Il m’ est arrivé une chose étrange en découvrant Les Papillons Noirs. Cette série pas très ancienne (2021) repasse cette année sur ARTE, je la regarde et, chose curieuse, séquence après séquence, j’éprouve une sensation de déjà vu, un effet de reconnaissance net mais toutefois insuffisant pour deviner ce qui va advenir ou pour me souvenir des scènes les plus impressionnantes. Je reconnais la série en même temps que je la découvre !
Adrien (Nicolas Duvauchelle) écoute le récit d’Albert (Niels Arestrup)
Ce comportement bizarre de ma mémoire l’est d’autant plus que la série raconte une histoire de secrets enfouis. Ce n’est pas un sujet très original pour un thriller certes, et le point de départ est relativement simple : un écrivain en panne d’inspiration, Adrien, se voit proposer par un vieil homme prénommé Albert d’écrire sa biographie. Coïncidence, je travaille moi-aussi en ce moment à un roman dont l’un des personnages principaux est un écrivain ! Passons avant de finir happé par la télévision comme dans Vidéodrome !

Pour Albert, issu des écoles catholiques, tout commence et tout finit avec Solange, fille d’un soldat allemand et d’une prostituée tondue à la Libération. Nous sommes dans ce Nord de la France que tant d’histoires policières prennent pour cadre, tant sa photogénie s’accorde au genre. Mais pour ces deux enfants là, il faut reconnaître que la vie n’est pas tendre quand on est issu d’une famille pauvre.

Après avoir survolé l’enfance, le récit d’Albert en arrive très vite à un premier meurtre ! Un acte de légitime violence, certes, puisqu’il s’agit de se défendre contre un violeur, mais un autre est commis dans la foulée pour éliminer un témoin. Et puis, surtout, il y en aura un autre des mois ou des années plus tard qui reprendra la mise en scène du viol fondateur, puis un autre, et encore un autre chaque année…
Le vieil Albert est donc un tueur en série en liberté. Tout d’abord éberlué parce qu’il entend, Adrien refuse de collaborer à ce qui ressemble fort à une imposture. Il se laisse cependant prendre au jeu et, au fil des aveux d’Albert, l’excitation provoquée par la violence et l’amoralité du récit lui fait retrouver son tonus littéraire. Les horreurs sorties de la bouche du vieil Albert prennent sur le clavier de son ordinateur la forme d’un roman bien plus noir que ce qu’il aurait pu imaginer.

Nous sommes dans les années 1970, à l’époque où les jeunes français découvrent les littoraux méditerranéens et atlantiques, ou les campagnes ensoleillées en scooters ou en 4L. Parvenu à l’âge presque adulte, le couple Albert-Solange écume les plages et campings pour accomplir ses immuables rites sexuels : Solange tente un homme, dès que celui-ci entame l’acte, Albert le poignarde avec le premier objet contondant venu puis Albert et Solange font l’amour à quelques mètres du cadavre.
Les vacances terminées, Albert et Solange retrouvent leur boutique de coiffeurs dans le Nord et leur vie paisible.
Albert et Solange dans leur salon de coiffure
Puisqu’elles sont supposées avoir été filmées dans les années 1970, les images des vacances sanglantes ont la qualité du 8mm ou super-8mm et il ne faut pas longtemps pour que le charme de leurs couleurs, plus douces, moins contrastées que les images numériques, éveille la nostalgie du spectateur qui a connu cette époque. Pour le dire d’emblée, dans Les Papillons Noirs, le travail de l’image, de sa matière, des lumières et des couleurs est tout à fait remarquable. Il n’y a évidemment pas seulement les fausses images super-8. La série bouscule sans cesse la continuité visuelle, pour donner aux scènes la forme qui en exprime le plus justement le sens. Il y a des plans dignes du cinéma expérimental, d’autres étonnants d’intimité, les meurtres sont des meurtres visuels plus que d’action,… On en tire le sentiment d’une histoire réellement interprétée plutôt que traduite en images. Et c’est rare.
Solange attire un homme, deux victimes parmi d’autres, l’amour après le meurtre.
Grâce aux meurtres estivaux d’Albert et Solange, on retrouve la France des vacances dans les années 1970. Les noms et les dates s’inscrivent sur les images Super-8, rappels nostalgiques d’une époque de liberté. Côte d’Azur 1972, Ariège 1973, etc… Il ne manque que la Nationale 7 ! Au fond, les crimes sauvages qui sont commis ici par frénésie érotique ne diffèrent guère de ceux commis là-bas en Californie par la bande de Charles Manson, à la même époque, comme si le vent de la liberté des mœurs avait libéré ici comme là-bas une même pulsion de mort.
Le couple d’Albert et de Solange, est celui d’Eros et de Thanatos. Une simple phrase résume tout, elle est de Solange à Albert, ou plutôt de Catherine à Albert, puisque c’est le prénom derrière lequel elle se cache sur la fin :
– On m’a aimée, comme personne n’a jamais aimé,… on m’a aimée, aimée.
Peu après, elle ajoute :
– De toute façon, que peuvent-ils y comprendre ?
– Rien… répond Albert.
– Non, rien… conclut elle.
C’est le moment le plus sincère de cette fiction étrange, violente et tortueuse. Albert Desiderio et Catherine-Solange Winkler s’accordent avec une parfaite froideur d’âme sur la nature criminelle de leur passion. Par ces mots, ils échappent au sort commun des mortels. Ils échapperont à la sanction sociale mais paieront leur dû en restant à jamais incompris. Folie ou lucidité radicale ? Tout amour réel implique une transgression, en l’occurrence, qu’une part de sang soit versé. « Et presque tout, d’après la loi, est purifié avec du sang, et sans effusion de sang il n’y a pas de pardon », dit la Bible (Hébreux 9:18-22, cf note ci-dessous) après avoir raconté comment Moïse aspergea le peuple de sang pour sceller l’Alliance avec Dieu. Ici, le sang versé scelle l’alliance d’Albert et de Solange-Catherine. Qu’Adrien reste hanté par cette transgression est l’évidence.

