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‟  (…) En même temps que la grille des personnages, j’ai mis des références : Bret Easton Ellis, Charles Burns, Gregory Crewdson, qui fait d’immenses photos de la banlieue.

Référence évidente : Twin Peaks…

Twin Peaks, je n’en ai parlé à personne, ni pendant l’écriture ni pendant le tournage, mais c’était évidemment là. On ne préférait pas se dire qu’on allait faire un Twin Peaks à la française, ça aurait fait toc.

Aviez-vous en tête le complexe de la fiction française par rapport aux séries américaines ? Ces zones pavillonnaires, ces pick-up, le diner , le Lake Pub. Le seul élément français, ce sont les gendarmes…

Il s’agissait de mélanger les éléments d’une petite ville française perdue au milieu de nulle part – la médiathèque, les gendarmes -, avec des éléments qui permettent de plonger dans un univers de fiction fantastique et donc plutôt de fiction américaine. Parfois, c’est fortuit : le bar devait s’appeler la Licorne et puis on a vu cet endroit qui s’appelle vraiment le Lake Pub et on a trouvé dommage de le changer. Et le diner est à 10 kilomètres du Lake Pub, tout est à côté d’Annecy. Mine de rien, c’est complètement réaliste. ˮ 1

Tels sont les réponses du scénariste/réalisateur Fabrice Gobert aux questions de Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, pour Libération.

De telles intentions peuvent laisser présager le pire. Les brèches sont ouvertes avant même la mise à l’eau et, malheureusement, en dépit des cocoricos qui ont accueilli son lancement, Les Revenants est un naufrage. Mais il y a des naufrages plus exaltants que bien de mornes traversées. Et c’est pourquoi cette série mérite d’être vue. Chacune de ses failles, de ses impasses, de ses erreurs désignent, en négatif, ce qu’on attend d’une série réussie.

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La série télévisée à l’ère de sa reproductibilité

A vrai dire, Les Revenants n’est pas une série, c’est la copie d’une série, un fantôme de série. On regarde Les Revenants, on croit voir autre chose, sans même trop bien savoir quoi, mais avec une incoercible impression de déjà vu. On n’est pourtant pas devant un film de Lynch, des frères Cohen, de Tarentino ou de Jarmusch, il ne s’agit pas de post-modernisme, de citations et de décalage ironique, de jeu sophistiqué entre l’original et sa reproduction. Il s’agit d’autre chose, de moins mondain certainement, de moins élitiste, plus proche d’une forme de soumission culturelle. Les Revenants est une série ‟ comme ˮ, ‟ comme si on faisait une série ˮ, une vraie, ‟ comme les américains ˮ. Serait-ce parce que le créateur, comme il s’en enorgueillit, a fourgué tout ce qu’il avait de références ( Bret Easton Ellis, Charles Burns, Gregory Crewdson) ? Ou parce qu’il s’est secrètement inspiré de Twin Peaks ? On peut voler, piller, mais jamais, au grand jamais s’inspirer, parce que l’inspiration exsude comme une sueur, elle se sent et finit par se voir.

Dans quoi David Simon a-t-il puisé pour écrire The Wire ? Dans ses années passées dans les rues de Baltimore. Rien d’autre.

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L’isolement d’une vallée de montagne, les rues désertes, le barrage maléfique hanté par le souvenir du précédent barrage qui se rompit autrefois et fit des centaines de victimes, les cadavres d’animaux sauvages, suicidés, flottants dans le réservoir, l’eau qui refoule dans les éviers, les bâtiments uniformes, les cafards et les mouches qui sortent des bondes et des poubelles, le bar où la jeunesse tue l’ennui, le détraqué au fond de sa forêt, les stigmates, les secrets des uns et des autres, Les Revenants ne se présente guère mieux qu’un Twin Peaks alpestre. Même le choix du nom du bar, dont le scénariste est si fier, participe au concours. Il était prévu de l’appeler La Licorne et puis, coup de chance extraordinaire, le véritable bar avait pour nom Lake Pub. Incroyable, la réalité fait du Lynch mieux que le scénario ! Alors on garde ! Sauf que justement, en conservant son nom à ce bar, tout devient faux. Circonstance aggravante, on lui accouple un ‟ diner ˮ, mobil-home-restaurant à banquettes de skaï rouge et avec serveur en costume western dans le pur style Fifties américaines.

