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La trilogie Paris Police (1900-1905-1910) a toujours navigué entre les écueils et les sirènes. Passons sur les écueils que l’on devine du côté des propriétaires de la chaîne, sourcilleux sur tout ce qui pourrait, de près ou de loin, toucher à la religion (catholique) et aux bonnes mœurs. Si la saison 1900 avait insisté à juste titre sur l’antisémitisme de l’époque, la saison 1905 avait eu les ailes rabotées sur ordre du propriétaire du groupe Canal, qui ne voulut pas voir ravivée la grande blessure de sa classe socio-politique : la séparation de l’Église et de l’État ni, plus surprenant de sa part, que l’on évoque les mœurs homosexuelles.

Madame Lépine (Mathilde Weil) dans son intérieur, une certaine idée de l’harmonie bourgeoise.

Côté Sirènes, nous entendons chanter celles de l’esthétisme : Ah ces toilettes début de siècle ! Ces intérieurs Art Nouveau ! Ces lumières immuablement brumeuses, quelles que soient l’heure ou la saison ! Et ces uniformes de gardes républicains ! Et cette République prête à s’offrir à tous les scandales ! Quel bonheur ! Ces années ne vivaient-elles pas les derniers feux d’un XIXe siècle dont Paris fut la capitale et que la grande boucherie de 14-18 enterra bientôt entre la Somme et Verdun ? Que ne donnerait-on pas pour revivre indéfiniment cette Belle Époque ?

Et puisque nous y sommes, à grand renfort de costumes et de décors, la tentation est grande de flirter avec l’attraction parisienne de l’époque : le Grand Guignol, ou, plus précisément, avec ses déclinaisons romanesques et leurs adaptations cinématographiques. Franju perpétua le genre jusque dans les années 1950 avec son chef-d’œuvre : Les Yeux sans Visage, et quelques précieux feuilletons télévisés. En réalité, ne serait-ce pas Fritz Lang, le fervent du roman populaire, que l’auteur a eu en tête ? Ne croît-on pas reconnaître l’ombre de M(1), le tueur d’enfants, sur un panneau d’affiches de Paris Police 1910 ? Plus tard, n’est-ce pas le fantomatique dispositif de communication de Mabuse (2) que l’on retrouve dans le bureau du journal Le Matin ?

De haut en bas : 1) Image tirée de Paris Police 1910, 2) silhouette de M dans M le maudit, 2) scène de conférence à distance grâce à une machine « parlante » entre les dirigeants du Matin et le propriétaire du journal, et enfin 4) et 5) scène où Ken et Lily découvre la « machine parlante » par laquelle s’exprime à distance le terrible Docteur Mabuse dans Le Testament du Docteur Mabuse de Fritz Lang.

La scène de l’orage qui illumine le visage de la fille de Lépine lancée dans une virulente diatribe contre Marguerite Steinheil, est une autre de ces allusions au cinéma fantastique. Mais le flirt n’est guère poussé plus loin. Les références de l’auteur, Fabien Nury sont certainement plus modernes que celle que je viens de citer même si elles appartiennent à la même veine, puisque qu’il est d’abord scénariste de bande dessinée. L’influence du génial Tardi, le père d’Adèle Blanc-Sec, est évidente. Comment y échapper, dès lors que l’on travaille sur cette avant-guerre encore imprégnée de roman gothique ? Nous y reviendrons.

La séduisante Marguerite Steinheil (Evelyne Brochu)

Tout comme les deux premières saisons, cette troisième est basée sur des faits authentiques et le choix d’intervalles de 5 ans (1900 puis 1905 et 1910) a permis de brosser dans son étendue la carrière mondaine et vénale de la famille Steinheil, de ses origines à sa fin tragique.

Avant la cérémonie au Panthéon

Si l’on vérifie les dates et les faits, la saison intitulée Paris Police 1910 ne se situe pas en 1910 mais en 1908, la nuit où Adolphe Steinheil, le mari et Émilie Japy, la mère de Marguerite Steinheil furent assassinés tandis que cette dernière gisait, ligotée et bâillonnée, à moitié nue dans son lit. 1908, c’est aussi l’année du transfert des cendres de Zola au Panthéon et de l’attentat contre Dreyfus au cours de la cérémonie. La série « boucle » ainsi avec sa première saison où l’antisémitisme jouait le premier rôle.

