Until I kill You a un immense mérite : celui de nous délivrer le portrait sans fard d’une victime.
Sujet pressant que celui des victimes dans un monde où il semble qu’au sein des guerres « ordinaires », les génocides soient redevenus une pratique assumée ou que, là où l’on ne s’entretue pas en masse, des quantités d’hommes violent et tuent les femmes et les enfants aussi bien dans les beaux quartiers que dans les bourgs de campagne. Les faits sont là, trop flagrants pour être ignorés. Les victimes qui ont survécu sont, elles aussi, moins honteuses, plus combattives, du moins prêtes à témoigner quand elles en ont la force et les moyens.
La rencontre dans un pub de Delia Balmer (Anna Maxwell Martin) et de John Sweeney (Shaun Evans)
Until I kill You est adapté du livre Living with a serial killer publié par Delia Balmer en 2017. Celle-ci, née en Australie puis élevée au Canada, résidait en 1991 à Londres où elle exerçait comme infirmière. Célibataire d’une quarantaine d’années, elle vivait seule. Un soir, au pub The Hawley Ams (1), elle rencontra John Sweeney, un charpentier intérimaire. Leur relation dura deux ans avant que Delia ne lui demande de partir.
Sans passer par le détail toutes les souffrances par lesquelles passa Delia Balmer dès qu’elle voulut rompre, résumons en disant qu’elle fut séquestrée, violée et menacée. Chaque fois, hélas, ses plaintes restèrent lettre morte. Tout cela s’acheva après des mois de peur et de violences par une tentative d’assassinat à la hache sur le perron de sa maison et qu’elle ne dut sa survie qu’à l’intervention d’un passant.

L’incapacité de la police à réagir est incompréhensible et aucune explication n’y est apportée. Manque de personnel ? Procédures trop bureaucratiques ? Mauvaise organisation ? On retrouve les questions qui se posent actuellement en France sur la protection des mineurs à l’occasion du viol et du meurtre de la petite Lyhanna.
Un exemple : La police libéra un jour Sweeney en lui faisant promettre de retourner chez lui, près de Liverpool, mais elle ne vérifia jamais s’il y était installé et s’il n’avait pas profité de l’occasion pour s’enfuir, ce qui était le cas. De même que rien ne fut entendu du récit que Delia fit au commissariat du meurtre et du démembrement de Melissa Halstead en 1989, à Amsterdam, que Sweeney lui avait avoué dans un éclat de fureur.
À la décharge des forces de l’ordre, il faut leur reconnaître une connaissance des procédures qui fait que ce qui nous apparaît comme une preuve n’en est pas toujours et que sans preuve irréfutable et reconnue comme telle, on n’accuse pas. C’est ce qui arrive avec des dessins morbides de Sweeney découverts par Delia mais qui n’ont pas valeur de preuves pour la police.

Tout cela alimente évidemment ce qui fait l’intérêt d’Until I kill You : le comportement de Delia après sa terrible agression. On peut difficilement être plus insupportable, injuste, odieuse avec l’univers entier. Elle harcèle la police de courriers, refuse de collaborer quand son témoignage prouverait la culpabilité de Sweeney dans l’affaire de Melissa, se fâche contre ceux qui cherchent à l’aider. Le spectateur qui est un peu le juré d’un tribunal, a du mal à comprendre son comportement alors qu’il est, par principe, du côté de la victime.
L’héroïne d’Until I kill You est une anti-héroïne.
Discussion d’une inspectrice de police avec Delia pour la convaincre de collaborer avec la Justice, en présence de David (Kevin Doyle)
Comment pourrait-il en être autrement ? Une victime n’oublie rien, une victime ne pardonne pas les incapacités de ceux qui étaient payés pour l’entendre, ni la surdité de ceux qui ne comprennent pas sa douleur. Les policiers sont les premières cibles, puis la Justice elle-même au désespoir de son avocate. David, l’homme de bonne volonté qui vient à son secours et l’aide dans ses démarches administratives est traité avec autant d’ingratitude que les autres. Elle boit de plus en plus, elle insulte, rien ne fait obstacle à sa fureur. La policière chargée de la suivre baisse les bras.

Seul un psychiatre la comprend et délivre un certificat afin qu’elle n’ait pas à déposer au procès de Sweeney pour le meurtre de Melissa : sans l’emprise de la colère, explique-t-il, sans la force qu’elle y puise, elle se suiciderait.
La séquence est courte, a-priori, on se méfierait de l’avis d’un psy, mais cette scène est la clef offerte au spectateur pour qu’il comprenne la violence de Delia. À lui de faire l’effort constant de se souvenir de ce qu’elle a subi. Non, une victime n’est pas toujours gentille, et elle n’a d’ailleurs aucune raison de l’être.
Séance chez le psychiatre
Le seul moment où Delia semble réintégrer son corps et son âme d’avant, c’est quand, deux ans plus tard, on le voit reprend le travail à l’hôpital. Elle enfile l’uniforme avec satisfaction, même non payée. Elle retrouve sa place dans la société. Ses relations avec les autres, en l’occurrence les patients, sont empreintes d’humanité. Il suffit d’un sourire, d’une plaisanterie pour lui redonner le goût de la vie. Mais il suffit aussi d’un courrier, d’une contradiction pour que tout s’écroule.

Le passeport récupéré à la toute fin et le départ vers les Usa mettent un terme à l’histoire et l’on s’étonne de ne pas avoir plus tôt espéré que Delia s’enfuie au plus loin. Néanmoins, malgré toutes ses résistances et douleurs, elle a tout de même donné de quoi envoyer un tueur en série derrière les barreaux pour le restant de ses jours.
En définitive, il était temps que l’univers des séries télévisées, après avoir tant « glamourisé » les tueurs en série, comme cela fut dénoncé à plusieurs reprises dans ce blog, fasse un portrait sans concession d’une de leurs victimes survivantes. Delia Balmer travailla avec le scénariste et assista ponctuellement au tournage, ce qu’elle en dit est empreint de confiance envers ceux qui ont pris en charge la représentation de l’épreuve de sa vie. Ce point n’est pas accessoire, loin de là.

PS : Non seulement John Sweeney a assassiné une autre femme, Patricia Fields, en 2001, alors que la police le recherchait pour sa tentative de meurtre contre Delia Balmer mais, selon la BBC, les autorités croient qu’il a sans doute tué trois autres femmes entre 1970 et 1990. Il est actuellement en prison et ne sera jamais libéré.
Note : 1- Le Hawley Arms, qui se situe à Camden, dans le nord de Londres, figure désormais dans le guide London Dark Tourist.
Until I Kill You est un mini-feuilleton britannique en 4 épisodes écrit par Nick Stevens et réalisé par Julia Ford, d’après l’autobiographie de Delia Balmer intitulée Living with a Serial Killer (2017). Il a été diffusé en avril 2024 sur TVNZ+ en Nouvelle-Zélande, puis sur Hollywood Suite au Canada, et sur ITV1/ITVX au Royaume-Uni en novembre 2024. Il est interprété notamment par : Anna Maxwell Martin, Shaun Evans, Kevin Doyle…