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Le réalisme ne consiste pas à composer avec la réalité mais avec ce que le spectateur sait ou imagine de la réalité. Ou alors on fait du documentaire. Le spectateur sait qu’un bistrot peut s’appeler le Bar des amis ou le Café du commerce, pas Lake Pub. A jouer sur les deux tableaux, le réalisme et les références, on perd sur les deux.

Pour en revenir aux propos de l’auteur, il aurait voulu réaliser une série de ‟ fiction fantastique et donc plutôt de fiction américaine ˮ. Etrange découverte. La fiction ‟ américaine ˮ serait-elle un nouveau genre ? Un genre qui aurait pour ressort le fantastique ? À croire qu’au pays de Méliès, Feuillade, Franju ou Cocteau, on puisse poser la question en ces termes… Mais puisqu’on nous y pousse, parlons-en, de ces séries fantastiques et américaines. Twin Peaks, référence absolue de la série fantastique moderne, est une date dans l’histoire des séries, très exactement la date du début de la fin. C’est le moment où, ayant oublié que les meilleurs réalisateurs de cinéma (Cassavetes, Hitchcock, Sidney Pollack, Frankenheimer, etc…) ont aussi et parfois d’abord, été de brillants auteurs/réalisateurs/acteurs de séries, y compris fantastiques, on alla chercher David Lynch, figure du post-modernisme cinématographique, pour créer une nouvelle série télévisée enfin digne d’une œuvre cinématographique. Cela donna une histoire sans queue ni tête, dont l’auteur avoua lui-même ignorer le pourquoi et le comment, mais toute en clins d’oeil et en personnages impénétrables. Il semble que sur ces derniers points, Fabrice Gobert ait tapé dans le mille.

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Une série ‟ américaine ˮ

Prenons Fabrice Gobert au pied de la lettre. Les Revenants serait donc une série ‟ américaine ˮ ou une série ‟ à l’américaine ˮ. Pour preuve, cette formule d’introduction directement traduite du yankee : ‟ Précédemment dans Les Revenants… ˮ. On sourit.

Les multiples américanismes qui émaillent la série ont en effet de quoi dépayser. Il faut se faire à une histoire qui se déroule en France comme si elle se passait au fin fond des USA. Les repères, les procédures, les comportements semblent réfractaires au décor, comme dans une expérience sociologique où l’on aurait changé des sujets de milieu, juste pour voir.

Dans un pays aussi petit et administré que la France, il faudrait admettre qu’une ville – dont on ne voit d’ailleurs pas grand-chose – se trouve aussi isolée du reste du pays que si elle était située au fin fond des Montagnes Rocheuses. Les juges, les procureurs, la hiérarchie policière, les cars de CRS, les services municipaux, l’EDF, la Sécurité Civile, la DDE, le Trésor Public, la préfecture, la Sécurité Sociale, l’ANPE, les syndicats, l’armée, les douanes, les manifs, les congés payés sont rayés d’un trait de plume. Un français croit encore que la Mairie, la Poste, EDF ou la SNCF sont des services publics, même si ce n’est plus le cas pour tous, et donc des repères dans l’organisation sociale. Aussi lorsque, dans Les Revenants, la centrale électrique est noyée, il est difficile de ne pas pouffer de rire en voyant les ingénieurs d’EDF s’enfuir en appelant les témoins à prendre la poudre d’escampette.

Barrage-revenants

N’ayant plus qu’un rapport lâche à leur environnement, les personnages flottent sans réelles attaches. Finalement, cette histoire aurait pu arriver n’importe où, sur une île, par exemple. Mais plus grave, et plus grave encore que la caricature à laquelle certains se réduisent, les personnages sont d’emblée fixés, figés dans la durée. Ce sont des masques posés sur des corps. Quoiqu’il advienne, la mère affligée affichera ses traits tirés et ses yeux rougis, la victime du tueur en série réagira en petit animal terrorisé, le gourou se dissimulera derrière sa figure mielleuse et le capitaine de gendarmerie n’en croira pas ses yeux. Si le principe même de la série est de nous amener à vérifier d’un épisode à l’autre qu’un personnage reste bien ce qu’il est, cela n’implique pas qu’il n’use à l’égard de situations diverses de réactions appropriées. Cette uniformité de comportement se double d’une extraordinaire passivité. Ce n’est pas rien de voir débarquer dans sa ville des cohortes de revenants. Cela devrait entraîner un minimum de réactions. On pourrait même recourir à la violence pour s’en débarrasser. Ou fuir comme des dératés. Or là, rien. Quelques cris de terreurs, plutôt bien joués, et puis on s’adapte.

