Il aura fallu un mois et un nombre respectable de séries visionnées – au moins partiellement – avant d’en trouver une qui mérite que l’on s’y arrête. Du moins l’ai-je cru. Tout ce temps passé et les déceptions qui l’ont émaillé témoignent de la faiblesse actuelle d’une production sérielle qui ne mise plus que sur les vieilles recettes : Fictions criminelles et policières abonnées aux poncifs, séries hospitalières inépuisables ou déclinaisons du fantastique à usage des adolescents.
Deux récents docu-fictions britanniques de grande qualité (Mr. Bates contre le Post Office et Dirty Business) m’ont poussé à chercher de ce côté. Or voici que se présente Unchosen, annoncé comme un thriller en milieu sectaire. À première vue, il s’agit plutôt d’une fiction dénonciatrice de l’emprise sectaire, dans la lignée des très efficaces Unorthodox et Sur ordre de Dieu (Under the banner of Heaven). Comme elles, Unchosen doit impérativement s’appuyer sur un solide substrat documentaire ; les dénonciations, les menaces, les procès, j’imagine, ne sont jamais très loin lorsque l’on fouille dans ce milieu. On constate d’ailleurs très vite la véracité du monde qui nous est décrit.

D’emblée, une légende nous avertit que 2000 sectes existent au Royaume-Uni et que certaines sont totalement isolées du monde.
Unchosen puise son inspiration dans un mouvement mal connu de ce côté-ci de la Manche : la PBCC (Église chrétienne des Frères de Plymouth). Celui-ci est décrit comme une secte conservatrice et millénariste née au sein du mouvement évangélique au XIXe siècle, à l’époque du Grand Réveil qui secoua le protestantisme en Grande-Bretagne et surtout aux USA. Cette secte désormais forte de 50 000 membres dans le monde, est également dite introversionniste parce qu’elle considère que le monde extérieur est corrompu et que pour cette raison les liens avec des personnes extérieures au mouvement, même s’il s’agit de parents, sont prohibés. Les membres sont astreints à une stricte discipline morale encadrée de sanctions rigoureuses. Les études sont interdites, de même que les technologies modernes (téléphones mobiles, ordinateurs…) mais l’alcool est considéré comme un « don de Dieu ». L’unique objectif de la communauté est le salut des âmes de ses membres le jour du « Grand enlèvement ». Ce que l’on sait néanmoins, est que plusieurs suicides ont eu lieu en Grande-Bretagne au sein de ce mouvement qui prétend assurer une totale solidarité entre ses membres.
Grace, qui se noie accidentellement dans une mare est sauvée in extremis par Sam (Fra Fee), un étranger.
De façon très classique, c’est un élément hétérogène, un délinquant en cavale, qui va déjouer les défenses de la secte et, malgré lui, révéler les dessous d’une communauté fondée davantage sur le chantage moral et les secrets honteux que sur la foi. On pense à Unorthodox qui racontait la fuite d’une jeune femme de son étouffant milieu juif orthodoxe mais la parenté qui s’impose est à chercher du côté de Sur ordre de Dieu (Under the Banner of Heaven), qui traitait de la dérive d’un clan mormon. Tout simplement parce que, comme Unchosen, cette série profitait aussi d’une affaire criminelle pour faire explorer par duo de policiers la face cachée d’un groupe mormon dissident.
Ici ce ne sont pas des policiers mais un détenu en cavale qui sauve une petite fille qui se noie dans une mare. Il s’agit de Grace, la fille de Rosie, toutes deux membres de la secte.

La qualité de Unchosen – qui est avant tout une modernité– est de s’attacher aux femmes de la secte, de donner leur point de vue, leur perception de la réalité. Elle nous présente les femmes comme des membres de second rang dans la communauté, toujours en arrière-plan de l’assemblée lorsqu’elle se réunit, soumises à leurs maris et reléguées aux tâches domestiques et au soin des enfants.
Le plaisir sexuel est interdit, bien évidemment, aussi bien pour les femmes que pour les hommes.
La peur, d’abord, le bonheur, ensuite. Rosie (Molly Windsor) et Sam.
La faille qui amènera la communauté au bord de l’effondrement naît précisément de la condition des femmes et des contraintes de la vie amoureuse. Deux faits se produisent en effet simultanément : l’apparition d’un étranger, Sam, qui sauve donc une enfant de la noyade, et l’expulsion d’un fidèle adultère, Isaac (1).
Le premier donne à la mère de la petite fille, Rosie, une vision de l’homme qu’elle n’a jamais connu, le second est enfermé puis excommunié donc interdit d’accès dès lors qu’il choisit de quitter la communauté pour vivre avec sa maîtresse. Une porte s’ouvre quand une autre se ferme.
Le rapport entre la soumission des femmes et leur foi s’expose comme une évidence. Elles endurent un rôle de second rang qui les réduit aux tâches ménagères et aux enfants, elles subissent les viols de leurs maris, elles subissent le harcèlement du « Guide » parce qu’elles croient sincèrement que Dieu leur a donné cette place. Ce ne sont pas elles qui osent le dire, c’est nous, spectateurs, qui le déduisons de ce que nous voyons et entendons, des regards échangés, des confidences soufflées, des discrets refus.
D’ailleurs, on peut se poser la question : quel est l’enfant que Sam sauve de la noyade, la petite Grace ou sa mère Rosie dont il devient l’amant ? L’accident réel et la métaphore fonctionnent à l’unisson, au rythme des battements de cœur.

