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La cinquième saison de Babylon Berlin s’achève par l’incendie du Reichstag, grandiose décor de l’hitlérisme triomphant et symbole brutal de la chute de la démocratie allemande. Les 4 saisons précédentes, qui avaient détaillé les années tumultueuses mais captivantes de la République de Weimar, comptent désormais comme la préparation de cet inéluctable incendie. Elles ont couvé puis nourrit le drame jusqu’à son apothéose.

Babylon Berlin est un chef d’œuvre. Je ne crois pas l’avoir souvent écrit au sujet d’une série. Rarement, en effet, la télévision nous aura livré une si belle, une si grande, une si émouvante reconstitution d’une phase cruciale de l’Histoire. À part Rome, peut-être, mais la distance historique diluait l’impact émotionnel. On entend dire que le production a coûté un argent fou. Sans doute, peut-être, qu’importe ! Il a été utilisé à bon escient pour nous plonger dans une Allemagne qui n’existe plus, puisqu’elle a été réduite en poussières en 1945.

Quand rien n’est encore totalement décidé

Babylon Berlin suit des individus qui tentent de résister à la dérive de leur monde avant de se faire balayer par une force contre laquelle ils ne peuvent rien. Elle met en scène les figures connues ou secondaires du nazisme et de son opposition communiste et socialiste mais aussi du puissant capitalisme allemand. Elle reproduit avec une grande fidélité les évènements que l’on trouve dans les livres d’histoire, qu’elle seconde de scènes inventées qui ne dénaturent rien, mais qui nourrissent les faits de leur dimension humaine, aussi minuscule soit-elle face aux circonstances. Difficile de voir Babylon Berlin sans avoir a le sentiment de revivre les films de Fritz Lang, de Sternberg ou de Pabst, de retrouver quelque chose de M le Maudit, du Testament du Docteur Mabuse, de L’Ange Bleu ou de Rue sans joie. D’autres, certainement, se souviendront des artistes expressionnistes ou nouveaux-réalistes de cette époque tels que Rudolf Schlichter, Otto Dix, George Grosz, Jeanne Mannen, et puis d’autres encore se replongeront dans les œuvres d’Alfred Döblin ou de Bertold Brecht. Babylon Berlin vient de là.

Trois plans ophülso-languiens de Babylon Berlin

On aura beau chipoter sur les anachronismes (tel pistolet, telle locomotive, tel avion pas encore en service à l’époque) comme on l’a fait pour Rome, cela n’aura aucune importance. L’esprit y est. La série redonne vie à l’héritage humain et artistique de Weimar, en lui insufflant une fluidité et les couleurs de notre époque. Une de ses caractéristiques est sa passion pour le cabaret. Les scènes musicales et dansées qui se réinventent presque à chaque épisode sont l’expression des audaces de ces années folles qui irritaient tant les milieux conservateurs et nazis. La série semble presque tentée par la comédie musicale à l’ancienne, avec ses récits entrecoupés de numéros de danse. Récit joué, récit chanté et dansé comme chez Brecht et Weil, Babylon Berlin poursuit l’aventure esthétique d’avant-guerre, aussi bien dans les choix des lieux, des cadrages, que dans la dramaturgie du Berlin post-Grande Guerre et post-crise de 1929, avec des personnages toujours ambigus, complexes, travaillés de contradictions. D’une façon plus large, elle raconte une histoire totalement imprégnée de la pensée et des mœurs des années 1930 et nous les rend aussi familières que s’il s’agissait des nôtres, aujourd’hui, ce qui est hélas le cas sous certains aspects.

Charlotte danse avec son collègue transsexuel.

Il y a en effet dans Babylon Berlin une grande diversité de caractères. À eux seuls, avec leurs différences de convictions, de passé, de culture, d’origine, les personnages sont autant de facettes du récit. Pour n’évoquer que la police dans cette cinquième saison, cela va du policier Böhm, alcoolique et conservateur rigide, au fragile Gereon Raff, vétéran de la guerre, victime de stress post-traumatique, hanté par l’abandon de son frère dans les tranchées, à l’inquiétant Gottfried Wendt, infâme comploteur nazi, au sympathique mais lâche Ernst Gennat, le patron du service des affaires criminelles, à l’énergique et aventureuse Charlotte Ritter et jusqu’à l’inspecteur Reinhold Gräf, policier le jour et travesti la nuit, qui se prépare à une transition de genre au sein de l’institut de sexologie du très renommé Magnus Hirschfeld (1).