Les auteurs ont dû ressentir ce manque de consistance pour avoir affublé certains personnages de prénoms bibliques : Thomas, le capitaine de gendarmerie, qui doute et demande toujours à vérifier, Simon, premier ressuscité et fier de l’être, Pierre, premier converti aux miracles et fondateur de la secte pro-zombies. Plutôt que de veiller à tenir la barre, les scénaristes chargent la barque. Laquelle barque, du coup, s’enfonce…

Un fantôme de série

 

Une menace indécise

Qui sont en réalité ces revenants qui viennent troubler le quotidien de nos paisibles savoyards ? Des communistes ? Des nazis ? Le Mal incarné ? Même pas. Ils ne sont rien. Ce ne sont que des gens qui sont morts et qui reviennent. Dans les séries américaines d’autrefois, tout le monde comprenait que les extra-terrestres ou les zombies représentaient la menace communiste ou diabolique, ce qui revenait au même vu de là-bas. Ici, les revenants ne sont pas différents des êtres vivants qu’ils rencontrent. Ils dînent à la même table, s’engueulent ou plaisantent et vont jusqu’à faire l’amour ensemble.

La seule menace vient en réalité du barrage. C’est vraisemblablement l’idée que les auteurs cherchaient à imposer : le barrage comme puissance destructrice. Il a déjà détruit, il est capable de détruire encore. Sauf qu’il aurait fallu, pour qu’on croie à cette menace, que le barrage fût au dessus de la ville. On voit le barrage, certes, et il est impressionnant, on voit des fragments de ville, mais jamais les deux ensemble. En prenant l’exemple de Crin Blanc et de cette scène où le petit garçon se fait traîner dans la vase par le cheval qu’il a capturé, André Bazin affirme cette nécessité d’un plan qui réunisse les deux. A lui seul, le montage n’y parvient pas. C’est évident pour les scènes de ménagerie où l’acteur est filmé de son côté, le lion de l’autre mais où un plan, au moins, doit les réunir pour qu’on les croie ensemble dans la cage. C’est la fonction du plan d’ensemble. Ici, c’est pareil. Il y a un barrage d’un côté, des morceaux de ville d’un autre, jamais les deux ensemble. On y croit donc pas.

Les Revenants avait des atouts, à commencer par de bons acteurs. Des moyens financiers et un excellent chef opérateur, aussi. Passons sur la musique, qui relève, elle, du tribut au genre « américain ».

Il manquait un scénariste. Ou plutôt une équipe de scénaristes. Une table autour de laquelle on réunit une dizaine d’auteurs qui débattent de chaque détail, se contredisent, lancent des idées, trouvent des solutions. Cela, en France, il n’y a que Plus belle la vie à savoir le faire.

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Post-scriptum pour en finir avec la peinture

Parmi les éloges, il en a de fatals :

Dans Les Revenants, (…) le cadre de l’image se découpe en d’autres cadres successifs qui sont là pour guider l’oeil, l’obliger à suivre des lignes de fuite, pour lui offrir un chemin vers une esthétique qui n’a jamais été atteinte dans une série télévisée française. Dans ces plans, les personnages sont figés, ils ne bougent pas et ne font rien d’autre que de s’offrir aux regards.

Car au milieu de la terreur ambiante, il y a une exultation du beau, une exubérance picturale qui donne au spectateur un sentiment d’irréalité. La fiction se met elle-même en abyme en revendiquant une apparence idéalisée comme composée par une main invisible qui aurait décidé de la disposition des personnages et des objets. ˮ écrit Pierre Sérisier dans son blog2. En France, le summum du récit c’est le roman et le summum de l’image, c’est la peinture. Il faut faire des films comme des tableaux. Même Alekan pensait de la sorte. Ecrire ‟ une série formidablement télévisuelle ˮ, aurait été péjoratif. On écrit donc ‟ une série picturale ˮ et on s’attache à la composition du cadre, aux couleurs dominantes, au point de vue. Philippe Murray avait raison en parlant du ‟ XIXème siècle à travers les âges ˮ. On n’en est toujours pas sortis.

 

Les Revenants est un feuilleton créé par Fabrice Gobert et diffusé sur Canal + en 2012. Il est interprété notamment par Anne Consigny, Jenna Thiam, Samir Guesmi, Clotilde Hesme, Frédéric Pierrot, Alice Butaud, …

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