
La publicité a vendu The Paradise comme un Au bonheur des Dames revisité par les producteurs de Downtown Abbey. En réalité, Au Bonheur des Dames n’est même pas cité en ouverture de The Paradise. Il est seulement indiqué « d’après le roman d’Émile Zola », sans plus de précision. La mention est honnête puisque l’auteur Bill Gallagher ne cherche pas à traduire Au Bonheur des Dames en récit télévisuel, il lui emprunte sa matière : le décor fin XIXe siècle, l’émergence des grands magasins, la déliquescence des petits commerces et des artisans, l’instauration du capitalisme moderne, l’émergence du consommateur, le rôle de la communication et de la manipulation des masses et l’évolution du rôle des femmes, premières cible du consumérisme. Il emprunte aussi les personnages de Zola, en supprime quelques uns mais en ajoute quelques autres, il conserve la colonne vertébrale de l’histoire mais l’augmente, pourrait-on dire, de récits complémentaires, inventant en quelque sorte la « fiction augmentée » comme il existe une « réalité augmentée ». Serait-ce là ce que l’on appelle « revisiter » ?

Pour aborder l’émergence des grands magasins sous Napoléon III, Bill Gallagher, ne substitue pas Londres à Paris, mais une ville du nord-est de l’Angleterre dont on se sait pas grand-chose, l’essentiel de l’action étant partagée entre une rue victorienne de pur décor et les intérieurs du grand bazar ou du manoir d’un banquier, tous tournés au château de Lambton au nord-est de l’Angleterre. Qu’importe, de toute façon, on s’imagine que tout cela se déroule dans une grande ville, ne serait-ce qu’au nombre de clientes du Paradise. Une grande ville un peu étroite, puisqu’on n’en voit qu’une rue peu large, un pont sur une rivière et des fragments de nature. Malgré l’habileté des décorateurs à faire constamment évoluer les intérieurs du Paradise, le grand magasin est loin des proportions exorbitantes du Bonheur des Dames. Cette « étroitesse » produite par les décors nous rapproche inévitablement du théâtre.

Ce n’est pas un reproche. Les dimensions d’une série télévisée sont celles du petit écran. Ceux d’entre nous qui ont connu et aimé l’âge d’or de la télévision française (les années 60), se rappellent avec nostalgie du Théâtre de la Jeunesse de Claude Santelli. The Paradise nous ramène tout droit à ce mélange de pédagogie de la littérature et de proximité théâtrale qui fit le meilleur de la télévision. J’aurais donc pu défendre Gallagher au nom de Santelli.
Mais la série est moins pédagogue qu’on aurait espéré. Elle tente de dépasser Zola par sa gauche, ce qui est aisé, mais aussi par son modernisme, ce qui est vain.
Moray, le patron du Paradise, (Emun Elliott) s’exprime devant ses employés rassemblés. Dans son axe, Denise sa future maîtresse, à droite à demi-cachée, Clara, son ancienne maîtresse.
En plus des aventures de Denise Lovett, débarquée de sa campagne pour trouver un emploi de vendeuse en ville, l’auteur crée en effet de toutes pièces une narration parallèle qui s’attache au monde des affairistes où manœuvre l’insatiable Moray (le Mouret de Zola). Ce récit n’est pas accessoire, il occupe à peu près la moitié du temps de chaque épisode. Au cours de la première saison, cette narration supplémentaire est entièrement dédiée aux atermoiements de Morey vis-à-vis sa fiancée Katherine, fille unique du banquier Sir Glendenning dont Moray espère le soutien (Chez Zola, ces deux personnages jouent un rôle secondaire, ce sont le baron Hartmann et madame Desforges, la maîtresse qu’il partage avec Mouret).

La deuxième saison, elle, est consacrée à la guerre ouverte entre Moray et Weston, personnage de pure invention que Catherine a fini par épouser dans l’entre-saison et qui est, de ce fait, devenu propriétaire du Paradise. La seconde ligne narrative s’écarte alors définitivement d’Au bonheur des Dames, écrit du seul point de vue des « petites gens ». D’une façon générale, les conditions de vie miséreuses de la population pauvre, longuement décrites par Zola, sont négligées par The Paradise.

Dans la série, de lointains et omnipotents, les capitalistes deviennent ridicules, manipulables, capricieux, arrogants. Ils passent leur temps à se mener des batailles dont les femmes ne sont que les objets, les instruments ou les victimes. C’est dans les nouveaux temples du consumérisme que l’argent, la hiérarchie sociale et le sexe entrent brutalement en fusion, libérant l’immense énergie du capitalisme moderne.
Plus sobrement, disons que le grand magasin modifie les limites sociales en faisant se côtoyer des classes qui vivaient ordinairement séparées. Zola lui-même note au sujet des vendeuses leur difficulté à se situer : « Ainsi jetées dans le luxe, souvent sans instruction première, elles formaient une classe à part, innommée » (p375). D’où une rivalité entre les clientes bourgeoises et des vendeuses certes pauvres et moins bien instruites mais qui imitent à la perfection leur comportement, sinon leur langage. Mais il y a bien davantage.