La fine fleur de la 3e République est donc assemblée sur les marches du Panthéon dans l’attente du cercueil du grand écrivain. Suivra un de ces discours interminables dont la série aime se gausser (les personnages ne se privent pas de nous le faire remarquer), quant aux antidreyfusards, encore nombreux, y compris dans la police, le seul à troubler l’ordre public est l’excité qui blesse Dreyfus d’une balle au bras avant d’être maîtrisé.

L’agresseur de Dreyfus maîtrisé

L’histoire de Paris Police s’achève fin 1909, lorsque Marguerite Steinheil est jugée pour le double meurtre de son mari et de sa mère et finalement acquittée. L’affaire du double crime de l’impasse Ronsin s’écroule comme un château de cartes, la police s’étant montrée incapable de fournir des preuves décisives, la presse ayant excité la population au-delà du bon sens et l’hétaïre suspecte ayant habilement brouillé les cartes.

Néanmoins, l’intérêt de Fabien Nury se porte moins sur l’entourage de celle que l’on appelle familièrement « Meg » Steinheil que sur cette puissance sur laquelle Zola en son temps s’est appuyé : la presse. « Thriller médiatique » comme le revendique l’auteur ou procès d’une presse de caniveau comme il en existait et en existe hélas toujours, qu’elle soit maintenant sur papier, sur écrans ou sur les ondes radio ? Ici, elle prend les traits du journal à scandale de l’époque, Le Matin, dirigé par le maléfique La Bruyère aux ordres de son propriétaire, l’affairiste Maurice Bunau-Varilla. Le Matin ne relate pas seulement les informations à travers le prisme du scandale et de la dénonciation, il les crée et l’affaire dite de l’impasse Ronsin est un cadeau tombé du ciel pour cette catégorie de vautours.

Georges de La Bruyère (Micha Lescot), chef du service des informations du Matin.

L’histoire de cette feuille de chou rassure, finalement. Elle a comme une logique. Ce journal a viré vers la collaboration avec les nazis 30 ans plus tard pour être interdit à la Libération, tandis que quatre de ses responsables étaient lourdement condamnés. La question qui se pose au visionnage de Paris Police est de savoir pourquoi Fabien Nury a choisi ce journal et pas un autre, plus sérieux ? La ressemblance du Matin avec une certaine presse actuelle, aussi friande de « fake news », aussi prompte à crier au scandale et aussi disposée à accueillir en France un régime fasciste, laisse songeur. Pourquoi Bolloré a-t-il laissé financer et diffuser une telle caricature de son empire médiatique ? Mystère.

Le préfet Lépine (Marc Barbé), ou la 3e république incarnée.

Quoi qu’il en soit, le développement parallèle qui implique Le Matin surcharge grandement le récit au moment où il s’affaiblit. Le « tableau de famille » que l’on connaissait depuis le début de la série et qui regroupe l’inspecteur Jouin, le commissaire Cochefer, le préfet Lépine, la belle Marguerite « Meg » Steinheil, surnommé Pompe Funèbre pour avoir administré au président Félix Faure la fellation fatale, Joseph Fiersi, son homme de main, informateur de la police, Jeanne Chauvin, première femme à exercer le métier d’avocate et Alphonse Bertillon pour les scènes comiques, s’articulait jusqu’ici admirablement.

L’étrange inspecteur Quemener dont l’activité se résume à informer la presse et à bien épeler son nom pour éviter les erreurs.

L’intrusion du Matin, de ses journalistes malhonnêtes et de sa salle de rédaction énervée, disperse l’attention. Un choix plus radical aurait consisté à plonger entièrement dans l’univers de la presse de la Belle Époque, quitte à faire de nous, des journalistes parmi d’autres. Nous aurions observé les personnages des précédentes saisons « de l’extérieur », cette fois. Par le trou de la serrure. De spectateurs, nous devenions voyeurs.