Ce désir de représenter une société dans sa complexité est revendiquée au moyen d’une « séquence-manifeste » qui tire le portrait de chaque passager d’un wagon de métro. Quelle série a jamais ambitionné de montrer toute une population, individu par individu, ne serait-ce que limitée à un wagon de métro ? Et surtout, en prenant le temps nécessaire pour nous familiariser avec chacun. Loin du cliché semi-photographique, les plans sont nettement plus longs qu’un échange de regard avec un inconnu. Nous voilà contraints de dévisager ces personnes qui nous regardent droit dans les yeux. Des inconnus ? Pas vraiment, en réalité. D’une part parce que nous devinons à l’aspect physique et l’attitude quelque chose de la personnalité de chacun, mais surtout parce que l’observation imposée provoque un effet « lévinassien », si je puis dire. La rencontre avec ces visages nous impose une éthique, une position morale. Cette morale qu’on bafoué les nazis : l’interdiction de tuer un être humain. Devant nos écrans, nous nous disons : voilà qui étaient les berlinois de 1933. Ils étaient comme nous. C’était nous. Tout simplement.

Un tel effet-miroir dit aussi que jamais coïncidence ne fut plus grande entre la télévision et la réalité, jamais ce que l’on croit être le fruit du hasard n’aura éclairé nos vies d’une lumière plus lucide. Car l’horreur dans laquelle sombrèrent ces Allemands de 1933, est celle qui renaît sous les traits des néo-fascistes qui prennent le pouvoir ces jours-ci en Saxe comme en France ou en Italie, en Israël, aux USA, au Chili, en Argentine ou ailleurs. Je parle en connaissance de cause, moi qui vis dans une ville dirigée par le Rassemblement National.

L’actuelle montée du fascisme née avec l’effacement de la mémoire des années 1930-40, percute un mouvement féministe revigoré par une sidérante cascade de crimes sexuels, d’Harvey Weinstein à Jeffrey Epstein en passant par Pelicot (2). Elle affronte aussi l’irruption de ce que l’on peut appeler le 3e sexe auquel elle ne trouve rien à opposer qu’un complotisme délirant. Sexe et politique, Röhm et ses S.A. autrefois, Epstein et Trump aujourd’hui, il n’y a là rien de neuf. C’est l’ampleur du phénomène, qui, toujours, subjugue. Ainsi la combustion simultanée des ambitions politiques et des désirs sexuels alimente-t-elle la narration de Babylon Berlin.

Pendant le carnaval de Cologne, on s’amuse encore dans les bars et les dancings.

Il est impossible que les auteurs aient eu la prescience des élections municipales en France et régionales en Saxe-Anhalt qui ont eu lieu cette année et ont été marquées par des victoires de l’Extrême-Droite. Et pourtant les coïncidences sont innombrables et il est probable que si nous avions été états-uniens, nous en aurions démasqué beaucoup d’autres ne serait-ce qu’entre les S.A. allemands et policiers de l’immigration américains (ICE).

Manifestation du SPD

Devant Babylon Berlin, nous ne pouvons nous empêcher de penser à nous-mêmes, aujourd’hui. Plus exactement, ce que nous avons appris de l’histoire à l’école fusionne à la fois avec ce que nous découvrons dans une fiction historique télévisée et avec notre réalité immédiate ! Miracle sans cesse renouvelé de la télévision qui, constamment, commente, illustre, annonce ce qui nous advient. Mais miracle douloureux, presque insupportable qui nous dit que ce que nous regardons et voyons, nous le savions et nous n’avons pas fait assez pour l’éviter. Car tout coïncide. Les partis de Gauche qui refusent de s’entendre, l’Extrême-Droite qui détourne ce qui reste de démocratie à son profit, la brutalisation des rapports politiques, les interdictions pour commencer, la violence physique ensuite.

Elisabeth Behnke, la logeuse de Gereon donne son point de vue à deux journalistes de Gauche, il y a donc près d’un siècle.

Une autre dimension procure à cette série ses scènes les plus impressionnantes : la folie. Elle surgit dans les flash-backs de l’épisode 4 qui nous ramènent aux soins reçus par le soldat Hitler après avoir été blessé sur le front en octobre 1916. Nous sommes dans le sanatorium de Beelitz-Heilstätten, reconverti en hôpital de guerre. Plutôt qu’une blessure à la jambe comme il en reçut réellement une, la série choisit de faire soigner Hitler pour une forme d’hystérie qui l’empêche de voir. Les scènes, aussi denses dans les noirs que livides dans les blancs, explosent au fil des crises d’Hitler. Rarement on vu la violence de la folie exposée dans une série avec une telle flagrance. La crise de nerfs qui s’empare de lui à la nouvelle de la défaite de l’Allemagne est emblématique de la façon dont la série exploite des éléments narratifs secondaires pour révéler la nature profonde de la crise allemande.