Tout comme l’accident de Rosie, le martyre d’Isaac, le mari infidèle, l’agressivité de sa femme à l’encontre également de Rosie, son alliée, fonctionne aussi à deux niveaux, celui de la réalité du récit et celui de la métaphore.
La première qualité de cette longue description de la crise traversée par la communauté d’Unchosen est de cette nature : procéder avec soin, sans les à-coups d’une prise de conscience artificielle, laisser se fondre les sens et la conscience, offrir le temps nécessaire à la raison pour repousser l’arbitraire de la foi, telle est sa méthode. Au fond, au travers de récits de Rosie et d’Isaac, c’est le long et parfois douloureux chemin de l’émancipation qui est décrit, de l’émancipation de tous, femmes et hommes. Sam et Rosie se seront pas seuls, d’autres façades de parfaits évangéliques, et non de moindres, se fissureront pour laisser apparaître ici un alcoolique harceleur sexuel, là un homosexuel refoulé ou encore une victime enfermée depuis des décennies derrière un masque de garde-chiourme. Ce dernier cas est celui de la femme du Guide, Miriam, dont le fils, Matthew, fut excommunié et expulsé de la communauté par son propre père.
En haut : Rosie, enfermée pour avoir péché revoit sa petite fille Grace quelques instants sous le contrôle d’Adam, le père (Asa Butterfield). En dessous : Matthew cherche à revoir ses parents, Miriam (Siobhan Finneran) lui ouvre.
Malheureusement, pour des raisons insaisissables, le scénario abandonne brusquement sa trajectoire au cours du sixième et dernier épisode. Sam se mue en incarnation du Mal dans la pure tradition biblique (2). Menteur, séducteur, assassin, c’est un démon qui s’est infiltré dans l’assemblée des croyants sous le déguisement d’un sauveur apparu par miracle pour redresser une communauté à la dérive. Il corrompt l’un, séduit l’autre, fait chanter un troisième et élimine tous ceux qui lui font obstacle. Reviennent alors en mémoire quelques uns des faux prophètes dont la culture états-unienne se repaît, du faux prédicateur Harry Powell dans la Nuit du Chasseur au tout récent mais réel faux prophète mormon Sam Bateman.

On est abasourdi de voir le gant se retourner. La dénonciation de l’univers sectaire n’est pas loin de faire place à sa justification. Car, après tout, si Sam atteint son objectif, si un assassin est choisi comme guide par la communauté des croyants, n’est-ce pas le Diable en personne qui règne désormais sur eux ? Et à quoi ce renversement peut-il être dû sinon à leur manque de foi, à leurs innombrables péchés et au viol de leurs règles de vie ?
Beaucoup de confusion, donc, dans Unchosen. La créatrice n’a-t-elle su choisir son réel sujet, comme le titre semble ironiquement le suggérer ? A-t-elle calculé avec une seconde saison ? A-t-elle oublié son thriller en développant le tableau d’une communauté chrétienne réactionnaire ? Il est en tout cas certain que ce n’est pas Unchosen qui redonnera confiance dans la production sérielle actuelle.
Note : 1 – Expulsion est le titre québécois de la série. 2 – Matthieu 7:15 Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais au dedans ce sont des loups ravisseurs. Marc 13:22 Car il s’élèvera de faux Christs et de faux prophètes; ils feront des prodiges et des miracles pour séduire les élus, s’il était possible.
Unchosen (Exclusion) est un feuilleton en 6 épisodes créé par Julie Gearey et diffusé sur Netflix en Avril 2026. Il est interprété notamment par : Molly Windsor, Asa Butterfield, Fra Fee, Siobhan Finneran, Christopher Eccleston, Aston McAuley, Alexa Davies, Lucy Black, Olivia Pickering