Ce n’est pas le choix qui a été fait. En ajoutant un espace supplémentaire au récit, celui du journal, la narration principale est affaiblie par une construction à tiroirs, où l’on zigzague du Matin à la Police puis de Meg Steinheil à son avocate pour terminer chez le Préfet ou dans les coins et recoins où Jouin mène son enquête.

Il y avait pourtant urgence à redonner aux personnages leur consistance dramatique alors que leurs rapports se décomposaient. L’inspecteur Jouin et son supérieur Cochefer se raidissent, frôlant souvent la caricature, jusqu’à ce que Cochefer meure et que Jouin soit relégué à l’hôpital. Toutes les positions des pièces sur l’échiquier semblent bloquées.

Mort du Commissaire Cochefer (Alexandre Trocki)

Antoine Jouin et sa maîtresse Jeanne Chauvin, se retrouvent adversaires, l’un traquant Meg Steinheil, l’autre la défendant, le triangle adultère que tous les deux composaient avec la femme de Jouin se défait. Son énergie, qui irriguait l’ensemble de la fiction, s’épuise. Marguerite Steinheil a hélas aussi changé de registre et la courtisane joue dorénavant la menteuse ; en perdant de son mystère, elle perd sa crédibilité ; Fiersi, son homme de main, ex-flic et toujours indic, doit se contenter de la portion congrue en dépit d’une condamnation à la peine de mort qui aurait pu mobiliser la série à ses deux tiers (3). Jeanne Chauvin fait le choix de sa carrière et n’hésite pas à se salir les mains, rompant elle-aussi la. Seul, finalement, demeure l’inaltérable préfet Lépine et ses secrets.

Jeanne Chauvin dans l’atelier de feu Adolphe Steinheil. A l’arrière plan, Marthe (Amelia Lacquemant), la fille du peintre et de Meg.

Pour le dire autrement, ce sont les affects qui, pour diverses raisons, manquent au sein de ce groupe. L’énergie que les détestations, les haines, les amours, les amitiés, les désirs, les jalousies, les rancœurs… tout ce que la gamme des sentiments humains insuffle à un drame. Sans la profondeur qu’ils donnent aux personnages et à leurs relations, on se rapproche des personnages de papier que nous offre la bande dessinée.

Une chute en cascade d’une unité de police digne de la bande dessinée ou du cinéma burlesque.

Paris Police 1910, comme l’ensemble de la série, bénéficie d’une formidable documentation et d’un travail de reconstitution exigeant, sans nul doute. En cela c’est une série de grande qualité. Si on en juge d’après l’inventivité narrative, la densité des personnages ou de ce qu’ils nous disent de nous ou de leur temps, c’est une autre affaire.

Notes : 1- M (en français : M le maudit), film inspiré de l’affaire Peter Kürten, écrit par Fritz Lang et Thea von Harbou, réalisé par Fritz Lang et sorti sur les écrans en 1931. 2- Le testament du Docteur Mabuse est un film réalisé par Fritz lang en 1933, qui s’inscrit après Docteur Mabuse le Joueur, produit en 1922 et avant Le Diabolique Docteur Mabuse produit en 1960. Tous ont été écrits par Fritz Lang d’après le roman de Norbert Jacques. 3 – D’autant que : https://www.liberation.fr/politique/une-proche-de-retailleau-prone-le-retablissement-de-la-peine-de-mort-et-choque-jusquaux-retaillistes-20260625_2ZLE2MM4QRGOZP3LU6Z756NNLI/

Paris Police 1910 est un feuilleton en 6 épisodes écrit par Fabien Nury et réalisé par Julien Despaux et Frédéric Balekdjian pour Canal + qui l’a diffusé en 2016. Il est interprété notamment par : Evelyne Brochu, Jérémie Laheurte , Marc Barbé, Eugénie Derouand, Micha Lescot, Alexandre Trocki, Christian Hecq, Thibaut Evrard 

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