Les différences sexuelles interfèrent avec les différences sociales. Chez Zola, il y a clairement de la part des dirigeants du grand magasin une volonté de soumettre l’entière population féminine de la capitale en instrumentalisant ses désirs. « Paris est aux femmes et les femmes sont à nous » s’exclame un jour Mouret. Gallagher, trop occupé par ses rivalités masculines, ne va pas si loin.
Néanmoins, il ne peut éviter que son Moray, comme après-lui Weston, ne puise ses maîtresses dans le personnel féminin du grand magasin, comme le faisait Mouret chez Zola. La grande bourgeoise Catherine Glendenning est l’objet d’un marchandage d’affaires sous couvert de mariage, Denise, héroïne de l’histoire, sa collègue Clara ou même la femme d’affaires Clémence sont plus simplement victimes de chantages sexuels.
Ceci conduit Zola a faire de Denise une Sainte Solange (1) du socialisme, qui, en dépit de l’amour qu’elle lui porte, se refuse à Mouret par vertu et y gagne quantité d’avantages sociaux pour ses camarades jusqu’à faire du Bonheur des Dames un modèle de développement social digne du Familistère de Guise (2)

Pour sa part, la Denise de Gallagher connaît préalablement la révélation du féminisme, en même temps que ses collègues Clara, Pauline et de la cuisinière Myrtle grâce à une relation d’affaire de Moray, Clémence, une française (3). Il ne faut à cette dernière guère plus d’une soirée au pub pour éveiller chez ces femmes un fort sentiment d’injustice. Notamment du fait du choix entre le travail et le mariage, par exemple, qui leur paraît d’autant plus insupportable qu’il n’est imposé qu’aux femmes. Cette graine plantée par la française sera, dans la série, le germe de la prise de conscience de Denise et, à la fin, de sa rupture (provisoire) avec Moray.

La Denise de Gallagher ne refuse pas le mariage à Morey par vertu comme son modèle, mais pour ne pas compromettre leur projet entrepreneurial commun, en un premier temps. Par la suite, les choses se dégradant, pour mener à bien sa propre carrière. La rupture entre les deux personnages semble consommée. Une prise de conscience in extremis permet à Morlay de se défaire des oripeaux du patriarcat pour adhérer au mouvement d’émancipation des femmes et se voir récompensé par l’amour de Denise, de justesse.
Ce n’est pas le seul anachronisme à perturber le cours de la série, comme l’habitude s’est désormais installée, dès lors qu’il s’agit d’évoquer les temps révolus ou d’adapter des œuvres anciennes.

Outre la narration consacrée aux élites économiques, quelques épisodes, de caractère sentimental ou comique, sont placés en cours de saison pour alléger le propos. Leur utilité n’est pas prouvée, d’autant que la série s’est déjà considérablement allégée des scènes les plus dramatiques d’Au bonheur des Dames. Je pense au récit de la disparition des vieux artisans des alentours du grand magasin, ruinés et malades, par exemple, ou à la procession funèbre qui accompagne la dépouille de Geneviève, une cousine de Denise, abandonnée par un fiancé happé par le vortex du grand magasin.
Je n’ai pas défendu Gallagher au nom de Santelli parce qu’à lire ce qui précède, on comprend que sa seule excuse est de s’être seulement « basé sur le roman de Zola ». La BBC, néanmoins, a perdu un peu de son lustre dans cette affaire, elle qui pourtant, jouit d’une vieille et glorieuse tradition d’adaptation d’œuvres du XIXème siècle.

Notes : 1 – Sainte Solange, martyre de pureté, était une jeune bergère d’une grande beauté qui fut assassinée par le fils du Comte de Poitiers auquel elle s’était refusée pour se consacrer pleinement à Dieu. 2 – « C’était l’embryon des vastes sociétés ouvrières du vingtième siècle » écrit Zola page 428 de l’édition de 1883, à propos de la caisse de secours mutuel qui protège contre le chômage technique. Il ajoute à ce progrès social réalisé au sein du grand magasin d’Au Bonheur des Dames, la création d’une Harmonie du personnel de 120 musiciens, de cours du soir pour le personnel, d’une salle de jeu, d’une bibliothèque, d’un médecin de garde, d’un salon de coiffure, etc. 3 – Curieux qu’il faille une Française pour éveiller les consciences anglaises alors qu’il est d’usage de considérer l’Angleterre comme berceau du féminisme…
The Paradise est un feuilleton britannique en deux saisons de huit épisodes écrits pas Bill Gallagher et diffusé sur BBC One en 2012 ET 2013. Il est diffusé sur Arte en français en août 2026. Il est interprété notamment par : Peter Wight, Joanna Vanderham, Emun Elliott, Matthew McNulty, David Hayman, Sarah Lancashire, Ben Daniels, Patrick Malahide, Elaine Cassidy, Lisa Millett, Sonya Cassidy,…