Bien que n’occupant qu’une place modeste dans le récit, la folie d’Hitler est posée comme la source cachée, refoulée de l’Hitlérisme. Elle est à prendre métaphoriquement. Toutes les violences, tous les crimes à venir naitront de la folie d’un seul, des millions d’êtres humains y adhéreront ou regarderont ailleurs tandis que des millions d’autres en seront victimes.

Hitler en séance de psychothérapie

Hirschfeld et son assistant Forster s’occupent d’Hitler en utilisant l’hypnose. Ils ignorent évidemment ce qu’il deviendra mais quelques années plus tard, ils se trouveront pourchassés par les Nazis pour les informations qu’ils détiennent sur celui qui, entretemps, est devenu le chef absolu de l’Allemagne.

Ce quatrième épisode, dont l’inévitable (et formidable) scène de cabaret se déroule à l’entrée des Catacombes de Paris, consacre aussi un long moment au carnaval de Cologne. Le choc de ces mondes que sont la guerre de 14-18, la folie du soldat Hitler, les excentricités du cabaret parisien (3) et le chaos de costumes et de beuveries qui balaie joyeusement la ville de Cologne prennent l’allure d’une Apocalypse d’autant plus inquiétante qu’elle préfigure l’abomination que l’on sait déjà.

Gereon fasciné par la chanteuse de cabaret parisienne.

En réalité, il semble qu’Hitler ait bien eu des déficiences neuropsychiatriques, mais plus tard et dues à la syphilis. Qu’importe ! Babylon Hollywood recrée un monde en transformation brutale, elle le reconstitue sans le reproduire ni le trahir. Elle en tire la quintessence et nous replace face à nos propres défis.

La série ne se prive pas, non plus, du parallèle entre les élites économiques d’aujourd’hui et celles d’autrefois. Le richissime maniaco-dépressif Alfred Nissen et le richissime autiste dopé à la kétamine Elon Musk se recoupent un bref instant. En effet, lorsque Nyssen introduit le nouveau chancelier Hitler auprès de l’élite économique allemande (4), il achève son discours par un salut hitlérien copie conforme de celui d’Elon Musk après la seconde investiture de Trump. Le message est limpide.

Fin du discours de Nyssen lors du banquet qu’il a organisé en l’honneur d’Hitler afin de lui faire rencontrer l’élite économique du pays.

Enfin, s’il fallait garder une réplique de cette ultime saison Babylon Berlin ce serait celle de Doris, une ancienne amie de Charlotte, devenue propagandiste nazie et rencontrée dans le métro. S’adressant à Charlotte dont elle saisit la répulsion envers le nazisme, elle lui dit : «Ton rejet vient de ta raison. Mais là, il s’agit de tes émotions, de te sentir en sécurité et d’amour. D’amour pour l’Allemagne ». Que le fascisme soit le produit de l’irrationalité, Trump ou Milei nous en offrent tous les jours le spectacle consternant. Et, de ma bourgade méridionale, je puis assurer qu’ici le mensonge et le fantasme tiennent désormais dans la vie publique la place dévolue il y a encore peu au débat contradictoire et aux arguments raisonnables.

Gereon pris au piège de l’incendie du Reichstag

Notes : 1- Premier centre de cette spécialité au monde, que l’on voit se faire vandaliser par les Nazis dans la série, comme ce fut, évidemment, le cas dans la réalité. Cette excellente émission de France Culture est consacrée à son fondateur : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/toute-une-vie/magnus-hirschfeld-1868-1935-a-la-defense-du-troisieme-sexe-6853967 . 2 – La référence de M le Maudit. 3 – Ce spectacle est mené par (nôtre) magicienne Zoe de Sagazan ! 4- Nissen est inspiré de Fritz Thyssen. Au sujet de la rencontre qui scella l’alliance des nazis au Capital, on lira avec profit L’ordre du jour d’Eric Vuillard.

Babylon Berlin est un feuilleton en 5 saisons de 8 épisodes de 45 minutes écrites et réalisées par Tom Tykwer, Achim von Borries et Henk Handloegten et diffusée sur Sky Deutschland. Cette saison est interprétée notamment par : Volker Bruch, Liv Lisa Fries, Lars Eidinger, Misel Maticevic, Fritzi Haberlandt, Christian Friedel, Benno Furmann,…

à Liv Lisa Fries

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