J’avais conservé de mes vrais-faux souvenirs un avis mitigé sur les acteurs principaux. Niels Arestrup en Albert Desiderio, vieillard retiré à la campagne ne m’avait pas vraiment convaincu. Le rôle qu’interprète Nicolas Duvauchelle, celui d’Adrien Vim Winkler, alias Mody, un écrivain sanguin, ex-boxeur porté sur la bagarre, me paraissait forcé, en dépit des efforts de l’acteur pour le rendre crédible. Cette difficulté à « y » croire perdure mais pourtant quelque chose se passe.
Albert et Adrien, trouvent leur justesse à la toute fin de la série, dans le dernier épisode, lorsque la vérité s’affranchit du secret. Lorsque les tissus du récit se déchirent pour laisser entrevoir la vérité de chacun des personnages : Albert, Adrien, Solange (devenue Catherine), etc… Dans le cas de Niels Arestrup, c’est en réalité tout à fait « bien joué » puisque tout le reste du temps, du début au dernier épisode, son personnage se dissimule sous un rôle. Ce qui gênait était la « vraie » fausseté du personnage d’Albert qui endossait un rôle de tueur en série qui n’était pas le sien. Face à lui, Adrien l’écrivain, lui, suit une trajectoire inverse puisque c’est au dernier épisode qu’il met à jour la manipulation dont il est victime depuis le début, et qu’il confond sa mère, Catherine.
Hélas pour lui, le livre écrit à partir des confessions d’Albert, Les Papillons Noirs, est déjà paru et il a emporté un prix littéraire ! Or tout est faux. Le monde se réduit alors à une fiole dans lequel s’agitent des personnages prisonniers d’une pure folie. Tout n’était que mensonge. Cet emboîtement parfait des personnages qui tient de la collection de poupées gigognes, est né du talent d’un véritable écrivain, Gabriel Katz, alias Mody, véritable auteur des Papillons Noirs paru chez Le Masque en 2022.
Saluons l’artiste ! oserais-je écrire en m’inclinant devant une si belle construction fictionnelle impliquant les personnages, ceux qu’ils prétendent être et celui qui les a créés. Labyrinthe, jeux de miroir, traversés de scènes d’une violence esthétisée, mais intelligemment esthétisée.

Preuve de l’incapacité à se défaire entièrement des contingences sociales, c’est-à-dire du réel, l’auteur implique deux policiers en marge de l’histoire. L’inspecteur Carrel, obsédé par une succession de meurtres sur lesquels personne ne parvient à mettre de nom, loue un garage pour en faire un bureau consacré entièrement à la traque des assassins. Sa collègue ne cesse de lui conseiller la prudence, en vain. Il est dommage que les auteurs n’aient pas donné leur chance à ces personnages, probablement pour ne pas compliquer une histoire déjà assez complexe. On regrettera pourtant Carrel, son visage inoubliable et sa présence. On regrettera aussi le manque d’espace laissé à Nora, la compagne d’Adrien. Cette voix raisonnable contrebalançait le fond autodestructeur d’Adrien. Sa mise à l’écart prive la série d’une pierre de touche. Et si, un jour, on donnait la place suffisante aux histoires qui le réclament ?
Adrien face à Nora
Note : Hébreux 9:18-22 : Voilà pourquoi c’est avec du sang que même la première alliance fut inaugurée. Moïse, après avoir prononcé devant tout le peuple tous les commandements de la loi, prit le sang des veaux et des boucs, avec de l’eau, de la laine écarlate, et de l’hysope; et il fit l’aspersion sur le livre lui-même et sur tout le peuple, en disant : Ceci est le sang de l’alliance que Dieu a ordonnée pour vous. Il fit pareillement l’aspersion avec le sang sur le tabernacle et sur tous les ustensiles du culte. Et presque tout, d’après la loi, est purifié avec du sang, et sans effusion de sang il n’y a pas de pardon. » Traduction Louis Segond
Les Papillons Noirs est un mini-feuilleton en 6 épisodes, créé par Bruno Merle et Olivier Abbou d’après le roman de Gabriel Katz. Diffusé sur ARTE jusqu’au 22/10/2026, il est interprété par Nicolas Duvauchelle (Adrien), Niels Arestrup (Albert), Axel Granberger (Albert jeune), Alyzée Costes (Solange), Brigitte Catillon (Solange devenue Catherine), Alice Belaïdi (Nora), Sami Bouajila (Carrel),…









