Graz en Autriche. L’accident est effroyable, les morts et les blessés se comptent par dizaines.

La série se garde d’en faire un spectacle morbide. Les plans sont pris à bonne distance et ce n’est qu’au troisième épisode que l’on se trouve associé aux secours. Entre-temps, c’est-à-dire dès le lendemain de l’accident, la série bifurque dans une direction inattendue : la rencontre de deux femmes au commissariat de police, chacune prétendant être la femme de Theo Gradtke, le chauffeur décédé. On s’en doute, l’une, Riccarda, est allemande, l’autre, Caro, est autrichienne. À leur grande et désagréable surprise, le chauffeur de la ligne Cologne-Graz, avait donc deux vies, une à chaque terminus. J’écris « vie » parce qu’il ne s’agit pas seulement de liaisons amoureuses, mais bel et bien de deux familles. Chaque femme, en effet, a une fille, Ela à Cologne, Salma à Graz, et ces deux filles ont à peu près le même âge.

Riccarda (Anna Schudt) à gauche et Caro à droite (Patricia Aulitzky)

On a l’intuition qu’une double vie n’est pas un sujet tout à fait neuf mais ici son traitement l’est.

L’hostilité entre Riccarda et Caro est battue en brèche par la complicité vite trouvée de leurs deux filles qui, après tout, sont sœurs. Outre les trois policiers chargés de l’enquête, qui font le lien d’un épisode à l’autre, ces quatre personnages reviendront ponctuellement tout au long de la série sous la pression des des deux adolescentes. Néanmoins, les épisodes suivants s’intéresseront essentiellement à de nouveaux personnages, concernés de près ou de loin par l’accident.

Richard Bron à la fenêtre de son bureau (Armin Kurt Rohde) puis plus tard, saisi par l’impossibilité de se souvenir exactement des faits

C’est Richard Born, le patron d’une compagnie de bus qui a assisté à l’accident de son bureau situé dans un immeuble qui surplombe l’autoroute mais ne peut en parler avec exactitude parce qu’il souffre de la maladie d’Alzheimer. C’est ensuite Jesper, un pompier sauveteur de deux frères qui souffre d’un traumatisme d’enfance lié à son propre frère. Viennent ensuite Clara, une passagère du bus, qui réussit à s’extraire au détriment d’une autre jeune femme, une mariée qui fuit la fête de son mariage, monte dans le bus en tenue de mariée et se retrouve sur un lit d’hôpital, amnésique, et enfin deux copains qui acceptent de convoyer un sac contenant de la drogue par bus. Autant de situations différentes qui se retrouvent intimement liées au bus et à son accident mais toutes marquées par un traumatisme, qu’il soit ancien ou lié à l’accident.

Clara au sol, dans le bus (Friederike Becht)

Ces traumatismes sont tous liés à des dilemmes moraux. Différents certes mais invalidants. À une exception près, ils n’apportent au récit que des points de vue intimes sur des sujets sans réels liens à ce qui nous intéresse, la police et nous : la causes de l’accident. Comme s’il fallait mettre la vie intime de chacun sur le tapis pour régler la question originelle du récit : pourquoi le bus a-t-il dévié de sa trajectoire ? Après tout, les policiers chargés de l’enquête sont ceux que l’on suit et ils n’en sont pas informés de ce que nous apprenons sur les acteurs du drame. La double vie du chauffeur elle-même ne les intéresse pas particulièrement. De même, il n’y a que le spectateur et sa famille à savoir ce qui se passe dans la tête du pompier. Les policiers ne sont pas plus concernés par le coup de pied donné par une voyageuse pour se libérer de l’étreinte d’une autre, elle n’a fait que sauver sa vie. Ils le lui disent.

Les deux copains (David Hugo Schmitz à g.)

Comme toujours, la tension du récit tient au rapport entre ce que nous savons et ce que savent les personnages, en l’occurrence les policiers. Un déséquilibre crée un suspens ou, au contraire, une frustration. Ici, la position du spectateur omniscient ne lui procure aucun avantage. Il n’en sait pas plus que les policiers sur la cause du drame, il n’avance pas, chaque détour le retarde. En attendant, il profite d’une série de petits contes moraux qui retardent la résolution pour l’amener à réfléchir. Les deux femmes trompées peuvent-elles suivre l’exemple de leurs filles et se montrer solidaires ? Le patron de la compagnie de bus atteint d’Alzheimer doit-il transmettre son affaire ? Comment le pompier peut-il surmonter le drame vécu dans son enfance ? Comment la jeune voyageuse peut-elle échapper à la culpabilité ? En recouvrant ses souvenirs, quelle décision prendra la mariée en fuite ? La culpabilité rôde, s’infiltre, empoisonne les vies.

Jesper (Max von der Groeben)

L’accident, finalement, les remet en ordre, après les avoir violemment bousculées et en avoir détruit quelques d’autres. Le mal-être dont chacun souffrait peu ou prou s’apaise. À croire qu’une divinité irritable a abattu brutalement son poing sur un autocar pour remettre le monde en place. Ramener une stabilité, peut-être même une paix intérieure.

L’inspectrice spécialiste en attentats (Lia von Blarer) et le policier du secteur (Robert Stadtlober)

L’attente du spectateur est donc détournée de son objectif initial au profit de ces petits contes moraux inattendus. Sans doute l’histoire des deux mères rivales est-elle un peu oubliée, alors qu’à elle seule, elle aurait tenu tout l’espace de la série. 113 a tenté quelque chose avec ses petits récits successifs, on ne peut pas dire que cela soit totalement réussi, mais elle a le mérite de profiter au mieux du découpage sériel, ce qui commence à devenir peu fréquent.

113 (Hundertdreizehn) est une mini-série germano-autrichienne en 6 épisodes écrite par Arndt Stüwe et réalisée par Rick Ostermann et diffusée sur ARD et ORF fin 2025, en mars 2026 en France. Elle est interprétée notamment par : Lia von Blarer, Robert Stadtlober, Max von der Groeben, Friederike Becht, David Hugo Schmitz, Armin Kurt Rohde, Anna Schudt, Patricia Aulitzky

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